Dimanche La propagande à la petite semaine des comportementalistes



La psychanalyse à l’épreuve de l’autisme, vraiment ?



Je repasse en une l’article que j’avais écrit à propos de l’épouvantable pseudo-documentaire de Sophie Robert intitulé Le mur, la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme. Mon amie Cécile m’envoie le lien vers la chronique de Caroline Eliacheff dans Les Matins de France Culture, dans laquelle j’apprends que Sophie Robert, en plus d’un montage à la Goebbels — plus c’est gros et plus ça passe —, avait approché les psychanalystes qu’elle prévoyait de piéger en se présentant comme journaliste, ce qu’elle n’est pas, travaillant pour un documentaire commandé par Arte, chaîne de télévision qui n’en savait rien. Puisse la racaille des psychologues pour chiens crever de rage ou empoisonnée par ses propres mensonges.

La propagande est consubstantielle au comportementalisme. Voici une doctrine qui sait parfaitement mettre en branle ses théories boiteuses. Le réflexe conditionné donc. A force de creuser de profonds sillons pavloviens, on finit toujours par influer sur le comportement des patients, des parents des patients, des éducateurs, prodigieuse récursivité du phénomène, de tous. Et plus on se convainc que c’est la bonne méthode, plus la méthode est efficace, et plus elle est efficace et plus elle est convaincante. Sans compter que, pour aider à la conviction de chacun, rien ne vaut la construction d’ennemis, et les comportementalistes en ont un de choix, la psychanalyse. Ajoutez à cette cristallisation pas très saine une pincée de complexe de persécution, et une théorie devient une doctrine parfaitement aliénante, de laquelle il est impossible de s’extraire tant elle s’auto-alimente.

Dans mon petit travail de veille sur la question de l’autisme, j’ai un onglet intitulé Psychologie pour chiens qui me permet de surveiller un peu cette peuplade et ses drôles de mœurs, ce n’est pas celui que je consulte le plus souvent, lui préférant de beaucoup toute une galaxie de sites qui gravitent notamment autour du blog de Michelle Dawson — dont je dois dire ici que souvent je m’inquiète quand elle n’écrit pas pendant un moment, c’est le cas ces derniers temps. Dans cette veille artisanale, je bénéficie en plus de l’aide inestimable de ma petite notoriété de grand détestateur de la paire Pavlov-Skinner, et c’est souvent que mes antennes me renvoient des informations précieuses.

Un ami m’a donc signalé cet article de rue89 qui, lui, rend compte d’une polémique éclose autour d’un film coproduit par Autismes sans frontières. Le film de Sophie Robert est intitulé Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme. Au moins cela a le mérite d’être clair. On sait d’où on parle dans ce film.

Le monde des comportementalistes, à force de s’abreuver à une source intarissable de schématisations, est un univers simple, construit de positions tranchées, nettes dans leurs contours et avec des marges larges qui permettent de s’orienter et de choisir son camp sans pouvoir se tromper. S’agissant des grandes thérapies révolutionnaires vieilles de trente ans que ces psychologues pour chiens nous proposent, il faut retenir leur point d’ancrage nodal : la psychiatrie et la psychanalyse mélangées ne font, de fait, qu’un et, représentent le Mal. Le comportementalisme et ses méthodes à deux balles — en fait, à deux balles, c’est mal dire les choses, en plus d’être inefficaces et totalitaires elles sont fort coûteuses, tant qu’à faire, mais passons — c’est le Bien, et en plus c’est le Bien opprimé, le Bien qui n’a soi-disant pas le droit de s’exprimer, bref toute ressemblance avec les grandes imprécations de la famille Le Pen qui n’aime rien tant que de se représenter baîllonnée et de crier à cette injustice terrible qui leur est faite, toute ressemblance donc, n’est peut-être pas entièrement farfelue ni fortuite.

Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme est construit sur cette opposition simple des forces en présence.

D’un côté, une cohorte de psychanalystes, tous plus célèbres les uns que les autres, Esthela Solano Suarez, Eric Laurent, Alexandre Stevens, Laurent Danon-Boileau, Geneviève Loison, Aldo Naouri, Bernard Golse, j’en oublie sûrement, et parmi lesquels ce n’est pas du tout un hasard si l’on retrouve, figure quasi-centrale, Pierre Delion, le bouc émissaire de choix des comportementalistes. Toutes ces éminences de la psychanalyse devisent aimablement à propos de l’autisme, s’essayent à des définitions, des théories et des débuts d’explications. Grâce à un très grossier travail de montage au sécateur, le spectateur attentif remarquera que les propos sont tous tronqués — c’est quand même très souvent que l’image saute, il faudrait leur dire, à ces apprentis faussaires, qu’à la fin on finit par renifler quelque chose de pas bien propre, quand l’image saute, la personne interviewée mais pas le décor, la caméra posée sur un pied, que le son est happé en fin de phrase, à l’oral, une virgule et un point ne produisent pas le même son, j’en passe — ce qui bien généralement les prive de leur contexte.

En fait, cela va au-delà du détournement de sens, c’est proprement haineux à bien des endroits, rapprochement de la caméra pour souligner tel défaut physique, travelling et panoramique pour trouver dans les bibliothèques des psychanalystes interrogés les figures honnies de Freud et de Lacan, manière de les montrer tels des fétiches — en fait, c’est étonnant comment une caméra comportementaliste voit dans ces deux portraits des totems pour des personnes, les psychanalystes, pour lesquelles ce n’est sans doute qu’un signalement, personnellement dans ma bibliothèque, si petite soit-elle, on y voit des portraits de Beckett, d’Artaud, de Michaud et Robert Frank, mais je jure que je ne fais aucune prière devant ses portraits le matin — sans compter que l’on a peu de mal à soupçonner une certaine haine naturelle de la figure de l’intellectuel et de sa bibliothèque. Ben oui, un psychanalyste, c’est souvent que cela lit, et d’ailleurs ce n’est pas toujours dans le seul champ de la psychanalyse, pour ma part j’ai plaisir de remarquer dans les rayonnages de l’un d’eux, je ne sais plus lequel, une monographie de Degas — en y repensant la même tranche du même livre figurait en bonne place dans l’abondante bibliothèque de ma seconde psychanalyste, je trouvais cela rassurant, ne cherchez pas à comprendre. Quand le montage est expéditif pour sampler littéralement les propos des uns et des autres, il prend au contraire un malin plaisir à s’attarder sur les blancs et les hésitations, qui plus est par le biais d’un très élégant fondu de laisser penser qu’aucune réponse n’a été finalement donnée à la question ; ainsi à la question cruciale de la réalisatrice à propos de la cohérence de la psychanalyse en tant que théorie devant l’énigme de l’autisme on voit le professeur Bernard Golse réfléchir longuement avant de répondre, en fait avant de ne pas répondre, parce que le montage laisse tout le temps à cette hésitation pour se dérouler et finalement fondu au noir, le professeur Golse ne sait pas répondre à cette question, plus sûrement sa réponse a sauté au montage. Bref, toutes les ficelles du montage partisan y passent. Et ce sont de très grosses ficelles, qui retiendraient sans mal des navires à des bittes d’amarrage.

On donne un exemple de ce que l’on peut faire dire de cette manière. Un livre s’ouvre sur la photographie de Bruno Bettelheim, le nom de ce dernier apparaît à l’écran, de même que ses dates de naissance et de décès. Sommairement, une voix off explique que Bruno Bettelheim a été une grande figure de la psychanalyse et qu’il s’est principalement intéressé aux autistes en les comparant à des détenus des camps de concentration nazis, ça au moins c’est pas réducteur pour deux sous et tout le monde peut le comprendre. Plan de coupe, le professeur Delion explique que Bruno Bettelheim est une figure qui a été grandement victime d’injustice historique, il tente d’argumenter que Bettelheim a été l’un des touts premiers à s’intéresser aux enfants autistes en proposant une première piste de réflexion, l’autisme serait inhérent à une carence lourde dans la très petite enfance, laquelle serait comparable à celle des détenus des univers concentrationnaires, et Bettelheim ayant été lui-même un ancien détenu, c’est par cette empathie un peu particulière qu’il en est venu à ce début de théorie. Je ne vous fais pas un dessin, plan de coupe et la voix off reprend le pouvoir pour décerner un merveilleux point Godwin à ce pauvre Bettelheim qui n’en demandait pas tant, et pendant qu’on y est, dommage collatéral, cela permet d’écorner durablement la crédibilité du professeur Delion, lui aussi n’en demandait sans doute pas tant, il doit avoir tellement l’habitude que je suis toujours surpris de le voir se prêter pareillement à ce genre d’entretiens piégés. Pierre Delion n’aura donc pas le loisir de développer que si cette démarche n’était sans doute pas la meilleure, elle avait le mérite d’être la première initiative un peu innovante. Mais vous l’avez compris, la bienveillance ne sera pas de mise dans ce documentaire à charge.

De la même façon, la décontextualisation des concepts fonctionne à bloc. Dites le mot phallus dans trois circonstances, devant une assemblée de psychanalystes, dans la rue et dans une caserne, le même mot risque d’éveiller des images assez différentes dans l’esprit des interlocuteurs de ces trois contextes. Dans le cas qui nous occupe, lorsque Laurent Danon-Boileau ou Geneviève Loison parlent de phallus, ils ne peuvent pas savoir prospectivement que le public de leurs propos entendra "grosse bite". En substance, la psychanalyse étrangement accouplée avec la psychiatrie dans ce film, c’est le Mal. Les psychanalystes étant au mieux des allumés et des illuminés se gargarisant de formules choquantes, "l’inceste maternel", "l’enfant-phallus" et j’en passe, de telles formules prises en dehors de leur contexte psychanalytique ayant tôt fait de de mettre les rieurs dans son camp. J’imagine qu’il serait inaudible pour ces évangélistes comportementalistes de leur rappeler que psychiatrie et psychanalyse sont des disciplines mitoyennes mais non strictement superposables, cela demanderait sans doute de trop à des esprits qui se satisfont vite de la stigmatisation à la fois de la psychanalyse — dans le jargon des parents d’enfants autistes passés du côté obscur du comportementalisme on dit la "psycacanalyse" — et par extension des intellectuels.

Sans doute dans une autre causerie, dans un autre temps, je prendrai le temps de ne pas manquer de faire les comptes avec la psychanalyse, un peu, et avec la psychiatrie, beaucoup, pour ces offres thérapeutiques et leurs compréhensions souvent très insatisfaisantes de l’autisme, mais cela demanderait nettement plus de temps et d’argumentation que cela m’en prend de démonter les grosses ficelles d’un film de propagande.

Donc, d’un côté ce panel dégoûtant de vieilles peaux caricaturées à l’extrême dans leur engoncement de psychanalystes, de l’autre les familles Courage, de celles qui ont eu la ténacité d’affronter une faculté vacillante bien qu’autoritaire et qui se sont tournées vers le milieu associatif, entièrement trusté par les comportementalistes, lequel vivier associatif leur a permis de sauver leur enfant. Ici, on remarque que la famille d’enfants autistes, c’est toujours la famille Courage. Le désespoir profond, la dépression, le découragement devant cette épreuve qu’est l’autisme quand il advient dans une famille, il en est rarement fait mention, ou alors, dans un documentaire d’obédience comportementaliste, pour signifier que c’est là du passé, du temps où la famille était aux mains de vilains psychanalystes. Et je préfère dire tout de suite que j’ai naturellement une profonde sympathie pour ces deux familles, du respect et de l’admiration. L’image de la famille Courage, ce n’est pas leur fabrication, mais celle du film qui les montre.

Donc opposition.

Alors là, inutile de vous dire que, du point de vue du montage, cela marche du tonnerre, d’un côté les cols roulés et les calvities des intellectuels, et de l’autre des gens comme vous et moi qui se promènent à la campagne pour aérer les gosses, câlins, sourires, courses le long de la rivière, ambiance de dimanche après-midi, je suis comme vous, je préférerais cent fois passer l’après-midi avec de tels semblables à la campagne plutôt que d’écouter de vieilles barbes pérorer à propos du désir dévoyé, de la folie maternelle et autres grossièretés freudiennes.

Dans ces images du film, on sent une bien plus grande bienveillance, la réalisatrice et les parents se tutoient, ces personnes sont manifestement à leur avantage, il y a bien un ou deux détails qui clochent, mais l’ensemble est assez cohérent. Et cet ensemble sous-tend une dichotomie assez odieuse à l’intérieur même de ce qui l’oppose aux autres images, celles des chauves gris et poussiéreux, il y a deux enfants autistes, l’un s’appelle Guillaume, le bon autiste, et l’autre Julien, celui qui n’a pas reçu les soins providentiels du comportementalisme. Guillaume est désormais parfaitement intégré socialement, si toutefois cette notion a une quelconque signification, et il réussit à l’école, où il est un très bon élève, surtout en maths, allez savoir pourquoi ? Julien, lui, est incontinent, n’ayant qu’un accès très limité à la parole et apparemment il évolue dans un monde qui est sans grande adhérence avec le nôtre. Et on nous explique bien que c’est parce qu’il n’a pas eu accès aux soins miraculeux, à la fois par manque de place dans un centre idoine et aussi par manque de moyens de sa maman. Voyez comme la vie est injuste.

Le manque de précision du film sur certains points nous contraint d’extrapoler un peu. On peut se tromper. Guillaume et Julien sont tous les deux autistes. Soit. En revanche, il est manifeste qu’ils ne souffrent absolument pas du même type d’autisme. Ses excellentes notes en maths, une façon un peu pompeuse et convenue pour son âge de s’exprimer de même qu’une certaine capacité au retour sur lui-même et sur son autisme, laissent à penser que Guillaume serait plutôt un autiste Asperger ou dit de haut niveau. En revanche Julien-qui-ne-parle-pas, comme l’appelle justement Guillaume, serait plutôt un autiste de type Kanner. Attention, cela n’est pas un diagnostic, je n’ai naturellement aucune compétence pour en formuler un. Mais ce que j’essaye d’expliquer ici, c’est que l’on compare deux enfants qui ne souffrent absolument pas de la même forme d’autisme, un peu comme si, l’image est pénible, on comparaît l’autonomie d’une personne entièrement paralysée avec celle d’une personne qui ne le serait que des membres inférieurs, et qu’on en déduisait, très hâtivement, que les médecins de la personne paralysée des jambes sont de meilleurs médecins, plus compétents, que ceux qui soignent la personne entièrement paralysée. Et c’est terrible à dire, mais c’est à peu près toute la rigueur scientifique et intellectuelle dont ce film fait preuve.

Parce que c’est finalement là, sur cette étrange opposition, celle des deux familles Courage contre la tribu des zouaves psychanalytiques, que le film s’articule. Comme raisonnement, c’est aussi pertinent que de multiplier des pommes avec des oranges. Mais c’est là une articulation fréquente de la propagande comportementaliste, en matière d’autisme ce sont toujours les familles qui ont raison, envers et contre tous, singulièrement les très vilains psychanalystes, qui en plus sont très méchants parce qu’ils disent que l’autisme, c’est de la faute des parents. Voir chapitre sur la folie et l’inceste maternels, et on s’empresse de préciser que les pères ne sont pas en reste dans les manquements et les carences qui sont la cause de l’autisme.

C’est le même stratagème qui consiste à décontextualiser les paroles de nos psychanalystes, ici en les opposant à la gentille famille Courage. La famille Courage, elle, ne prend pas la pose devant sa bibliothèque, elle est juste composée d’adultes comme vous et moi, qui parlent une langue compréhensible par le commun des mortels, bref ce ne sont pas de ces coupables intellectuels qui vivent dans un monde déconnecté, et c’est naturellement nettement plus sympathique que la petite bande de rats de bibliothèque au teint cireux et poussiéreux à force d’avoir le nez dans tous ces vieux grimoires.

Et cette opposition est particulièrement opérante parce qu’elle s’appuie précisément sur une faille. Celle du malentendu profond qui existe entre les familles, les parents surtout, des enfants autistes et les psychanalystes, en grande partie dû au fait que ces derniers, lorsqu’ils reçoivent leurs petits patients, prennent en compte justement ces jeunes patients, et non leurs parents ou leur famille. C’est ce qui transparaît dans la remarque de Laurent Danon-Boileau lorsqu’il tente d’expliquer que, recevant un enfant autiste, il se met dans une très étrange position qui est atemporelle et la plus débarrassée qui soit des contingences sociales, voire familiales. Or ce que la psychanalyse ne pourra jamais prendre en compte, est-ce un problème de périmètre, de pratique ou tout simplement de définition ?, je ne sais, je l’avoue, c’est l’aspect collectif, familial, de la douleur et de la souffrance face à l’autisme. Pour les parents, c’est déjà assez difficile, lorsqu’ils prennent le chemin du cabinet de psychanalyse pour leur enfant autiste, de comprendre qu’ils devront rester sur le seuil, alors si en plus ils entendent les psychanalystes qui reçoivent leurs enfants développer des théories dans lesquelles eux, parents, n’ont pas le meilleur rôle, et ont, en fait, une grande part de culpabilité, pas nécessairement de responsabilité, on comprend comme toute parole psychanalytique est absolument inaudible par ces parents.

Et très franchement, si je devais adresser un reproche définitif à la psychanalyse devant l’autisme, tout du moins aux psychanalystes, c’est de ne pas comprendre cet antagonisme et de ne pas agir en conséquence. Ce faisant, ils font le lit de leurs adversaires directs, les comportementalistes, qui n’ont, vieille habitude propagandiste, aucun scrupule à exagérer cette faille pour rallier de nouvelles convictions, et partant, de nouvelles victimes pour la mise en application de leurs théories boiteuses.

Un dernier détail qui révèle en creux la manipulation de ce film, les méthodes données pour alternatives sont seulement mentionnées, pas la moindre explication — si ce n’est cette explication sommaire de la maman de Guillaume, qui évoque les premiers pas de PECS. C’est une étrangeté habituelle de ces documents de propagande de la cause comportementaliste, ils sont souvent très silencieux ou opaques sur leurs propres méthodes et préfèrent, de loin, s’exprimer contre leur adversaire juré. J’ai ma petite idée sur cette curieuse discrétion.

Sigmund Freud par Andy Warhol
Le bloc-notes du désordre