D'après J'aime / Je n'aime pas
de Georges Perec

J'AIME le jazz, Picasso — toutes périodes confondues —, La cinquième symphonie de Malher, les omelettes norvégiennes — à vrai dire je n'en ai mangé qu'une seule fois, enfant — les mangues et les oranges, travailler, écrire, dessiner, photographier, lire — mais je lis peu et très lentement — la peinture de Martin, les dessins du Lièvre de Mars, Tumulte, le double-blanc des Beatles, l'Agneau mystique de Van Eyck, les photographies de Robert Frank, la série Recto/Verso de Robert Heinecken, les autoportraits de John Coplans, le chemin de la Garde de Dieu dans les Cévennes, les petits déjeuners avec une gueule de bois à Leo's à Chicago, les parties de billard, surtout à la boule 9, jusqu'au milieu de la nuit, jouer au échecs en blitz, relire certaines parties de Kasparov et de Fischer, les films de Tarkovski et ceux de Michael Haneke, la Grande Illusion de Jean Renoir, les Nymphéas de Monet, les fleurs coupées, surtout les lys, la peinture gothique du musée des Unterlinden à Colmar, la cuisine roborative, le jeu de Memory, Je me souviens de Georges Perec et tel qu'il est interprété par Samy Frey, le dimanche matin dans le brouillard, les pains au raisin et les chaussons aux pommes, les films de James Bond — tous sans exception — la réglisse, les crayons de couleur, regarder le rugby à la télévision — et si possible dans un pub en Angleterre, et si possible quand L'Angleterre perd, là c'est un peu le fin du fin — les fish and chips, même très gras, lire Samuel Beckett, lire des haïkus, la Ronde de nuit de Rembrandt, chercher et trouver des champignons, chercher sans en trouver j'aime bien mais je préfère quand même quand j'en trouve, Barbara Crane, la peinture de Jasper Johns et la musique de John Cage, Ornette Coleman, John Coltrane et Albert Ayler, pour le saxophone, Charles Mingus, Charlie Haden et Gary Peacock pour la contrebasse, Monk, Evans et Keith Jarrett pour le piano, tout le sud de l'Ile de Wight, du phare de Sainte Catherine à la pointe occidentale de l'Ile, les jeux de dextérité, les labyrinthes, la salade de fruits en boîte, les espiègleries de Madeleine, les câlins de Nathan et le rire d'Adèle,

JE N'AIME PAS les photographies de Cartier-Bresson, ni celles de William Klein sauf celles de New York dans les années 50, les endives chaudes, crues, j'adore cela, les comptables et les banquiers, les gens qui aiment et cultivent l'argent, les petits chefs, qu'on me parle quand je suis en train de travailler, le téléphone, le jazz de papa, et surtout pas les disques où les solos se succèdent — à part Kind of blue de Miles Davis, irréprochable, Les gens qui passent à la télévision, je suis curieusement plus patient avec ceux qui passent à la radio, je n'aime pas la radio, la télévision non plus, les livres de Pascal Quignard, je n'y comprends rien et c'est écrit en espérant que chaque phrase devienne une citation, les Américains à Paris ou ailleurs dans le monde d'ailleurs, chez eux ça va, la violence, les hommes politiques, et tout particulièrement Sarkozy, le football, et les gens qui aiment le football, le tennis et les gens qui aiment le tennis, le golf et les gens qui aiment le golf, le sport en régle générale, et les gens qui aiment le sport en règle générale, l'injustice, la bêtise et l'ignorance — surtout les miennes — les téléphones portables et tous ces gadgets de communication, les gens qui applaudissent après les chorus aux concerts de jazz pour montrer qu'ils ont bien compris que c'était un concert de jazz — ce faisant ils se privent, et me privent, d'entendre sans doute le plus interessant dans un morceau, les effets de transition, les gens qui fustigent du regard les gens qui appaludissent entre deux mouvements dans un concert de musique classique au motif qu'il faut attendre la fin de la pièce, en fait je déteste profondément les applaudissements, on n'appaludit pas devant la Ronde de nuit de Rembrandt, alors pourquoi applaudirait-on des musiciens qui ne font que leur travail?, les syndicats en France, les mails collants, le plagiat, les voleurs et surtout les voleurs d'idées, les mondanités, l'hypocrisie, l'égoïsme, Michel Houellebecq et Christine Angot, Jean Baudrillard — surtout ses photos — Paul Auster — à part les écrits du Cahier rouge et La Petite Musique du HasardRaymond Carver en Anglais, je trouve que c'est mieux traduit qu'écrit — la peinture de Garouste et de Julian Schnabel dont on m'a rebattu les oreilles aux Arts Décos, les films de Claude Chabrol et tous les films de Woody Allen depuis Husbands and wives pour la même raison qu'ils sont pleins de ficelle grosses comme le poing, lire le journal et encore moins écouter la radio ou regarder la télévision, les raisonnements économiques, les brocantes, les vieilleries, le bricolage, les réparations, la technique, l'électricité,