Mars 2019
C'est Au Kosmos dans les faubourgs de Fontenay-sous-Bois, près de Vincennes, c'est le lundi 8 avril à 20H, je présente Au Fil du temps de Wim Wenders dans le cadre du ciné-club de Fontenay, pour la 40ème saison du Kosmos, le thème de l'année, le cinéma vu depuis la cabine de projection. Venez nombreux. J'en reparle bientôt.
The Life And The Death Of John F. Donovan de Xavier Dolan. Je crois qu'il n'y a rien de plus dégoûtant au monde que l'amour de Xavier Dolan pour lui-même, rien. N'empêche quel talent, réaliser un gros navet avec Kathy Bates et Susan Sarandon (toutes les deux parfaites d'ailleurs) dans la distribution!. Zoé a été très sévèrement punie pour avoir eu cette intiative douteuse de traîner son vieux père réactionnaire voir le dernier film de Dolan. "Tu vas écrire un roman d'exécration sur le film Papa?" m'a-t-elle demandé en sortant, cela nous a bien fait rire. Zoé.


Irving Penn
Vice d'Adam McKay, invraisemblable film qui prend à rebours avec un montage très audacieux et survitaminé tous les poncifs du genre biographique, notamment grâce un narrateur absolument improbable, et qui du coup, à force de tant de pas de côté aboutit est un film d'une très grande force politique. On peut lui reprocher en revanche un reste d'admiration pour son sujet, même après avoir démontré de façon très efficace à quel point Dick Cheney est un type détestable. Et donc, sans coeur.
L'Urgence d'agir, Maguy Marin de David Mambouch, documentaire à couper le souffle pour la qualité de son montage, la singularité de son point de vue et une certaine liberté prise pour ce qui est d'un étalonnage qui ne gomme pas la disparité des sources d'images. C'est avec une certaine impatience que l'on attend le film que le même David Mambouch prépare pour rendre compte de la seule pièce, May B. de Maguy Marin. Et un tel regard qui brille d'intelligence d'un fils pour sa mère ne manque pas de grâce, tant s'en faut.
Dernier amour de Benoît Jacquot. Film qui n'est pas sans défaut, sans doute pas, mais dans lequel je me suis laissé bercé par ce récit d'un homme, pas n'importe quel homme, Casanova, pris par le désaroi de la passion amoureuse et sans doute que ce bercement a été aidé par l'interprétation somptueuse des deux comédien et comédienne principales, Vincent Lindon, minéral dans le rôle de Casanova, et Stacy Martin vénéneuse dans le rôle de Mariane de Charpillon. En revanche on peut se demander à quoi peut bien servir la construction en flashback avec retour sur un narrateur très vieilli, au soir de sa vie, décoration très peu efficace et qui tend à rompre la lenteur de la narration par ailleurs enivrante.
La professeure de Français de ta fille Zoé est particulièrement créative pour ce qui est de faire travailler ses élèves. Zoé te montre son dernier exercice dont la consigne était d’inventer une douzaine de titres possibles à un recueil imaginaire de poésie. La réponse de Zoé, douze ans, à cet exercice d’écriture créative. Des Vagues vers les étoiles Les Larmes ont le goût de la mer La Désintox du malheur L’Âme de la mort Un Voyage vers chez soi Le Couloir du fond du gouffre Les Femmes du fond de tiroir La Maladie des requins Vieille enfance La Cadette La Souffrance lente Se pourrait-il que tes enfants, singulièrement ta cadette, soit poreux à ton malheur du moment ? Et, si c’est le cas, il serait peut-être temps que tu te reprennes non ? Ou leur fournir, je ne sais pas, une explication. Les enfants, votre père a été très amoureux ces derniers temps et il vient de connaître une rupture qui le fauche complètement, du coup il est peut-être en train de couver une dépression nerveuse, laquelle vient s’agréger aux premiers symptômes de l’andropause. Il faut donc le ménager. Tu pourrais vraiment leur dire ce genre de choses — « Papa, c’est quoi l’andropause ? » —, ce vieux parti que tu as pris, depuis leur naissance, de leur expliquer, en long, en large et en travers, les choses de la vie, comme elles sont, comme, en fait, tu les voies. D’ailleurs la compagne de leur grand frère a un jour parfaitement résumé et caricaturé la chose : « avec Phil la punition pour les enfants, c’est la longueur de l’explication ». Cela nous avait tellement fait rire tant c’était pertinent et sonnait juste. Tu en souris encore. Et c’est désormais une arme de défense pour les enfants qui n’hésitent plus à la brandir : « Papa, la longueur de l’explication ! » Tu pourrais suggérer à Zoé un autre titre à son recueil, le douzième, il lui en faut douze, il ne manque un, La Longueur de l’explication. Sourire de Zoé. Adopté. Et note pour toi-même cet autre douzième titre possible : La Mélancolie de l’andropause. Pas sûr que cela ferait un très bon titre à ce livre.


Quand tu entres chez elle pour la première fois, bien sûr il y a la carte postale de cette œuvre de Kiefer scotchée sur sa porte d’entrée. Et bien sûr il y a son instrument. Et toute la charge d’un tel instrument. Mais surtout il y a ce mur qui ressemble finalement à un mur de chez toi, en mieux rangé. Chez elle Queneau et Quignard sont mitoyens, ce dont tu as failli faire la remarque interrogative, avant de comprendre, par toi-même, que cela doit être le cas dans de nombreuses bibliothèques. De même Georges Perros et Georges Perec. Mais dans sa bibliothèque nettement plus de livres de Georges Perros que de Georges Perec, pour cela aussi ce serait plutôt l’inverse, le contraire, chez toi. Et tu as beau faire attention de ne pas regarder, tu te gendarmes, mais bien sûr que tu vois des choses. Tout un rayonnage de livres de psychanalyse — « tiens », penses-tu —, une photographie d’elle enfant, vous avez exactement le même âge — « tiens, tiens », penses-tu —, tu reconnais dans cette photographie une pâte, un grain et une manière de prendre des photographies qui datent effectivement de la fin des années soixante et tu en es très ému. Tu vois bien qu'il y a aussi de nombreux disques, mais chez elle c'est également le contraire de chez toi, chez elle John Coltrane et Ornette Coleman ne sont pas nécessairement voisins. Tu aperçois le coffret des enregistrements de Thelonious Monk chez Riverside, et finalement c'est Monk, une nouvelle fois, qui te sauve. Parce qu'en plus d'être un homme du regard, tu es un homme de récits. Et tu peux enfin détourner ton regard et la détourner elle de ce qu’elle doit commencer à percevoir de ce surcroît d’attention. Et tu lui racontes comment ce disque de Monk donc, t'a sauvé, ou plus exactement comment l'enregistrement de ce disque sur cassette, il y a plus de vingt ans, t'a sauvé. Ton amie Lola t'avait prêté ce coffret issu de la collection pléthorique de disques de son père — tu avais enregistré tous les disques du coffret, et tu gardais même dans la voiture une cassette supplémentaire du volume dans lequel on entend Thelonious Monk chercher les accords de Round Midnight. Ce n'était pas, sans doute pas, tant s'en faut, la période la plus heureuse de ta vie. C'était le début de l'année 1994. L'année précédente, 1993, a commencé par le décès de Mon Oncle Michel qui t'a entièrement fauché, qui nous a fauché tout le monde. Au mi-tant de l'année 1993, ton frère Alain trouve une échappatoire à sa folie en se donnant la mort, tu apprendras vingt ans plus tard, fin 2003, à l’exposition de Sophie Calle à Beaubourg que tu as sans doute vécu là un moment de douleur exquise, comme on dit ― une douleur dont tu vas mettre plus de douze ans à te remettre et à émousser cette douleur, pour la rendre moins exquise sans doute ―, et, en fin d'année, à la fin de cette funeste année de 1993, c'est la fin d'un mariage qui, s'il n'a pas été heureux, n'en était pas moins le décor d'une vraie relation sentimentale — tu ne reverras plus Cynthia, dont tu ignores tout aujourd'hui, tu as appris, sur Internet, il y a une quinzaine d'années, cherchant à la contacter pour d’obscures raisons administratives, qu’elle a sorti un disque de musique folk, sa voix sur les extraits entendus est telle que tu l’as toujours connue, tellement belle, la musique et les textes sont une horreur, du folk quoi. Autant dire qu'en janvier 1994, tu n’es pas au zénith de ta forme, la dépression couve. En bon dépressif, tu places des espoirs insensés dans une rencontre avec une jeune femme. Elle vit à Saint-Etienne (523,5 kilomètres), tu la rejoins un week-end pour lui déclarer ta flamme, tu t’y prends remarquablement bien, tu es éconduit — d’assez humiliante façon — et dois donc repartir vers minuit pour Paris, en sens inverse. Route de nuit. Fameuse nationale 7. Janvier. Froid et brouillard sont au programme d'une route déserte dont les phares de ta voiture taillent un ruban étroit, et trop court, dans une purée de pois épaisse et même terrifiante. Tu es tellement triste que tu continues de conduire dans des conditions résolument adverses et, tout en mesurant bien le danger d'une telle conduite, tu en acceptes les risques comme une évidence, advienne que pourra. L'autoradio est aussi poussif que le moteur de la Citroën AX, il joue la cassette de Monk et se bat pour la jouer par-dessus le bruit incessant et monocorde du moteur, et, tandis que tu céderais presque à la tentation de te laisser aller au sommeil ou encore à l'accident, quelque chose de ce disque fait son chemin jusqu'à toi, une beauté, tu ne peux pas écrire les choses différemment, une lumière surtout, quelque chose qui te fait ralentir prudemment, quelque chose que tu as envie d'écouter, que tu as envie de creuser, une chose pour laquelle, tu as finalement envie de vivre. Tu es arrivé à Paris vers sept heures du matin, il faisait encore nuit. Tu es monté chez toi et tu as regardé le jour se lever, un jour gris, sur les façades monotones de l'avenue Daumesnil en buvant un café. Tu t’es masturbé. Tu es allé te coucher. Tu as dormi tout le jour. Tu t’es réveillé, il faisait déjà nuit. Et le soir, tu es parti travailler, à l'époque tu travaillais de nuit. En démarrant la voiture, l'autoradio s'est mis en marche, Monk continuait de chercher, éternellement, en boucle, les accords de Round Midnight.
N’empêche si un jour on t’interviewe ― t’interviewera-t-on un jour en jeune primo romancier ? ― et qu’on te pose une question tarte à la crème comme « pourquoi écrivez-vous ? », tu feras ton coquet, pour ne pas dire ton intéressant, et tu répondras — voix blanche du type calme qui a beaucoup lu Blanchot et qui passe régulièrement dans les émissions littéraires de France Culture, ta fille Zoé imite très bien cette voix, elle te raille dans tes explications doctes, par exemple à propos de la destruction des Juifs d’Europe : « Papa », dit-elle, « tu as ta voix de France Culture », Zoé, douze ans — tu répondras donc, que tu ne sais pas — il y a vraiment des confrères et des consœurs qui répondent ce genre de fadaises —, que c’est plus fort que toi — ça c’est vraiment le courant majoritaire chez les confrères et les consœurs — ou encore que c’est la seule chose que tu saches faire, ce qui n’est pas vrai, en fait, rien n’est vrai. Rien n’est jamais vrai. Pas même elle. Alors que la réponse à cette question est simple : « pour te défendre ». En écrivant Le Rapport sexuel n’existe plus, tu te défends contre elle, et tu as fort à faire. Sans parler, je parle pour moi, les confrères et les consœurs je ne sais pas, que la réponse la plus honnête que tu pourrais faire à cette question c’est que cela te donne une petite chance de passer sur France Culture pour épater ta fille Zoé.
Le Dossier M. de Grégoire Bouillier


Magnolia de J.J. Cale
J'entre dans la dernière partie du Dossier M. de Grégoire Bouillier. Sans surprise j'y retrouver l'Art Ensemble of Chicago et Picasso.


Le retour, saine et sauve, d'une jeune manifestante pour le climat
Drancy
Futures parfaits de Véronique Bizot, livre du futur et par ailleurs parfait.
C’est comme si en plus de t’avoir rendu malade (et souffrant ― les mots malade et souffrant ―), elle t’avait privé de médicaments. Tu avais rêvé que t’approchant d’elle tu t’approcherais du mystère même de la musique, tu avais vraiment rêvé une chose pareille, intuition qui, cependant, s’est vérifiée, nombre de fois (frappant à sa porte, à la différence de l’homme à la clef, tu frappais à la porte ― elle aimait l’expression ch’timi buquer a’d’batinse qu’elle trouvait de fait musicale ― et à ses deux ou trois petits coups de phalanges heurtés sur l’huis, elle répondait souvent par quelque début de rythme en parfaite réponse, une autre fois ta langue avait fourché et fusé et produit un effet de zozotent presque, elle t’avait répondu sans moquerie et dans un étonnement non feint avec de comparables voyelles chuintées, une autre fois encore, à la fin d’un concert de Back To The Trees au Chaos ordinaire, elle s’était amusée à faire tomber de haut un minuscule caillou, de la taille d’un grain de riz, sur l’immense timbale basse, la disproportion entre le diamètre de la timbale et le minuscule caillou était surprenante, la sonorité de cette chute miniature plus surprenante encore. Cette femme faisait sonner le monde autour de toi). Désormais c’est comme si tu étais privé d’un des plus grands plaisirs de l’existence. Ce n’était pas suffisant d’être privé du plaisir de vos étreintes et de ses caresses, il faut aussi que tu sois privé de celui de la musique.

Vous l’avez compris, vous aussi, mon cœur, mais, depuis quelques temps, j’ai pris le pli, est-ce un signe de guérison ou de résignation ? de travestir tout à fait mon chagrin, de l’embellir peut-être pas, mais de le maquiller, de lui donner les contours de la fiction, non pas, mon cœur ― je sais que vous détestiez que je vous appelais mon cœur, je le fais maintenant exprès pour vous embêter ―, que tout ceci ne vous soit plus adressé directement, mais c’est aussi devenu mon métier que de raconter des histoires, et cette histoire, la nôtre, son impossibilité, j’ai envie de la raconter et que toutes et tous sachent ce qu’il ne s’est pas passé, comment cette histoire n’est pas arrivée et que cette fiction, que nous avons d’abord entretenue, n’a pas éclos, là où je l’aurais souhaité, mais je suis déterminé à la faire survivre et prospérer dans un livre – et dans cette fiction je n’ai pas, pas encore, décidé de savoir comment l’histoire se finit, de savoir si vous me revenez ou, si, au contraire, nous ne nous revoyons plus et que nous ne nous croisons même plus, ni au Keaton, ni au Tracé. Et si, mon cœur, cela devait vous causer de la peine, je serais vengé. Et si, mon cœur, ce récit, cette fiction devait vous faire m’ouvrir à nouveau vos bras, je serais parvenu à mes fins. Mais alors, (Ce que tu écris ici à qui l’écris-tu? A vous toutes et tous qui me lisez? Et n’est-ce pas un peu délirant, grandiloquente extravagant et finalement terriblement impudique? Et l’impudeur n’a-t-elle pas commencé antérieurement? Dans les textes précédents? Est-ce qu’elle ne débute pas au moment où on aligne deux mots? Et c’est dans la réalisation que ce texte-là tu l’écris aussi beaucoup pour une seule personne, pour elle, que tu prends conscience de tes impudeurs précédentes. Il serait temps. En plus d’être impudique, cette tentative de la reconquête n’est-elle pas à la fois vouée à l’échec et ridicule? Sans compter qu’) au train où vont les choses dans le milieu de l’édition, il n’est pas de projet plus chimérique. Je me fais penser à Lousteau, cet ouvrier agricole cévenol à l’imparable et irrésistible stratagème de séduction,(.) e(E)n effet, pour charmer les jeunes femmes (cévenoles de sa connaissance)à, il avait pour habitude de planter devant leur maison un tilleul. C’étaient d’autres temps, bien sûr, les téléphones de poche n’existaient pas encore, et la trépidation qu’ils instillent en nous, quand nous attendons un message, un message qui nous apporte un surcroît de tendresse ou un message qui nous dit que tout est fini. Il n’empêche, je connais, dans la vallée de la Cèze, trois immenses tilleuls presque centenaires que Lousteau a plantés pour épater de jeunes cévenoles (― certaines peut-être que j’ai croisées, enfant, adolescent, dans la vallée femmes déjà âgées dans les années septante, mortes depuis et dont il est possible, sait-on jamais que j’ai déjà vu aussi leurs portraits encadrés sur les murs chez mes voisins et amis cévenols ―), Lousteau (lui) est mort, fort seul, épuisé par le travail de la ferme, ne s’arrêtant de travailler que deux semaines avant de mourir, (à l’âge de 73 ans) mais l’histoire ne dit pas si l’un de ses trois tilleuls – sans compter ceux dont il ne m’a pas parlé quand j’étais encore adolescent − n’a pas porté quelques fruits.

J’ai grandi, pendant les vacances, dans l’ombre d’un de ses trois tilleuls.
Les Etendues imaginaires de Yeo Siew-hua. Et donc pendant qu'un certain cinéma occidental est très occupé à se repeindre le nombril, le cinéma fictif chinois contemporain, lui, s'emploie à nous montrer la fin du monde en cours avec une grâce qui ferait pleurer.
Un peu plus et j'allais m'écrier sur ce parking de supermarché: "ça y est je suis certifier ITIL_2011 Foundation!" et puis je me suis retenu (juste à temps) par respect pour les lieux
Vidéo d'Emilien Leroy aux Instants
Je n'étais plus retourné à Rueil depuis mon bac (raté, en 1983), aucune ville ne mérite d'être maltraitée comme Rueil, rasée sans raisons et sur les décombres de laquelle on bâtit une ville nouvelle digne du Domaine des Dieux de René Gosciny. Aucune ville. Même Rueil.
La couverture à laquelle vous avez échappé pour Raffut

Une fleur pour J.
Les Eternels de Jia Zhangke. Film qui n'a pas la force invraissemblable du précédent du même réalisateur, A Touch Of Sin, qui n'en reste pas moins un film d'une incroyable puissance. Et puis j'ai toujours bien du plaisir, je sais c'est idiot, à entendre le bruit du brassage des tuiles de Mah Jong, le bruit qui rend fou.
Un Pifarély chasse l'autre.

Olivia Rosa-Blondel
Deux Fils de Félix Moati. Terrible entre-soi masculin dans ce film qui va jusqu'à oublier que ce sont les femmes qui accouchent des enfants (et souvent les élèvent), en tout cas, la résultante de cette éducation sans femme ne fait pas envie. Tant s'en faut. Si cools soient ces personnages d'hommes fragiles. Soi-disant fragiles, surtout ne remettant nullement en cause leur place, dominante, focément dominante.
Sorry To Bother You de Boots Riley. Comme il est bon de voir un film dans lequel les Noirs tiennent la dragée haute aux Blancs, unanimement stupides dans ce film, et que l'émancipation et ses vraies chances viennent d'une artiste, une femme donc, noire, noire donc.
Si on m'a vait dit un jour que la confrontation d'oeuvres de Calder avec celles de Picasso pouvait produire quelque chose d'intéressant, je n'aurais certainement pas voulu l'apprendre, j'y aurais vu quelques jeux savants de conservateurs ou conservatrices qui ne savent plus quoi faire pour se pousser du col, et puis, une fois de plus, je me serais trompé, cette confrontation est incroyablement féconde et redore le blason de Calder à mes yeux, et me fait envisager certaines oeuvres de Picasso fort différemment. Quel vieux con je fais parfois.
Alexander Calder
Claude Rutault qui est un tel crapaud qui se pousse du col pour tenter de paraître boeuf dans la tanière de rien moins que le Minotaure lui-même, c'est risible. Pour ne pas dire pitoyable
In Le Dossier M. de Grégoire Bouillier
Du temps où vous appreniez encore à vous connaître, elle et toi, tu avais fait quelques recherches sur Internet — tu l’avais gouglie —, notamment pour combler ton ignorance de nombreux pans de sa musique. Tu as aimé, par-dessus tout, certains de ses disques et certaines des captations vidéographiques de ses concerts. Tu as exploré les quelques autres ressources qu’elle avait mises en ligne sur son site Internet. Depuis qu’elle est partie, tu peines à statuer sur la pertinence de garder à la fois les raccourcis plus ou moins conscients que tu avais épinglés dans ton imaginaire, signets et autres cheminements pour retrouver certains contenus, tel enregistrement en duo, telle vidéo d’un trio — dans laquelle tu ne peux pas dire que tu sois convaincu par la musique de ce trio mais par sa robe, oui, absolument convaincu —, tous ces éléments, ces traces, d’elle continuent de trouver leur chemin d’ombre jusqu’à ton écran — son nom, tel un inutile aiguillon, apparaît souvent dans la liste des suggestions de certaines plateformes, forcément — par ailleurs toutes ces suggestions, produites par je ne sais quelle intelligence artificielle, dessinent les contours d’un très étrange portrait de toi au travers de toutes ces prédilections supposées, certaines avérées malgré tout, et quelle est la part de cette intelligence artificielle a qui a compris (compris), c’est mal dire, que peut-être (sans doute) un tel acharnement à la rechercher de vidéographies la représentant en train de jouer, cachait, possiblement que tu te sois entiché de l’instrumentiste au-delà de sa musique, quel programme d’intelligence artificielle devinerait celles des robes dans lesquelles elle a joué et (, parmi elles, celles) que tu lui as ôtées, ce que tout un chacun (pas forcément très intelligent non très observateur) devnierait (devinerait) facilement à la lecture de ton historique de navigation ? Si tu cherches une vidéo des Monty Python, dont tu as bien besoin en ce moment, comme on a besoin d’un médicament, d’un euphorisant, d’un remède pour tenir le coup, dans la barre de droite, tu vois toutes sortes de vignettes pour des vidéos dans lesquelles on la voit jouer — et donc tu es contraint d’opérer un tri, tu gardes de côté ce qui concerne sa musique (pour plus tard), en revanche tu tentes de repousser les assauts de ces éléments d’elle, de ces morceaux de la vraie croix, pour lesquels tu avais nourri rien moins que du fétichisme pur et simple — vous savez comme j’aimais vos robes sombres, surtout celle que nous appelions, vous et moi, la petite robe berlinoise. Ces opérations de tri mental sont épuisantes. De la même manière(,) sur laquelle tu n’as aucune prise, tu t’égares dans l’écheveau des si nombreuses pensées d’elle, tentant, là aussi de faire le tri entre ce qui est encore doux et ce qui l’est aussi, mais dont le souvenir de cette (d’une telle) douceur, si bien sauvegardée, relève, désormais, de la torture. Le mot torture. Par exemple, tu te souviens que dans cet entre-deux dans lequel vous avez fait l’amour pour la première fois, entre une arrivée en train où tu l’avais accueillie en bout de quai (— t’amusant à tenir devant ta poitrine une ardoise avec son nom inscrit à la craie, te faisant passer pour je ne sais quel service de chauffeur de maître, ardoise qui, ces derniers temps, produisait un petit effet décoratif, posée sur mon buffet, à côté d’un vide-poche, et que tu as fini par remiser, et, même, pour te forcer à avoir de tels gestes, dont tu as fini par effacer son nom, perclus de douleur, samedi matin dernier, après une nuit sans sommeil, une nuit de faille —, dans ton excitation, on ne peut pas dire les choses autrement, dans le défilé des si nombreux voyageurs et voyageuses donc, tu avais le sentiment de la reconnaître de loin une bonne vingtaine de fois, mais ce n’était pas elle, ce dont tu te rendais compte toujours plus ou moins à la même distance rapprochée — une douzaine de mètres — et quand cette personne objet de ta méprise, passait devant toi, sans un regard, tu demandais vraiment quel trait de cette anonyme, parfois même un homme, avait pu te donner l’illusion que ce fût elle, parfois un tel écart donnait la juste mesure de ton désir pour elle, tu aurais voulu que toutes les femmes, et quelques hommes, lui ressemblent, entre une arrivée en train donc, et) un départ en aéronef, tu devais ensuite la conduire à l’aérodrome en partance pour Munich (841,8 kilomètres), tu peux garder le souvenir de sa main tendrement posée sur ta cuisse tandis que tu conduisais sur l’échangeur entre les autoroutes A3 et A86, tu peux aussi garder le souvenir ému de l’hôtesse au bas de l’escalator qui l’emmenait vers les terminaux, cette hôtesse a souri de façon émue en vous voyant vous embrasser avant qu’elle ne lui tende sa carte d’embarquement (— inversement tu assistais-là à son retour au sein d’une foule de personnes inconnues comme un petit caillou que l’on jette dans une allée de graviers, je ne sais pas pourquoi mais cette image de gravier, ou de ballast, est à ce point frappante pour moi et devient l’occasion de mille comparaisons et d’autant de métaphores ou d’allégories, la question se pose, de quoi le gravier est-il l’image ? —), oui, cela tu peux le garder en mémoire mais tu dois apprendre à ne plus penser au goût (délicieux) de son sexe que tu as découvert cet après-midi-là ou encore ne pas garder en mémoire le souvenir qui date de cet après-midi-là aussi, de ce maudit nœud de sa robe que tu n’es jamais parvenu à défaire, sans l’aide de tes lunettes, restées sur la table de la cuisine, nœud qui dessinait une frontière géographique entre le haut et le bas de son corps, sa robe sombre, dans le désordre de ses pans, dessinait des mers noires sur lesquels tranchaient les continents fort clairs de son ventre (— une plaine ondulée, le Vexin —) et de sa poitrine (— deux volcans éteints, l’Auvergne —), c’est cette même robe sombre qu’elle porte par ailleurs dans telle captation vidéographique d’un très beau concert en solo, imaginez un peu. Tu devrais sans doute effacer de tels souvenirs, même si tu sais à quel point c’est illusoire, en effaçant son nom de cette ardoise, tu n’as pas effacé le souvenir de ces attentes, anxieuses et heureuses à la fois, sur les quais de gare. Oui, cet effacement-là tu ne pourrais jamais le produire. Et il n’est pas souhaitable non plus. Pourquoi devrais-tu te séparer de souvenirs aussi doux ? Sans exagération de ma part, je ne sais pas si tout un chacun vit de tels moments, une fois dans sa vie, que ceux que tu as vécus avec elle ces deux derniers mois, et tu voudrais effacer tout cela ? non, tu voudrais ne plus en souffrir. Mais douceur et poison sont mêlés. Le soir, tu es poursuivi par le souvenir des soubresauts qu’elle savait tirer de ton corps, de tout ton corps, pas entièrement gouverné par l’andropause donc, et tu ne sais que faire, quels souvenirs convoquer, est-elle seulement encore consentante de cette sauvegarde et de cette convocation ?