Mercredi Le dernier Lanzmann



Claude Lanzmann est un homme énervant, la lecture de son hagiographique autobiographie, le Lièvre de Patagonie, a sans doute eu raison de tous ceux qui restaient parmi ses admirateurs (s’il en demeurait encore quelques-uns après son épouvantable film Tsahal, à la gloire unanime de l’armée israélienne). Et il faut une sacrée dose d’honnêteté intellectuelle pour pardonner à Claude Lanzmann tout cela et bien d’autres choses encore, notamment sa propension depuis Shoah à phagocyter toute discussion et débat à propos de la destruction des Juifs d’Europe — et il fut exécrable dans la polémique qui l’a opposé à Georges Didi-Huberman à propos d’Images malgré tout —, et lui pardonner parce que justement il est le réalisateur de Shoah, dont j’ai toujours pensé que le cinéma parlant avait été inventé pour pouvoir faire ce seul film, cette révélation.

En cela on peut dire que le Dernier des injustes, dernier film en date de Claude Lanzmann est à l’image même du problème que pose son réalisateur.

Le film est interminable et on ne peut s’empêcher pendant les trois premiers quarts du film d’en vouloir personnellement à Claude Lanzmann dont ne peut pas douter qu’il doit tellement s’aimer pour pareillement nous imposer ses récits qu’il lit péniblement d’une voix rocailleuse, à la ponctuation et à l’élocution hésitantes, presque aussi claudicantes finalement que cette démarche de vieil homme qui parcourt les ruines de Terezin, la visite de la synagogue de Prague étant, de ce point de vue, un des passages particulièrement ratés du film, à la fois long et injustifié, et pareillement le chemin du souvenir dans le Vienne d’aujourd’hui, mais il est comme ça Lanzmann, il a besoin d’être au centre de tout, avec cette hyper-conscience d’avoir réalisé le chef d’oeuvre parfait avec Shoah, et que cela lui donne, en quelques sortes, tous les droits, surtout celui de cet amour de soi immodéré.

Dans le Lièvre de Patagonie d’ailleurs, cette hyper conscience confine à l’escroquerie éditoriale puisque Lanzmann décide d’emblée de ne pas suivre de fil chronologique pour sa biographie, non sans d’ailleurs nous préciser qu’il trouve son parti pris formel audacieux, ce qui contraint en fait le lecteur, surtout s’il est avide d’informations à propos de la réalisation de Shoah, de batailler avec cinq cents pages de vantardises toutes époques confondues pour accéder, enfin, à la petite centaine de pages à propos de la réalisation de Shoah. Le dernier des injustes est en fait bâti sur une trame analogue, ne livrant sa clef qu’à la toute fin, clef qui certes s’appuie sur le déroulé particulièrement lent du film, il n’en est pas moins que l’on pourrait espérer que Lanzmann ne se sente pas systématiquement tenu de nous infliger ce vibrant amour de soi dans les grandes largeurs, avant de faire briller en toute lumière la véritable beauté de son matériau. Ce serait facile de penser en ce sens.

Le dernier des injustes est donc un film documentaire à propos de Benjamin Murmelstein, seul doyen des différents conseils juifs des ghettos à avoir survécu et donc à même de rendre des comptes à propos du rôle ambigu de ces Judenräte dont justement Hannah Arendt dans Eichamnn à Jérusalem avait été une des premières à indiquer que leurs actions avaient été pour le moins problématiques, quand bien même ces conseils étaient surtout pris dans une tenaille nazie qui ne s’est jamais desserrée. Hannah Arendt a argué que les Judenräte sans lesquels la machine de destruction nazie n’aurait probablement pas été aussi opérante, étaient autant coupables, finalement, que les nazis eux-mêmes. Le dernier des injustes est sans doute une très efficace réfutation de cette thèse sans doute trop audacieuse, même si elle aura eu le mérite de rendre moins manichéen un tableau trop contrasté qui était celui de la compréhension parcellaire de l’histoire de la destruction des Juifs d’Europe surtout au début des années soixante. L’essentiel du matériau du Dernier des injustes est le très long témoignage de Benjamin Murmelstein en témoin accouché avec beaucoup de talent par Lanzmann, à la manière de tous ces témoignages obtenus de très haute, patiente et persévérante lutte dans Shoah. Le témoignage de Benjamin Murmelstein n’avait cependant jamais été utilisé ni dans Shoah — ni dans aucun autre film — sans doute parce que la teneur de ce témoignage est à la fois d’une rare complexité (et demande justement une méticuleuse évocation du contexte) et aussi d’un ton, notamment ironique, celui de Benjamin Murmelstein lui-même, qui cadrait sans doute mal avec celui, sombre jusqu’aux ténèbres, de Shoah.

Or c’est là la très grande force de Claude Lanzmann (celle dont je ne pense pas qu’il a beaucoup fait montre dans son Karski par exemple, où l’effet de zoom sur un petit pan de Shoah est peu porteur, la colère lanzmannienne contre le Karski de Yannick Haenel ayant manifestement été mauvaise conseillère) dans ce film, il sait parfaitement la valeur de ses archives concernant Benjamin Murmelstein (valeur historique dans ce que ce témoignage vient contredire des thèses jusqu’alors indiscutées ou presque, d’une part Hannah Arendt a de toute évidence fait en partie fausse route en sous-estimant la perversion d’Eichmann, d’autre part la participation de ce dernier lors de la nuit de Cristal était de tout premier plan, quand au contraire son procès à Jérusalem avait conclu qu’il n’était pas possible de prouver qu’il avait pris part à cette nuit de persécutions antisémites, ce que sans doute Eichmann n’aurait pas pu nier en présence de Murmelstein à son procès), mais il sait également qu’un tel matériau, s’il n’est pas mis dans une perspective de reconstitution du contexte, n’a aucune chance d’être compris par les non-spécialistes, et cela c’est justement la matière forte de Lanzmann, la pédagogie, sans compter que sans cet effort pédagogique hors du commun, il serait facile de dévoyer un tel témoignage, ce qui a sans doute pesé aussi dans la motivation de Lanzmann à produire ce dernier film.

D’où la longue explication du contexte. La très longue explication du contexte. Explication technique, qui fourmille de détails et dont Lanzmann a décidé qu’il serait le messager, un messager qui choisit une mauvaise fois pour toutes, une dernière fois peut-être aussi, le côté des victimes, d’en être le porte-parole, rôle pleinement assumé en s’appuyant fermement sur la poignée d’un chariot de crématorium ou encore en posant le texte lu sur l’escabeau d’un gibet, la posture pourrait paraître obscène, elle est en fait pleinement justifiée, et la voix de vieil homme peinant à lire ses feuillets dans le vent ne pouvait pas être celle d’un autre, c’est celle même du Lanzmann questionneur de Shoah, un questionneur qui à l’époque devait fumer cigarette sur cigarette, ce que l’on voit sur tous les plans de 1975 à Rome en compagnie du rabbin Murmelstein, et dont la voix est désormais rocailleuse jusqu’au pénible, mais cela demeure LA voix de Shoah. Oui, cela ne pouvait pas être une autre personne que Lanzmann qui devait faire ces effets de narration qui redonnent au spectateur le contexte à la fois complexe et inhumain du ghetto de Terenzin, contexte sans lequel il serait impossible de comprendre les décisions et les actions — hâtivement méjugées par ses contemporains — du rabbin Murmenstein, troisième et dernier doyen du conseil juif du ghetto de Terenzin.

Parce que la personnalité de cet homme est exceptionnelle pour avoir traversé des situations décrites par Lanzmann sous l’ancien gibet de Terezin, devoir, par exemple, trouver, sur ordre des SS, un volontaire pour être le bourreau de ses semblables, et ne pas en trouver un aurait équivalu à une faute impardonnable passible de la seule peine en cours dans cette justice entièrement pervertie et dévoyée au point de ne plus pouvoir s’appeler justice, la peine de mort évidemment. Etre doyen du Judenrat, du conseil des Juifs, c’était devoir négocier avec Eichmann lui-même, c’était devoir fournir les listes des personnes qui devaient partir à l’Est, vers les camps de la mort, vers l’abattoir, chaque fois que de telles listes étaient exigées par les nazis, d’être piégé dans l’épicentre même de la collaboration avec les SS, avec le démon, le diable en personne, parce que Murmelstein insiste, lui a étroitement fréquenté l’Eichmann en uniforme noir, et non la caricature poussiéreuse d’administrateur qui compulse ses notes avec de grosses lunettes dans le box, encagé de verre protecteur, à son procès à Jérusalem en 1961, cet homme n’était pas banal, là-dessus il est clair que Hannah Arendt a poussé trop loin la démonstration et la thèse fonctionnalistes de la destruction des Juifs d’Europe s’agissant d’Eichmann, Eichamnn était bien le démon. Dans de telles circonstances (et il faut les rappeler, visiter le gibet de Terezin ou le champ de patates dans lequel le rabbin doyen Paul Eppstein fut sommairement exécuté d’une balle dans la nuque, même si c’est un moment pesant pour qui n’est pas lanzmannolâtre), était-il possible de vivre, de penser, et partant, de rendre une justice nécessairement estropiée. En s’appuyant sur une intelligence et une culture philosophique hors du commun, le rabbin Murmelstein a pris ses responsabilités, il ne nie pas s’être trompé en certaines occasions, il ne nie pas avoir adoubé des listes de personnes juives promises à la destruction, il ne nie pas qu’il ne pouvait pas douter de la signification ultime de la déportation vers l’Est, même s’il est débusqué au moins une fois par Lanzmann, le Lanzmann de 1975, le Lanzmann infatigable enquêteur de la catastrophe, à utiliser justement cette terminologie ennemie, "vers l’Est" pour ne pas dire vers Auschwitz. En revanche avec pudeur, il concède également quelles furent parfois les conséquences heureuses de son bon jugement, de son jugement du pire, dans les pires conditions, les 121000 personnes expatriées avec succès du ghetto, ses deux opérations d’embellissement de la ville de Terezin ; faisant le jeu de la propagande nazie, mais dans le but que la ville échappe à la liquidation à laquelle elle était promise, l’éradication du typhus par vaccination obligatoire et falsification des bulletins de santé sous le nez des nazis ou encore l’éradication des poux en plein ghetto.

Il y a là un pli qui fait lien avec le film à propos de Karski. Roosevelt et son Etat-major, dans leur connaissance irréfutable de la tragédie des camps de la mort, dès 1943, pendant que la catastrophe a cours, à la fois du fait du témoignage de première main de Karski, mais aussi du fait de l’intelligence de guerre, ne prirent jamais la décision d’un bombardement d’Auschwitz et de Birkenau, comme par ailleurs leur pressaient de faire les représentants américains de la communauté juive, incapables du calcul inhumain qu’en risquant de tuer les prisonniers présents dans ces deux camps, ils permettaient d’interrompre le processus d’extermination à plus grande échelle. Benjamin Murmelstein en donnant d’une main des listes de personnes promises à la déportation et à la mort, parvenait de l’autre main à sauver le reste de sa communauté. Et c’est sciemment qu’il faisait ignorer à sa main droite ce qu’il faisait de sa main gauche.

Membre d’un Judenrat, sans doute le pire endroit qui soit. D’ailleurs aucun n’a survécu, tous jugés témoins embarrassants par les nazis ont été exécutés quand ils ne se sont pas échappés de cette place en enfer par le suicide comme Adam Czerniaków, le doyen du ghetto de Varsovie, Benjamin Murmelstein est le seul de ces doyens à avoir survécu. Son témoignage est capital, Lanzmann le savait, conscient aussi d’en être un très rare dépositaire, il rend une justice poignante à cet homme exceptionnel, et produit un geste admirable pour terminer son film, il accepte la demande en amitié de Benjamin Murmelstein, l’étreint, et après lui avoir permis de témoigner, lui fait faire un symbolique demi-tour sur le chemin qui borde les forums de Rome, le bras au-dessus de l’épaule du désormais vieux rabbin, lui offrant, Lanzmann se posant comme intercesseur de toute une humanité reconnaissante, un retour heureux dans la communauté des hommes. Et quel geste de cinéaste et de montage que de faire de ce geste de 1975, ce demi-tour, cette volte-face, ce retour, l’image de la fin d’un film d’aujourd’hui, en 2013.

Ce faisant on est en droit de se demander si le rachat ne s’étend pas à Lanzmann lui-même. Au dernier Lanzmann.  

Mardi Et vous trouvez cela drôle ?



Je me suis souvent demandé si parmi les personnes de ma génération il y avait des personnes qui n’avaient jamais vu la Grande Vadrouille, film de Gérard Oury de 1964 avec Louis de Funès et Bourvil. Pour ma part je pense l’avoir vue une demi-douzaine de fois, notamment une fois au cinéma de la base aérienne de Chartres où je faisais mes classes et cela a été une des très rares distractions qui nous ont été proposées sur la première quinzaine de ces deux mois de classes. Le souvenir d’enfance que j’ai de ce film est un souvenir unanimement bon, rigolade de bon cœur à des tirades du genre "et Pas hélice hélas c’est là qu’est l’os". En revanche je ne sais pas à quel moment je suis passé de cette affection enfantine pour ce film à la détestation adulte d’aujourd’hui, à quel moment s’est fait la bascule ? Ce que je sais, c’est que je ne suis jamais tout à fait parvenu, lors de visites dans des lieux de douloureuse mémoire de la seconde guerre mondiale, comme Oradour-sur-Glane, à ne pas être un peu parasité par le souvenir de ce film, et d’autres pas nécessairement du même tonneau, mais films dans lesquels les Allemands occupants sont caricaturaux, le sommet de cette détestation culminant avec la vie est belle de Roberto Benigni. En tout cas un jour j’ai réalisé que la Grande Vadrouille était sortie en salles en 1964, vingt ans après la libération des camps de la mort, et j’ai pris en grippe ces gentilles courses poursuites entre la petite troupe désunie en fuite, bombardant les Allemands de citrouilles, parce que justement tout ceci n’est pas un détail de l’histoire, ce n’est pas anecdotique, et surtout ce n’est pas anodin, c’est-à-dire, étymologiquement hors douleur.

Donc non, j’aurais tendance à dire que l’on ne peut pas rire de tout. J’admets une vraie rigidité sur le sujet.

Et en fait je me demande même si je n’ai pas un problème plus compliqué encore avec l’humour. Au point de beaucoup manquer de sens de l’humour. Et à difficilement supporter une propension croissante de l’époque qui consiste à se faire un impératif de rire de tout, manière de niveler tous les sujets à un niveau égal de drame celui de l’absence de drame, le niveau zéro du drame, l’humour. Et il me semble qu’à cette tendance correspond quelque chose de plus profond en terme de sillon qu’un simple "rien n’est grave" (quand en fait tout le devient, puisque jusqu’au climat, le temps qu’il fait, devient problématique) qu’en quelque sorte la mesure même de la gravité du drame est toute entière contenue dans la propension contemporaine à rire de tout, et à faire l’apologie de ce rire qui devrait nous permettre de tout encaisser. Est-ce une bonne chose de tout encaisser ?

En cela la Grande Vadrouille est un film d’exception, un film novateur, visionnaire. Je le dis sans rire. De toute façon je n’ai pas le sens de l’humour.

Et c’est le même lien logique qui me fait détester Les Garçons et Guillaume à table ! de Guillaume Gallienne, pour cette obsession contemporaine du rire à tout prix, et, dans le cas présent, ce qui plus grave, de le faire sur un sujet qui tient lieu véritablement de la crispation sociale du moment. En effet, comment interpréter autrement l’épilogue heureux de ce film, le personnage de Guillaume contraint à une douloureuse sortie du placard : il est, en fait, contre toute attente, hétérosexuel, comment ne pas voir dans ce dénouement heureux donc, le retour à la normalité par excellence. Or que veut dire symboliquement le retour à la normalité en temps de loi sur le mariage pour tous et son opposition droitière de la manif pour tous ?, c’est la remise au ban de l’homosexualité au moment même où l’on espérait la possibilité d’une société plus mature sur ce sujet et enfin humaine : un retour droitier terrible après avoir fait croire à la possibilité d’une libération (qu’on se rassure dans le mariage pour tous, j’y vois effectivement une conquête en droit des homosexuels : ils ont le droit, après tout, d’être aussi cons que les autres et d’inviter la loi et son esprit au cœur de leur foyer).

On va me trouver bien sévère, on va dire il s’énerve encore. Pourtant face au déluge d’éloges Hélage ! que j’entends et que je lis à propos de ce film, je voudrais opposer quelques arguments de type pas drôle. Et pour commencer, puisque je n’ai pas bien le sens de l’humour, je voudrais dire que les Garçons et Guillaume à table ! est déjà un échec dans sa première intention, celle de faire rire. Ce film n’est pas drôle. Il est drôle comme la Grande Vadrouille est drôle (c’est-à-dire pas très drôle), il est drôle pour le même type de public. Il est drôle pour des conscrits. Franchement la scène du lavement est pathétiquement pas drôle. Tout comme celle des trois jours de service militaire. Tout comme n’est pas spécialement drôle la caricature du type auquel on recommande une bonne psychanalyse, ce qui donne ce défilé compassé de psychanalystes (là on a droit à trois psychanalystes, un à col roulé, un qui s’endort et qui ronfle pendant la séance et la troisième, une virago, c’en est assez risible tout de même), bref cela hurle gentiment avec les loups. Et, c’est même pire, la pseudo auto-dérision de Guillaume Gallienne, qui lui vaut de surjouer le type efféminé, est infiniment coupable quand, en fait, elle fait surtout rire à propos des hommes efféminés, des homosexuels et partant des personnes aux sexualités hésitantes quant à l’objet de leur désir, et de faire rire d’un rire à la fois mauvais et gras. Au sujet de ce que j’appelle l’hésitation dans le désir, la recommandation de la tante de Guillaume, tu n’as qu’à te branler et si la personne à laquelle tu penses est un homme tu es homosexuel, et si c’est une femme et bien tu es hétéro, est à pleurer de bêtise crasse. Si seulement c’était si simple. Si seulement le désir était actionné par un bouton à deux postions, zéro et un.

On voit bien le genre d’humour qui est celui des Garçons et Guillaume à table !, vous savez c’est le genre d’humour qui caractérise ses personnages jusqu’à en faire des caricatures, les Arabes du film vivent dans une cité à la minuterie nécessairement défaillante, ils regardent la téloche en rotant des bières, les Anglais sont exotiques, les Espagnoles hystériques, une infirmière autrichienne sera forcément blonde et jolie, elle parlera avec un gros accent allemand, son pendant masculin sera nécessairement une armoire à glace, bref on va beaucoup rire en entendant le gros officier allemand dire Zu Befehl Herr Major. Grosse Krise de rire et Kolossale finesse.

Je crois que c’est le moment où jamais de placer ma citation d’un humoriste anglais contemporain qui disait que rien n’était plus dramatique qu’une personne qui tente de faire rire son prochain et qui n’y parvient pas (un certain Terry Jones auquel cela n’a pas du arriver très souvent de ne pas faire rire pourtant). Dans les garçons et Guillaume à table ! j’y vois justement un terrible naufrage, celui d’un type qui aimerait tellement nous faire rire avec ses grands airs de la Cage aux folles pour le rôle de Guillaume et de Tootsie pour celui de sa mère, et qui dans cet échec est incapable du recul nécessaire pour comprendre à quel point cet échec l’emmène, en fait, sur le terrain même de ses ennemis, celui de l’homophobie ordinaire. Encore un effort et Guillaume Gallienne pourra proposer un petit duo désopilant à Dieudonné : quelle farce ce sera alors, concours de quenelles compris.

Et qu’est-ce qui a pu conduire à un tel naufrage ?, sans doute l’entourage même de Guillaume Gallienne qui n’a pas cessé de rire en privé à ses histoires dans lesquelles il imitait les accents, les saillies de sa mère ou encore les grands airs efféminés de la cour d’Autriche, or ce qui est drôle dans le cercle fermé des proches, peut à la rigueur le rester (un peu) dans un cadre un peu confidentiel comme l’aurait été un petit film modeste, sans prétention et à petit budget, or force est de constater que les garçons et Guillaume à table ! n’a jamais été calibré ni produit de cette façon et au contraire a été programmé pour faire un carton. Et il n’y a à cela aucun mystère, Guillaume Gallienne devrait le méditer lors de son prochain examen de conscience, quand on s’adresse au plus grand nombre que fait-on exactement ?, preuve d’une irréprochable pédagogie en tentant de décortiquer les rouages d’une situation, ses tenants et ses aboutissants ou est-ce qu’au contraire il est recommandé de se vautrer dans ce qui fait unanimement rire son prochain quitte à flatter les gros rieurs et les mettre de son côté pour que leur rire sonore et sans finesse soit contagieux et emporte le reste de la salle plus placide de prime abord. Gérard Oury en son temps avait choisi sa ligne de conduite et a connu un succès franchouillard indépassable pour toute une génération de Français, je vois mal comment un tel succès (de piètre estime) pourrait se dérober à Guillaume Gallienne, là où Gérard Oury aidait les Français à oublier gentiment par le comique troupier rien moins que le drame mondial du siècle, Guillaume Gallienne dédramatise, comme on dit, l’homophobie.

Film gras qui hurle avec les loups, apologie du retour à la normale, on peut même lui adjoindre tentative de rachat de la grande bourgeoisie (je n’ai pas tellement envie de plonger plus profondément dans le cambouis salissant de ce film, qu’on m’excuse pour mon manque de courage devant de qui m’est abject rien qu’en surface), bref un film de droite, foncièrement de droite.

Et vous trouvez cela drôle ? Moi pas. Mais encore une fois je n’ai pas le sens de l’humour. C’est mon drame.  

Dimanche Le dernier décembre



Cette année le mois de décembre ne compte qu’un seul jour, le premier et le dernier décembre. C’est donc la fin de Contre, le dernier décembre, comme je l’avais décidé pour moi-même depuis le début ou presque. Du coup tout Contre est désormais contenu dans un zip (de 900 méga-octets tout de même). Zip dont le contenu est, à l’exclusion de ces fichiers sonores, désormais placé sous Licence d’Art Libre, ce qui veut dire que vous pouvez le lire, l’anoter, le diffuser, le modifier, bref en faire ce que vous voulez pour peu que vous en précisiez la source, le Désordre. Cliquez ici pour la licence en question.

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