Mardi Décembre



Un extrait de Ja de Thomas Bernhard, un extrait de Barbe bleue de Georges Mélies, Shoot de Chris Burden, le Rosebud d’Orson Welles, les grands boulevards à Paris filmés depuis un bus en 1913, L’Etreinte d’Adrien Genoudet, Hard Eight de Paul Thomas Anderson, Le Temps des arbres de François-Xavier Drouet, Perdre le Nord avec Hamsih Fulton, un piano qui prend cher, L’Insoutenable Effervescence du fantôme de JLG, Premières Solitudes de Claire Simon, les vingt ans de L’Atelier du Tampon, le fameux mouvement de zoom dans l’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville tel qu’il est décrit et décortiqué par Grégoire Bouillier dans Le Dossier M., L’Esprit de la ruche de Victor Erice, Les Chatouilles d’Andréa Bescond et Éric Métayer, Théo Girard et Les Pensées rotatives, Nina dans le Désordre, Eve Risser et Naïny Diabeté, Orsay contre le PUC, Sarah Murcia joue My Favorite Things, la visite des expositions d’Egon Schiele, Jean-Michel Basquiat et Tomas Saraceno, de la musique, Leto de Kirill Serebrennikov, dont je ne pense pas grand-chose, Shimmer Lake d’Oren Uziel dont je pense le plus grand bien, Une Affaire de famille de Hirokazu Kore-eda qui m’a fait pleurer de bonheur, une collaboration avec B., céramiste, Pupille de Jeanne Herry dont je pense le plus grand mal et un banquet végétarien, préparé par Zoé et moi, avant qu’il ne soit dévoré par personnes qui mangent de la viande.

Un mois de décembre 2018, bien rempli. La Vie, quoi.  

Mercredi My Favorite Favorite Things





Tandis que Sarah et moi sucions des anguilles japonaises à une terrasse parisienne ensoleillée du mois de juin, chantonnant l’air de I Remember April in Paris, riant de concert à notre bonheur simple, sucer des anguilles parisiennes à une terrasse japonaise ensoleillée en juin, presque en avril, le téléphone de poche de Sarah vibra pour lui apporter une nouvelle tant attendue et heureuse, le genre de trucs top secrets dont elle ne devait parler à personne, pas même moi (surtout pas) avec qui elle suçait des anguilles de juin : on lui proposait en effet d’écrire une douzaine d’interprétations différentes d’un thème éculé, My Favorite Things, elle pouvait choisir chanteurs, chanteuses, musiciennes, musiciens, et traducteur japonais. Sarah avait l’air assez jouasse pour ne rien vous cacher, et si elle avait perdu toute contenance elle aurait volontiers repris des anguilles de terrasse. Il faisait beau. Nous étions à une terrasse de restaurant, un de nos endroits préférés, qui servait notre plat préféré, des anguilles de Paris à la japonaise, et m’est venue en tête la première phrase d’un texte « Mon My favorite things préféré c’est celui de Coltrane ». Mais je n’ai rien dit. Mais cette phrase, une petite heure plus tard, dans le métropolitain, je l’ai notée sur mon calepin, qui fait aussi office de téléphone de poche. Et le soir-même j’ouvrais un fichier de bloc-notes et je notais la suite de cette phrase restée en suspens, deux points ouvrez les guillemets : « … l’époque Atlantic, le moment même de la bascule ― j’aime les moments de bascule, ce sont ceux-là que je préfère, quand cela ne peut plus jamais être la même chose par la suite, qu’on ne peut plus faire comme avant, et après, même longtemps après, comprendre que c’est à tel ou tel moment que s’est faite la bascule, et pour Coltrane c’est à ce moment-là, un peu au moment où justement il essaye de nouvelles choses, notamment au soprano et, juste après, il bascule dans la période Impulse !, il change de galaxie, et j’aime assez quand on change de galaxie ―, dans mes choses vraiment préférées, il y a une odeur disparue, celle de ma fille Sarah bébé … » Et, à vrai dire, j’étais un peu lancé. Il me faut peu de choses des fois.

Ce qui est amusant c’est que trois ou quatre jours plus tard je suis allé écouter Sarah (qui ignorait tout de cette manière un peu curieuse avec laquelle j’avais occupé mes derniers jours, à savoir : écrire une liste désordonnée des choses que je préfère dans la vie, des anguilles au chiffre 5 de Jasper Johns, en passant par le pélardon et d’autres trucs encore), en concert, avec le sextet de Sylvain Cathala (dans lequel joue Michel Foucault à la guitare) et comme je croisais Sarah avant qu’elle n’entre en scène, je lui confiais une enveloppe de papier kraft dans laquelle j’avais imprimé en hâte mon premier jet de ce qui était devenu My Favorite Favorite Things, tout en lui recommandant, prudemment, de n’ouvrir cette enveloppe que plus tard, quand elle serait rentrée chez elle, le soir, à tête reposée, comme on dit, comme si Sarah se reposait beaucoup la tête. Pendant ce temps-là je prenais place dans la salle de concert et mon téléphone de poche a vibré, c’était un message de Sarah, depuis les coulisses, qui n’avait pas pu s’empêcher de regarder le contenu de l’enveloppe, les cinquante pages de choses que je préfère dans la vie, dont le My Favorite Things de Coltrane, boire mon café devant la vallée de la Cèze dans les Cévennes, et Le Dossier M. de Grégoire Bouillier que je n’avais pas encore commencé à le lire.

Alors vous dire ce que je pense du film My Favorite Things que Sarah a fait avec Paul Ouazan, ce serait une exercice périlleux tant j’ai pu voir comment cela agitait de l’intérieur Sarah. Cela m’amusait d’ailleurs pas mal, je me suis dit virgule, elle est comme moi quand je suis en train d’écrire un roman, je suis incapable d’avoir un autre sujet de conversation qu’à propos du récit que je suis en train d’écrire. N’empêche douze interprétations d’un thème aussi ingrat en somme, fallait le faire, fallait les écrire, fallait le jouer, l’enregistrer et le filmer et le monter. Et elle l’a fait. Et il l’a fait. Et ils et elles l’ont fait.

D’ailleurs c’est

Sans vouloir divulgâcher le My Favorite Things de Sarah et Paul, à la fin il y a une petite fille qui saute à la corde de joie (et de fierté), je crois que c’est la première fois que je m’identifie à une petite fille qui saute à la corde, on peut rêver non ? Et oublier qu’on a mal aux genoux. D’ailleurs ma convalescence suite à mon opération de prothèse de genou n’a été que bonheur, calme et volupté en tissant tous les liens hypertextes de cette version en ligne de My Favorite Favorite Things, on a les loisirs qu’on peut et moi, ce que je préfère faire dans la vie, dans toute la vie, c’est faire de l’html. Point.

Et pour tout avouer, en bon aficionado de Coltrane j’ignorais absolument tout que My Favorite Things fût une chanson dont les paroles sont une liste de choses que leurs auteurs, Richard Rodgers et Oscar Hammerstein II.

Raindrops on roses
And whiskers on kittens
Bright copper kettles and warm woolen mittens
Brown paper packages tied up with strings
These are a few of my favorite things
Cream-colored ponies and crisp apple strudels
Doorbells and sleigh bells
And schnitzel with noodles
Wild geese that fly with the moon on their wings
These are a few of my favorite things
Girls in white dresses with blue satin sashes
Snowflakes that stay on my nose and eyelashes
Silver-white winters that melt into springs
These are a few of my favorite things
When the dog bites
When the bee stings
When I’m feeling sad
I simply remember my favorite things
And then I don’t feel so bad
Raindrops on roses and whiskers on kittens
Bright copper kettles and warm woolen mittens
Brown paper…


Les gouttes de pluie sur des roses
Et les moustaches de chat
Les bouilloires en cuivre brillant
Et des mitaines en laine chaude
Les emballages de carton ramassés avec de la ficelle
Ce sont mes choses préférées

Les robes crème des poneys
Et des strudels aux pommes croustillantes
Les sonnettes et les grelots
Et les escalopes pânées avec des nouilles
Ce sont mes choses préférées.

Les oies sauvages volant la Lune sur leurs ailes
Les filles en robes blanches et rubans de satin bleu
Les flocons qui collent au nez et aux cils
Les hivers blanc argent qui se fondent dans le printemps
Ce sont mes choses préférées.

Quand le chien mord,
Quand l’abeille pique,
Quand je suis triste,
Je me souviens de mes choses préférées,
Et je ne me sens pas si mal

`
Du coup, sans même connaître l’existence de ces paroles, il semble que j’avais vu juste dans leurs intentions en écrivant My Favorite Favorite Things.

 

Mercredi Perdre le Nord avec Hamish Fulton



Au printemps dernier, Hélène Gaudy m’avait invité, dans le cadre du catalogue de l’exposition Zones blanches, à écrire un texte à propos d’une oeuvre de Hamish Fulton, j’ai appelé cela Perdre le Nord avec Hamish Fulton (Il y a même du rugby et une chanson des Beatles dedans, c’est vous dire si cela vaut le jus).

 

Mardi Cosidor



Le Cosidor, le site de mon amie Sarah Cillaire. Et pourquoi cela s’appelle comme ça

Bref, les nombreuses facettes d’une autrice remarquable, à la fois les textes, ceux qui bougent encore, ceux dont Sarah a fini de corriger les brouillons incessamment, le théâtre et la traduction (ou directement sur le site de Retors). De la (très) belle ouvrage. Mise en code (sous spip) par Joachim Séné.  

Lundi L’Etreinte



Il était temps, sans doute, que je me prenne par la main pour fabriquer une page du Désordre qui rende compte de la lecture de L’Etreinte par Adrien Genoudet et moi-même.

L’Etreinte c’est ce texte magnifique d’Adrien dont je ne saurais trop vous recommander la splendide lecture, ça pourrait changer pas mal de choses pour vous, dans un premier temps dans la façon dont vous pensez les attentats du 13 novembre et par extension le reste du monde et de l’existence.

Lorsque j’ai découvert ce texte assez inouï, j’ai écrit une longue lettre à Adrien que je ne connaissais pas du tout. Six mois plus tard Adrien et moi étions transits de trac dans les coulisses du Musée de la Danse à Rennes où nous avons présenté une première lecture-projection d’un mélange de très beaux extraits de l’Etreinte et de ce qu’ils m’inspiraient dans cette fameuse lettre à Adrien.

Depuis nous l’avons relue-rejouée à Beaubourg en février dernier, et à Autun, à la Folie, en juin, chez Martin et Isa, et nous serions sur le départ d’une tournée internationale (et triomphale) à Louvain-la Neuve en Belgique, mais chut !

 

Samedi convalescence studieuse



Le mois de novembre et sa convalescence auront été particulièrement riches.

 

Samedi Tallman, la renaissance du Surnat’



C’est la chronique impossible de Tallman le dernier spectacle du Surnatural Orchestra. Pourquoi impossible ? Impossible à plusieurs titres parce qu’il me semble que je ne pourrais jamais en dire tout ce que j’aimerais en dire, sans divulgâcher de façon irréparable, et c’est une chose que je ne me pardonnerais jamais (et dans le même souffle je vous supplie d’aller voir Tallman dès qu’il passe près de chez vous). Et impossible aussi parce qu’à l’image de Swen, le percussionniste du Surnat’, qui sondait les spectateurs du Nouveau Théâtre de Montreuil dans le hall d’entrée avant le spectacle, leur demandant ce que Tallman pouvait bien leur évoquer, j’ai du lui répondre que j’étais un peu dans le secret des dieux, d’une part par amitié avec Hanno, mais aussi parce qu’à de nombreuses reprises j’avais croisé, notamment, Baptiste, l’altiste, au BDM à Montreuil, alors qu’il travaillait à jeter mille notes à propos de ce projet un peu fou, et à propos duquel nous avons amplement discuté (et je sais, de ce fait, à quel point la consultation opérée par le Surnat’ en amont de ce spectacle a dû être fort ample) et donc je sais un peu quels sont les ingrédients qui entrent dans la composition du bazar. Et quel bazar !

N’empêche le Surnat’ ils et elles sont complètement folles de s’être lancées dans cette aventure, dans ce combat, parce que oui, il est bien question d’un combat. Contre un ennemi, le titre du spectacle, ne ment pas, est immense, Tallman. Ils et elles ont même manqué d’y laisser un peu plus que des plumes. Ce fut rude, vu des coulisses.

Vous dire qui est, ou ce qu’est Tallman, plus exactement de quoi Tallman est le nom ? en somme, n’apporterait rien, ou, plus exactement, ne serait qu’une série d’approximations, d’erreurs et d’omissions et Tallman n’est pas la même personne ni la même chose pour tout le monde, mon Tallman à moi n’est pas nécessairement le votre, en revanche sachez que nos tallmen à toutes et tous travaillent main dans la main à notre malheur et notre perte et ils sont puissants, ils sont Tallman.

Seuls et seules nous ne pouvons rien contre nos tallmen mais unissons nos efforts, nos joies et nos combats et nous pourrions toutes et tous faire tomber Tallman, c’est-à-dire tous les tallmen à la fois. Et comment pourrions-nous y parvenir, et bien les Surnat’ ont bien leur petite idée sur la question et c’est une sacrée fête, fellinienne, baroque, foutraque, mais du foutraque léché s’il vous plaît, à laquelle ils et elles nous convient parce que la révolution ne se fera pas sans danser, sans chanter, sans dessiner, sans lire ni écrire et surtout, sans déserter et désobéir.

Et au Surnat’ on brille par l’exemple en quelque sorte, puisqu’on commence, _de facto_, joignant le geste avec la parole en somme, par attaquer la première des cloisons dans la joie et la merveilleuse humeur, à savoir cet espace de convention entre la scène et nous, vous, le public, aboli le rideau (et avec lui les cintres également, la scène s’en trouve terriblement agrandie, on va pouvoir vivre et respirer). Alors oui, à la fin on veut bien saluer, mais ce sont désormais les deux tiers des spectateurs et des spectatrices désormais présentes sur la scène qui saluent celles et ceux restés dans leurs siège, du coup on ne sait plus bien qui applaudit qui et le dernier message est sans équivoque, au pied de la scène se trouve une urne dans laquelle vous êtes amenés à verser votre écot pour rien moins que d’acheter des maisons sur le Plateau des Millevaches qui vont pouvoir héberger celles et ceux que l’on appelle les Déboutés du droit d’asile, celles et ceux qui après mille péripéties qui sont autant de preuve de leur grandeur, sont précisément jugés inacceptables inaptes à rejoindre notre monde de téléspectateurs. Et si on ne contribue pas à ce qui est, par définition, une désobéissance à Tallman, loger les expulsés, alors il nous appartient de produire d’autres actes de désobéissance de la même farine.

Si Fellini avait vécu assez longtemps pour lire le Comité invisible, nul doute que tel est le spectacle qu’il aurait monté.



Le bloc-notes du désordre