Dimanche Les fausses valeurs du rugby



Je me souviens d’un essai absolument magistral à Twickenham en 1991, contre les Anglais, un essai de Philippe Saint-André. Le buteur anglais avait échoué sur un coup de pied de pénalité, et les gars avaient attaqué depuis leur en-but — ce qu’il ne faut jamais faire. Et d’ailleurs Serge Blanco le second porteur du ballon avait été plaqué sur la ligne d’embut, mais bonne libération et le jeu avait été relancé depuis la ligne donc. Les joueurs anglais pour une bonne part devaient regarder ailleurs après le coup de pied de pénalité manqué et les joueurs français extrêmement rusés semblaient l’avoir compris de façon collective et donc les voilà relançant depuis leur en-but follement et ça marche, ils filent petit côté oraganisent un relai croisé extraordinaire qui fixe la défense au centre, cette passe de Philippe Sella !, le 10 français file le long de la ligne, il est sur le point d’être repris par trois défenseurs, petit coup de pied par dessus pour lui-même qui le débarrasse en pleine course de deux de ces défenseurs, il reprend, toujours tel un funambule le long de la ligne de touche, l’arrière anglais l’attend au coin du bois il l’a vu mais il a vu aussi qu’un coéquipier, un ailier, a eu la présence d’esprit de suivre au centre du terrain, le demi d’ouverture a la vision et in extremis envoie un coup de pied de recentrage, le rebond est un peu facétieux mais pas assez pour tromper l’ailier qui finit sous les perches, on s’extasiera longtemps sur cet essai, qualifié d’essai du siècle, marqué par l’ailier dont à la télévision on pourrait croire qu’il a fait le plus facile, c’est-à-dire réceptionner le coup de pied de recentrage et aplatir derrière la ligne, en fait cet ailier a brillé d’une intelligence supérieure du jeu en comprenant très rapidement que cette cellule d’attaque était en fait en sous-nombre, donc vouée à l’échec, à moins que justement ce dernier vienne offrir un soutien à distance en prenant le centre. En fait ce qui est extraordinaire dans cet essai c’est que cette demi douzaine de joueurs français, risque-touts, extrêmement joeurs, n’ont pas fait qu’enrhumer une bonne partie de la défense anglaise, ils ont même pris à contre-pied leurs coéquipiers et si cet ailier français n’avait pas eu cette vision remarquable en prenant le centre, cette action serait tombée dans l’oubli et aurait échoué. Un essai de cent mètres. Absolument unique en son genre.

L’ailier hypermalin s’appelle Philippe Saint-André, un joueur à l’image de cet essai, un joueur admirable d’intelligence. Il est devenu il y a quatre ans le sélectionneur de l’équipe de France et apparemment n’a pas brillé en tant que tel, son bilan est calamiteux et son dernier match en tant qu’entraîneur se solde par l’élimination cuisante de son équipe en quart de finale de la coupe du monde par l’équipe redoutable des All Blacks de la Nouvelle Zélande, l’équipe qui fait peur à toutes les autres et que pourtant l’équipe de France parvient parfois à battre en utilisant notamment la ruse des petits.

Pas hier soir. Et hier soir c’est depuis son en-but, dans un geste d’impuissance patent que le demi d’ouverture du XV de France a posé un genou en terre et a botté en touche pour mettre un terme à une agonie collective, depuis l’endroit même du terrain où ses ancêtres, les coéquipiers de son entraîneur actuel, avaient relancé tels des kamikazes. Tout un symbole pour Philippe Saint-André qu’une certaine logique du jeu contemporaine a renvoyé bien au-delà de ses 22.

Les voies de ce sport désormais professionnel et dont ultra médiatisé sont telles qu’il ne fait pas un doute que la tête de Philippe Saint-André va tomber. Pour l’exemple.

Je n’ai pas nécessairement envie de prendre sa défense, mais je n’ai pas non plus envie d’oublier le joueur extraordinaire qu’il a été, donc je voudrais écrire une petite bafouille ouverte aux pardessus de la fédé.

Messieurs les pardessus de la Fédé.

L’essai dont je parle au début de cet article, je suis sûr que vous l’avez bien en tête, vous connaissant vous devez même considérer qu’il fait partie de votre patrimoine, cet essai date de 1991 si mes souvenirs sont bons. Date de la seconde coupe du monde de rugby. De cette coupe du monde on se souvient surtout de l’attentat des Anglais en quart de finale sur Blanco après une chandelle. Moi ce dont je me souviens c’est que lors de cette coupe du monde, quand un joueur marquait un essai ou réalisait je ne sais quelle action splendide qui lui valait d’être singularisé à l’écran par les caméras en gros plan, son nom appraissait en incrustation sur l’écran avec les indications suivantes, son âge, sa taille et le métier qu’il faisait. Oui, à l’époque les joueurs de ce qu’aujourd’hui vous appelez le haut niveau étaient des types comme vous et moi et même que certains parmi eux devaient même être informaticiens. D’ailleur le 10 anglais, un certain Webb, était médecin et c’était toujours assez amusant de le voir s’approcher de ceux qui restaient au sol à l’issue d’une action, d’un coup d’oeil il savait si c’était une tâche pour un type de sa profession ou si c’était un coup déponge qu’il fallait. Bref c’était la classe.

En 1995 le jeu est devenu professionnel, enterrinant un état de fait, les joueurs, notamment de l’hémisphère Sud, cela ne trompait plus personne, ne devaient pas compter beaucoup d’informaticiens dans leurs rangs. Et encore moins de médecins. Je me souviens de Jean-Jacques Crenca, pilier du XV de France, de la sublime équipe de 1999, celle de la demie-finale heureuse des Blacks de Jonah Lomu, qui était électricien, mais c’était manifeste que c’était le dernier des Mohicans.

Je lis souvent des articles sur le sujet et dont les auteurs tentent de dresser le bilan de vingt années de professionnalisation de ce sport, et force est de constater que dans un premier temps on célèbre les fameuses valeurs du rugby, qu’on invoque comme des fétiches, pour ensuite noter que du fait des entraînements quotidiens les joueurs jouent mieux et que donc le spectacle est là, vous trouverez même des singes habillés, des journalistes sportifs, pour tenter de vous expliquer que les joeurs tombent moins de ballons. Ah bon ?

Le jeu tel qu’il est désormais pratiqué par ces mercenaires sur-entraînés n’est pas devenu plus agréable à regarder loin s’en faut. Au contraire bien au contraire. Les joueurs font tomber autant de ballons qu’avant, en grande partie parce que le jeu a connu un accélération terrible et que les franchissements ne s’obtiennent qu’au prix d’une rapidité d’exécution qui n’est pas humaine, d’où les ballons qui tombent et les en-avants. Sans compter que les joueurs ne sont pas très humains non plus qui continuent de courir le cent mètres en une poignée de secondes même après une heure de jeu, même les gros. Hier soir j’ai même vu le talonneur des Blacks qui reprenaient à la course le demi de mêlée français en fin de match, normalement un talonneur en fin de match cela ne court plus du tout, ça va offrir son coprs à la science de ruck en ruck, généreusement certes, mais en marchant d’un regroupement à l’autre. Donc les gros courant pendant 80 minutes, les défenses sont en place jusqu’à la fin, quand le jeu, avant sa professionnalisation, consistait à faire suer les gros pendant une heure et quand ces derniers commençaient à avoir du mal à se relever des regroupements, cela cré"ait des intervalles et le beau jeu passait entre les liens devenus lâches d’une défense qui n’était plus en place. Donc le jeu était infinment plus beau avant sa professionalisation. CQFD. Donc le rugby a vendu son âme pour rien.

Par bonheur pour les gros types de mon genre qui aiment l’essence du jeu, il reste les copains de mon club que je vais soutenir de temps en temps et chaque fois cela me donne le plaisir de voir du rugby, du vrai, des types qui se disputent dans la boue un ballon crasseux, qui marchent à la fin parce qu’ils n’en peuvent plus pour avoir tout donné devant une douzaine de spectateurs serrés dans une tribune vide. Heureusement qu’eux sont encore là. Et d’ailleurs quand l’année dernière encore j’entraînais les poussins et les benjamins, plus rarement les minimes, de ce club de rugby, le Rugby Club de Vincennes cher à mon coeur, c’est souvent que je disais aux gamins, ne regadez pas le rugby à la télévision, venez soutenir vos entraîneurs vous y apprendrez beaucoup plus de choses, sans compter que cela m’évitera de devoir corriger vos gestes hérités du rugby spectacle, les passes vissées à deux mètres, et les têtes de pont que je ne veux jamais vous voir faire, jamais.

La tête de pont, voilà l’ennemi, pourquoi ne l’interdisez-vous pas ? Même au niveau professionnel. Ce geste qui consiste pour le joueur plaqué à accoucher du ballon par l’arrière et de rester à quatre pattes le front au sol. Alors c’est sûr les professionnels qui pompent de la fonte 365 jours par ont une telle musculature, notamment du cou, qu’ils peuvent facilement supporter un choc sur les cervicales, mais un poussin, un benjamin, un minime, même un cadet, même un juior et même un sénior, personne ne survit au bris des cervicales pareillement offertes au rucking même involontaire d’un adversaire.

Parce que c’est pour cela que je vous écris aujourd’hui, messieurs les pardessus de la Fédé. Et je choisis aujourd’hui parce que j’imagine que, peut-être, après la fessée d’hier soir, vous allez avoir la machine à comprendre enfin un peu branchée fut-ce par intermittence.

Le rugby dont vous avez la responsabilité dépasse très largement les limites immédiatement visibles par vous, c’est-à-dire celle de haut niveau dont vous vous gargarisez à outrance avec vos accents du Sud-Ouest pas tous très authentiques.

L’année dernière, je vous ai écrit une lettre à propos de vos nouvelles directives s’agissant de la mêlée en école de rugby. Vous n’avez pas le droit. Comme ce n’est plus tout à fait à vous seuls que j’écris, je m’explique.

L’année dernière, nous avons appris à la rentrée de septembre 2014 que désormais nous allions devoir apprendre à nos jeunes en école de rugby à pousser en mêlée et qu’il était important à cette occasion que nous apprenions à nos jeunes joueurs la bonne posture. J’étais furieux et je n’étais pas le seul. D’ailleurs c’est à moi, l’intellectuel de la bande, qu’on a demandé d’écrire. Lettre morte. Evidemment. Quand on a demandé mais quelle mouche vous avait piqués à la Fédé pour pondre un truc pareil, il nous a été répondu que c’était votre réponse à vous à la Fédé parce que vous aviez un problème de recrutement notamment de premières lignes dans le haut niveau. Alors là je vous dis merde. Et d’ailleurs j’ai raccroché les crampons d’entraîneur plus ou moins ce jour-là, c’est l’étincelle qui a fait débordé le vase.

On ne fait pas pousser une mêlée à des enfants. Non, Monsieur. On n’impose pas une telle contrainte corporelle à de jeunes corps en pleine formation. Et par ailleurs on n’a aucune chance d’apprendre à d’aussi jeunes gens, dont le corps en plus d’être pas entièrement formé, qui n’en ont pas la pleine maîtrise de leurs coprs encore patauds, la juste posture en mêlée notamment celle des premières lignes. N’importe quel professeur d’EPS vous l’expliquera mieux que moi. Ce n’est pas une posture naturelle que celle d’imposer à son coprs d’être à la fois cambré dans le bas du dos, entièrement gainé et de relever, en pleine contrainte, la tête vers le haut contre des foces qui au contraire vous poussent vers le bas. Alors oui, on peut préparer, notamment les jeunes joueurs dont on peut anticiper qu’on en fera des gros, à bien se postionner, notamment quand ils arrivent les premiers au soutien, on peut leur apprendre à s’échauffer avec sérieux, mais on ne doit en aucun cas leur imposer la contrainte d’une mêlée poussée, pas avant l’adolescence.

Mais revenons à l’argument de votre putain de problème de recrutement de piliers en haut niveau. Franchement vous voudriez sacrifier combien de milliers de colonnes vertébrales pour avoir une chance d’accoucher un jour du pilier qui vous donnera une chance de grand chelem au tournoi ? Parce que très franchement, personnellement j’ai décidé que je ne vous en accorderai aucune. Et c’est pour cette raison, en plus de souffrir désormais d’arthrose aux genoux, que j’ai décidé de ne plus entraîner.

Je vomis ce que vous appelez le haut niveau. Lors de réunions houleuses dans mon club, quand on me parle du haut niveau et de ce qu’il faudrait faire pour y faire entrer tel ou tel gamin prometteur, je réponds toujours que si jamais un joeur auquel j’ai appris le rugby devient un joueur de haut niveau c’est qu’il n’aura rien compris à ce que je lui ai appris, qu’il aura tout compris de travers. Le sport de haut niveau, le sport professionnel est une mafia et vous en êtes désormais, ce que vous avez signé en 1995 officialisant la professionalisation de notre sport, c’est cela, c’est un contrat avec la mafia. Le sport professionnel c’est une sélection de tous les instants, mais ce n’est pas juste toi tu joues samedi mais toi tu ne joues pas, non c’est l’extraction d’un pourcentage infime de jeunes gens qui seront les seuls visibles, tous les cabossés ceux-là nous n’en entendrons jamais parler, sacrifiés sur l’autel du spectacle. Et ceux que l’on aura portés à la lumière ne le savent pas, mais connaîtront des vieillesses compliquées, ils souffriront de mille maux contre lesquels vous ne les aurez jamais avertis, alors je suis désolé, mais moi les gamins que des parents me confient sur le bord de la main courante, je suis père de famille nombreuse et j’agis en tant que tel, de façon responsable, je prends soin d’eux, comme un père, je leur apprrends les beautés et les rudesses de ce jeu, je ne baisse jamais ma garde question sécurité des gamins, on rit souvent à mes entraînements, on chambre gentiment, ça tourne, ce ne sont pas toujours les mêmes qu’on chambre, on pleure parfois, mais on ravale vite ses larmes et on retourne dans le paquet, on apprend à combiner, on fait des tours de terrain en canard quand on a déçu son entraîneur, on apprend surtout à être solidaire et on devient des copains pour longtemps. Des copains qui une fois adultes sauront se rendre des coups de main. Encore la semaine dernière mon copain Fred, le président du RCV, m’a rendu un service insigne, pour lui c’était une évidence.

Vous voyez combien nous sommes éloignés de votre mauvais cirque télévisuel, c’est quoi ces rugbymen avec des coupe de cheveux de manchots ? Ces types qui simulent ? (Je vous renvoie à cette admirable saillie de Nigel Owen, l’arbitre d’Ecosse - Afrique du Sud à Saint-James Park, je vous ai vu plonger, je suggère que pour ce faire vous reveniez dans quinze jours quand les pousseurs de citrouille seront revenus).

Le sport s’étant professionnalisé, vous êtes devenus menteurs comme des publicitaires, nous servant de copieuses parts indigestes sur l’air des valeurs du rugby. Les valeurs du rugby, mon cul. Oui, je sais, je commence à devenir grossier, vous allez voir j’ai encore des choses à vous dire.

Vous vous rappelez la fameuse opération Un club un autiste ? Allez cherchez bien, en 2009, les joueurs autistes de la région parisienne étaient traditionnellement invités au Stade de France, en 2009, nous avions été reçus tellement chaleureusement par Patrice Lagisquet, vous devriez lui demander pendant qu’il est encore dans vos murs. Cet homme a du coeur, je le sais pour les paroles que j’ai échangées avec lui ce soir-là de France-Galles, lui doit s’en souvenir de l’opération Un club un autiste. Parce que ces dernières années chaque fois que j’ai appelé à la Fédé, plus personne ne savait de quoi il était question.

C’est ça les valeurs du rugby ?, on ouvre les portes des clubs aux enfants autistes devant les caméras et quand les caméras ne sont plus là, on les laisse au milieu du guet. C’est con parce qu’en fait c’était une bonne idée, "l’idée du siècle" avait dit la psychologue de mon fils, pourtant sans doute pas portée sur le rugby et les gros gabarits, et il y en a même qui y ont pris goût et que vous avez abandonnés en rase campagne. Par exemple si mon fils Nathan continue de s’entraîner deux fois par semaine, qu’il fait des progrès, qu’un jour j’en ferai quelque chose de ce môme, ce ne sera pas grâce à vous, mais justement à des types comme mon copain Fred qui va parler aux enfants à propos de Nathan quand moi je ne peux pas le faire sans être débordé par mes émotions, et vous à la Fédé, vous êtes où à ce moment ? Nulle part et du coup mon fils ne peut plus jouer les matchs, on demandait pas grand chose, qu’il entre sur le terrain deux fois cinq minutes et qu’il puisse montrer ses fesses dans le car avec les autres sur le chemin du retour, ben ça c’est plus possible parce qu’à la Fédé maintenant on n’a des problèmes d’assurance, on n’a surtout pas plus de couilles que des pousseurs de citrouilles.

Combien de fois me suis-je entendu engueuler des gamins le mercredi après-midi les deux pieds dans la boue, Thomas t’es en retard au soutien, c’est ce que tu peux faire de pire sur le terrain.

Vous le soutien ça fait longtemps que vous ne savez plus ce que c’est. Et parce que mon môme ne peut plus montrer ses fesses dans le car avec les autres, c’est mon cul que je vous envoie.

C’est ça qui vous sépare désormais de l’Eden disparu de l’essai de 1991.

Le bloc-notes du désordre