Vendredi Travailler au Désordre



Piano préapré



Pour Daniel, en toute amitié


#1


Voilà bien le désordre des choses. Et comment elles se font dans le désordre. Et dans le site Désordre.

#21


Une chose en entraîne une autre.

#14


Il y a quelque temps j’avais mis en ligne la série des Fruits mûrs. Je pense que j’avais été un peu vite en manœuvre.

#13


La semaine dernière, dans mon effort de ne pas me laisser trop distancer dans les projets sur le long terme, je décidais de travailler deux petites heures à mon projet de film d’animation pour le laboratoire collectif d’Elémarsons. Le scénario initialement prévu est en train de gentiment voler en éclats, parce que pour cela aussi, je travaille dans le plus grand des désordres, plus exactement je passe très souplement d’une idée à l’autre, l’association régnant sans partage.

#16


Cette semaine, après avoir travaillé sur les trajectoires confuses de médicaments, d’abord circoncises par un lde mes jeux de labyrinthe, puis à même mon vaste cyclo artisanal — c’est-à-dire dans la courbure d’une feuille de papier blanc de 40X50cms — je voulais expérimenter avec des trajectoires nettement plus aléatoires et quoi de mieux que d’utiliser les dés à jouer dont j’ai une petite réserve dans un pot à yaourt sur une des étagères du garage, d’où sortent ces dés ?, plus aucun souvenir. Je les avais déjà utilisés pour la couverture de Précipités de Claude Favre chez Publie.net.

#17


Cent cinquante photos plus tard, je maudis la personne qui m’aura mis le pied à l’étrier de ces histoires d’animation, comme si je n’avais pas déjà suffisamment la propension à confondre photographie et cinéma, je traitais à la hâte les images, les retaillais pour les entrer dans le programme d’animation. Ça, c’est le moment que je préfère, après deux heures d’un travail fastidieux et méticuleux — après tout, ce projet d’animation est pour un groupe de punk méticuleux, soyons méticuleux — voir sous mes yeux ces petites choses acquérir une vie insoupçonnée me met chaque fois en joie, l’animation, nul doute, c’est le remède le plus efficace que je connaisse contre les syndromes dépressifs. Je compte prochainement écrire au ministère de la Santé — encore une de mes lettres mortes aux administrations de ce pays, des fois je me fais l’impression du duo Alain Cavalier - Vincent Lindon dans Pater, que des bonnes idées, aucune chance pour qu’elles soient un jour mises en pratique — pour encourager le recours à la thérapie de l’animation pour toute personne atteinte de dépression, plutôt que de dépenser des fortunes en antidépresseurs aux efficacités douteuses, achetons un appareil-photo numérique et un trépied aux dépressifs.

#18


Cette fois plus qu’une autre, je ne suis pas très satisfait de ce que j’ai fait, c’est trop linéaire et la nature même des objets que je viens de prendre en photo me met sur la voie de l’amélioration, faire entrer de l’aléatoire : je renomme prestement les cent et quelques fichiers grâce à un petit script aléatoire et j’obtiens une nouvelle animation qui me paraît plus surprenante.

#19


Tout à la satisfaction de cette petite image animée, je réalise que je dispose désormais d’un peu plus de cent variations de la même image, celle de mes dés jetés sur une feuille blanche, image que j’avais utilisée donc pour la couverture du texte de Claude Favre mais aussi comme élément signalétique de la série des Fruits mûrs. Et je souriais à l’idée qu’il était urgent de remettre un peu de désordre dans tout cela, parce qu’une photo unique d’un jet de dés dans le Désordre, cela faisait ordre.

#20


Je constituai un petit réservoir de ces images de jets de dés et j’ajoutai dans la balise d’insertion de l’image un script que je dois naturellement à Julien de telle sorte qu’à chaque appel de la page en question l’image du jet de dés ne soit jamais tout à fait la même.

#10


Du coup, je remarquai que même si je continuais de trouver valide l’idée de la série des Fruits mûrs, je trouvais que je ne l’avais pas poussée assez. Et qu’elle gagnerait sûrement à être enrichie de nouvelles associations, cela tombait bien, j’avais fait tellement de nouvelles séries cet été, je me mettais donc au travail.

#11


Plus proche dans le temps que cet été, il y avait de nombreuses photographies que j’avais prises la semaine passée, des photographies de feuilles d’automne, les prenant, c’était un matin dans le bois de Vincennes, je venais d’emmner les enfants à l’école, la lumière était magnifique et rasante, j’étais donc parti me promener dans le bois une paire d’heures plutôt que de rentrer directement à la maison m’enfermer dans le garage, c’était on ne peut plus sain, prenant ces photographies je me fredonnais l’air des Feuilles d’automne de Prévert. Revenant à la maison, je me faisais une tasse de thé tout en installant dans la platine — autrefois on disait "sur" la platine — mon interprétation préférée d’Autumn Leaves, celle du trio Jarrett/Peacock/De Johnette à son apogée, celle, longue, du coffret du Blue Note, une merveille, enfin, surtout quand Gary Peacock décide d’emballer les choses et entraîne ses deux camarades dans un de ces moments d’improvisation collective si fructueux et dont on se demande toujours pourquoi de tels moments ne peuvent démarrer sans le détour obligatoire par quelques mièvreries à la Cole Porter, des standards éculés, ici les Feuilles d’automne, Autumn leaves.

#12


Descendant dans le garage, je me suis mis au travail tout de suite traitant toutes les photographies prises ce matin, tout en écoutant d’autres morceaux fameux du même disque et j’allais mettre en ligne le défilement automatique de toutes ces images, comme j’ai pu le faire d’autres séries d’images, récemment, comme les Talus ou les traversées en train, quand je me fis la réflexion que je pouvais peut-être inclure dans ce défilement lent le morceau d’Autumn leaves justement.

#13


Mais je trouvais à la fois le défilement lent et à la fois l’association entre la musique et les images bien trop littérale. J’étais déçu parce que je ne pouvais pas exaucer ce désir récent — d’avoir travaillé à Formes d’une guerre a, en quelque sorte, aiguisé ce désir, de même qu’un projet encore balbutiant avec Dominique Pifarély — de mettre de la musique sur les images. Et c’est cette expression, pas très heureuse, de "mettre de la musique sur les images" — c’est presque aussi idiot comme formule que celle, très contemporaine, qui veuille que l’on ait à gagner des choses en "mettant des mots sur un ressenti", je n’insiste pas, je ne m’égare pas, je ne pars pas dans toutes les directions, je fais en sorte que l’on puisse me lire, mieux, comprendre ce que j’essaye de dire, dans le cas présent, cette façon très désordonnée qui est la mienne au travail — cette expression bancale donc, trouva un écho singulier dans une série d’images dans un répertoire voisin, celui de la veille en fait, images, très rapprochées les unes des autres, du défilement d’un fichier sonore dans le logiciel des traitements de son — ce jour-là nul doute, j’avais dû travailler à l’Image enregistrée. Et pourquoi je m’obstine à prendre de telles séries, pléthoriques, de ces images ?, il se trouve que depuis le début de l’année, je travaille aussi à un projet d’animation d’images fixes, mais je n’en dis pas plus, mon affaire n’étant pas encore très au point — pour les curieux à forte connexion, cliquer-droit ici en faisant enregistrer sous, vous en prenez pour 600 mégaoctets et c’est vraiment un brouillon, vous êtes prévenus. Finalement, je n’avais qu’à utiliser cette façon aléatoire d’associer deux images de tailles différentes que j’utilisais dans la série des Fruits mûrs et de faire en sorte que sur mes images de sous-bois d’automne, s’affichent aléatoirement dans leur choix et dans leur placement dans la page, des photographies de ce défilement d’onde. Mettre de la musique sur des images donc.

#3


Et qui dit coaxer le hasard avec la musique, naturellement on ne peut que penser à John Cage.

#4


Ma connaissance de l’œuvre de John Cage s’est faite en deux temps. Dans un premier temps, c’est Barbara Crane, à Chicago, qui m’a parlé de son œuvre. Je me souviens comment elle m’expliquait — je crois pour me défaire de l’influence de l’œuvre de Robert Frank sur mon travail, la pauvre, elle eut à blémir peu de temps après que j’avais remplacé Robert Frank par elle, influence d’autant plus tenace et donc difficile à s’en dépendre qu’étant également son assistant je vivais dans le voisinage même de sa production pléthorique et imprévisible — comment elle-même puisait son inspiration dans bien d’autres domaines que celui de la photographie, tout particulièrement dans la peinture et la musique me disait-elle, et, elle mentionna d’emblée l’œuvre de John Cage, dont certes j’avais déjà entendu parler, mais s’en faire expliquer les ressorts et leur fonctionnement par Barbara Crane, c’était tout à fait autre chose, notamment dans cette exhortation jamais démentie de faire une place, la plus large possible, au hasard, non sans en corriger les copies. Ainsi j’entendis parler de nombreuses œuvres de John Cage dont Barbara Crane m’expliquait les principes de production, les méthodes de préparation des pianos, les schémas de répartition spatiale des interprètes, bref tout un monde foisonnant de possibles qui m’émerveillait.

#5


Oui, mais. J’étais tellement marqué par la beauté conceptuelle de cette œuvre, dont j’admirais absolument les détours intellectuels si féconds que je ne pris jamais, je sais c’est complétement idiot, la peine de m’intéresser à la musique elle-même telle qu’elle était ainsi composée et inventée par John Cage. C’est souvent que je passe comme cela à côté de choses sublimes par manque de curiosité ou surtout d’approfondissement.

#6


Ce n’est qu’à mon retour en France que je découvrais, grâce à mon ami Daniel, notamment les pianos préparés et la musique pour Marcel Duchamp. Ce fut un choc immense. Au point qu’encore aujourd’hui il n’est pas rare que je puisse me réfugier dans l’écoute systématique des œuvres pour piano préparé pendant des heures, que je m’en charge, en quelque sorte, avant de me mettre au travail.

#7


Ce que j’ai du apprendre entre-temps, puis désapprendre à nouveau, c’était que si c’était une bonne idée de faire toute sa place au hasard, de lui ouvrir en grand les portes, il restait important, parfois, de corriger ses copies. Le hasard ne faisait pas toujours bien les choses.

#8


Ce que j’ai du désapprendre ensuite, c’était que de trop corriger les copies du hasard finissait par en diminuer l’impact et la puissance, que cela finissait par confiner au geste décoratif, une association hasardeuse n’est pas très heureuse, ni une ni deux, on la supprime, et de ce fait on finit par raboter les scories qui dérangent le pire facteur de notre jugement, notre goût. Le goût, c’est le plus haut rempart qui soit à l’advention, aux trouvailles et à l’innovation. Il faut l’étouffer. Le goût, c’est le confort et la paresse. Le goût, c’est ce qui assure la continuité et l’analogie, pire, la conservation.

#9


La série des Fruits mûrs — en fait ce sont, dans mon esprit, les fruits mûrs du hasard — est mon point d’arrivée dans cette réflexion : il n’est pas question de mégotter ni de biaiser avec le hasard. Et justement advienne que pourra. Et alors ce que l’on pourra m’opposer, c’est de savoir où est encore ma part de responsabilité dans tout cela ? Elle est, tout simplement, dans le geste, d’une part d’ouvrir les images au hasard, et de définir les canaux par lesquels ce dernier peut exprimer ses surprises. Dans quel but ?, surtout celui d’éduquer encore et encore mon regard de ce qu’il peinerait sans cela à entrevoir et imaginer. Par ailleurs endiguer le hasard, en veillant à la définition cohérente des paramètres de chaque script y recourant, est un travail, dans le site, qui est souvent mitoyen de celui de l’orientation des flux d’images.

#2


Et donc, Mycologie aléatoire, mon modeste hommage à John Cage, manière de payer, un peu, ma dette.




Les Fruits mûrs, Autumn Leaves et Mycologie aléatoire, trois nouvelles séries de photographies numériques dans le Désordre.

 

Dimanche Le crocodile n’est peut-être pas la meilleure métaphore qui soit du ventre et du sexe de la mère



La propagande est consubstantielle au comportementalisme. Voici une doctrine qui sait parfaitement mettre en branle ses théories boiteuses. Le réflexe conditionné donc. A force de creuser de profonds sillons pavloviens, on finit toujours par influer sur le comportement des patients, des parents des patients, des éducateurs, prodigieuse récursivité du phénomène, de tous. Et plus on se convainc que c’est la bonne méthode, plus la méthode est efficace et plus elle est efficace et plus elle est convaincante. Sans compter que, pour aider à la conviction de chacun, rien en vaut la construction d’ennemis, et les comportementalistes en ont un de choix, la psychanalyse. Ajoutez à cette cristallisation pas très saine une pincée de complexe de persécution, et une théorie devient une doctrine parfaitement aliénante, de laquelle il est impossible de s’extraire tant elle s’auto-alimente.

Dans mon petit travail de veille sur la question de l’autisme, j’ai un onglet intitulé Psychologie pour chiens qui me permet de surveiller un peu cette peuplade et ses drôles de mœurs, ce n’est pas celui que je consulte le plus souvent, lui préférant de beaucoup toute une galaxie de sites qui gravitent notamment autour du blog de Michelle Dawson — dont je dois dire ici que souvent je m’inquiète quand elle n’écrit pas pendant un moment, c’est le cas ces derniers temps. Dans cette veille artisanale, je bénéficie en plus de l’aide inestimable de ma petite notoriété de grand détestateur de la paire Pavlov-Skinner, et c’est souvent que mes antennes me renvoient des informations précieuses.

Un ami m’a donc signalé cet article de rue89 qui lui met rend compte d’une polémique éclose autour d’un film coproduit par Autismes sans frontières. Le film de Sophie Robert est intitulé Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme. Au moins cela a le mérite d’être clair. On sait d’où on parle dans ce film.

Le monde des comportementalistes, à force de s’abreuver à une source intarissable de schématisations, est un univers simple, construit de positions tranchées, nettes dans leurs contours et avec des marges larges qui permettent de s’orienter et de choisir son camp sans pouvoir se tromper. S’agissant des grandes thérapies révolutionnaires vieilles de trente ans que ces psychologues pour chiens nous proposent, il faut retenir leur point d’ancrage nodal : la psychiatrie et la psychanalyse mélangées ne font, de fait, qu’un et, représentent le Mal. Le comportementalisme et ses méthodes à deux balles — en fait, à deux balles, c’est mal dire les choses, en plus d’être inefficaces et totalitaires elles sont fort coûteuses, tant qu’à faire, mais passons — c’est le Bien, et en plus c’est le Bien opprimé, le Bien qui n’a soi-disant pas le droit de s’exprimer, bref toute ressemblance avec les grandes imprécations de la famille Le Pen qui n’aime rien tant que de se représenter baillonnée et de crier à cette injustice terrible qui leur est faite, toute ressemblance donc, n’est peut-être pas entièrement farfelue ni fortuite.

Le Mur ou la psychanalyse à l’épreuve de l’autisme est construit sur cette opposition simple des forces en présence.

D’un côté, une cohorte de psychanalystes, tous plus célèbres les uns que les autres, Esthela Solano Suarez, Eric Laurent, Alexandre Stevens, Laurent Danon-Boileau, Geneviève Loison, Aldo Naouri, Bernard Golse, j’en oublie sûrement, et parmi lesquels ce n’est pas du tout un hasard si l’on retrouve, figure quasi-centrale, Pierre Delion, le bouc-émissaire de choix des comportementalistes. Toutes ces éminences de la psychanalyse devisent aimablement à propos de l’autisme, s’essayent à des définitions, des théories et des débuts d’explications. Grâce à un très grossier travail de montage au sécateur, le spectateur attentif remarquera que les propos sont tous tronqués — c’est quand même très souvent que l’image saute, il faudrait leur dire, à ces apprentis faussaires, qu’à la fin on finit par renifler quelque chose de pas bien propre, quand l’image saute, la personne interviewée mais pas le décor, la caméra posée sur un pied, que le son est happé en fin de phrase, à l’oral, une virgule et un point ne produisent pas le même son, j’en passe — ce qui bien généralement les prive de leur contexte.

En fait, cela va au-delà du détournement de sens, c’est proprement haineux à bien des endroits, rapprochement de la caméra pour souligner tel défaut physique, travelling et panoramique pour trouver dans les bibliothèques des psychanalystes interrogés les figures honnies de Freud et de Lacan, manière de les montrer tels des fétiches — en fait, c’est étonnant comment une caméra comportementaliste voit dans ces deux portraits des totems pour des personnes, les psychanalystes, pour lesquelles ce n’est sans doute qu’un signalement, personnellement dans ma bibliothèque, si petite soit-elle, on y voit des portraits de Beckett, d’Artaud, de Michaud et Robert Frank, mais je jure que je ne fais aucune prière devant ses portraits le matin — sans compter que l’on a peu de mal à soupçonner une certaine haine naturelle de la figure de l’intellectuel et de sa bibliothèque. Ben oui, un psychanalyste, c’est souvent que cela lit, et d’ailleurs ce n’est pas toujours dans le seul champ de la psychanalyse, pour ma part j’ai plaisir de remarquer dans les rayonnages de l’un d’eux, je ne sais plus lequel, une monographie de Degas — en y repensant la même tranche du même livre figurait en bonne place dans l’abondante bibliothèque de ma seconde psychanalyste, je trouvais cela rassurant, ne cherchez pas à comprendre. Quand le montage est expéditif pour sampler littéralement les propos des uns et des autres, il prend au contraire un malin plaisir à s’attarder sur les blancs et les hésitations, qui plus est par le biais d’un très élégant fondu de laisser penser qu’aucune réponse n’a été finalement donnée à la question, ainsi à la question cruciale de la réalisatrice à propos de la cohérence de la psychanalyse en tant que théorie devant l’énigme de l’autisme on voit le professeur Bernard Golse réfléchir longuement avant de répondre, en fait avant de ne pas répondre, parce que le montage laisse tout le temps à cette hésitation pour se dérouler et finalement fondu au noir, le professeur Golse ne sait pas répondre à cette question, plus sûrement sa réponse a sauté au montage. Bref, toutes les ficelles du montage partisan y passent. Et ce sont de très grosses ficelles, qui retiendraient sans mal des navires à des bittes d’amarrage.

On donne un exemple de ce que l’on peut faire dire de cette manière. Un livre s’ouvre sur la photographie de Bruno Bettelheim, le nom de ce dernier apparaît à l’écran, de même que ses dates de naissance et de décès. Sommairement, une voix off explique que Bruno Bettelheim a été une grande figure de la psychanalyse et qu’il s’est principalement intéressé aux autistes en les comparant à des détenus des camps de concentration nazis, ça au moins c’est pas réducteur pour deux sous et tout le monde peut le comprendre. Plan de coupe, le professeur Delion explique que Bruno Bettelheim est une figure qui a été grandement victime d’injustice historique, il tente d’argumenter que Bettelheim a été l’un des touts premiers à s’intéresser aux enfants autistes en proposant une première piste de réflexion, l’autisme serait inhérent à une carence lourde dans la très petite enfance, laquelle serait comparable à celle des détenus des univers concentrationnaires, et Bettelheim ayant été lui-même un ancien détenu, c’est par cette empathie un peu particulière qu’il en est venu à ce début de théorie. Je ne vous fais pas un dessin, plan de coupe et la voix off reprend le pouvoir pour décerner un merveilleux point Godwin à ce pauvre Bettelheim qui n’en demandait pas tant, et pendant qu’on y est, dommage collatéral, cela permet d’écorner durablement la crédibilité du professeur Delion, lui aussi n’en demandait sans doute pas tant, il doit avoir tellement l’habitude que je suis toujours surpris de le voir se prêter pareillement à ce genre d’entretiens piégés. Pierre Delion n’aura donc pas le loisir de développer que si cette démarche n’était sans doute pas la meilleure, elle avait le mérite d’être la première initiative un peu innovante. Mais vous l’avez compris, la bienveillance ne sera pas de mise dans ce documentaire à charge.

De la même façon, la décontextualisation des concepts fonctionne à bloc. Dites le mot phallus dans trois circonstances, dans une assemblée de psychanalystes, dans la rue et dans une caserne, le même mot risque d’éveiller des images assez différentes dans l’esprit des interlocuteurs de ces trois contextes. Dans le cas qui nous occupe, lorsque Laurent Danon-Boileau ou Geneviève Loison parlent de phallus, ils ne peuvent pas savoir prospectivement que le public de leurs propos entendra "grosse bite". En substance, la psychanalyse étrangement accouplée avec la psychiatrie dans ce film, c’est le Mal. Les psychanalystes étant au mieux des allumés et des illuminés se gargarisant de formules choquantes, "l’inceste maternel", "l’enfant-phallus" et j’en passe, de telles formules prises en dehors de leur contexte psychanalytique ayant tôt fait de de mettre les rieurs dans son camp. J’imagine qu’il serait inaudible pour ces évangélistes comportementalistes de leur rappeler que psychiatrie et psychanalyse sont des disciplines mitoyennes mais non strictement superposables, cela demanderait sans doute de trop à des esprits qui se satisfont vite de la stigmatisation à la fois de la psychanalyse — dans le jargon des parents d’enfants autistes passés du côté obscur du comportementalisme on dit la "psycacanalyse" — et par extension des intellectuels.

Sans doute dans une autre causerie, dans un autre temps, je prendrai le temps de ne pas manquer de faire les comptes avec la psychanalyse, un peu, et avec la psychiatrie, beaucoup, pour ces offres thérapeutiques et leurs compréhensions souvent très insatisfaisantes de l’autisme, mais cela demanderait nettement plus de temps et d’argumentation que cela m’en prend de démonter les grosses ficelles d’un film de propagande.

Donc d’un côté ce panel dégoûtant de vieilles peaux caricaturées à l’extrême dans leur engoncement de psychanalystes, de l’autre les familles Courage, de celles qui ont eu la ténacité d’affronter une faculté vacillante bien qu’autoritaire et qui se sont tournées vers le milieu associatif, entièrement trusté par les comportementalistes, lequel vivier associatif leur a permis de sauver leur enfant. Ici on remarque que la famille d’enfants autistes, c’est toujours la famille Courage. Le désespoir profond, la dépression, le découragement devant cette épreuve qu’est l’autisme quand il advient dans une famille, il en est rarement fait mention, ou alors, dans un documentaire d’obédience comportementaliste, pour signifier que c’est là du passé, du temps où la famille était aux mains de vilains psychanalystes. Et je préfère dire tout de suite que j’ai naturellement une profonde sympathie pour ces deux familles, du respect et de l’admiration. L’image de la famille Courage, ce n’est pas leur fabrication, mais celle du film qui les montre.

Donc opposition.

Alors là, inutile de vous dire que, du point de vue du montage, cela marche du tonnerre, d’un côté les cols roulés et les calvities des intellectuels, et de l’autre des gens comme vous et moi qui se promènent à la campagne pour aérer les gosses, câlins, sourires, courses le long de la rivière, ambiance de dimanche après-midi, je suis comme vous, je préférerais cent fois passer l’après-midi avec de tels semblables à la campagne plutôt que d’écouter de vieilles barbes pérorer à propos du désir dévoyé, de la folie maternelle et autres grossièretés freudiennes.

Dans ces images du film, on sent une bien plus grande bienveillance, la réalisatrice et les parents se tutoient, ces personnes sont manifestement à leur avantage, il y a bien un ou deux détails qui clochent, mais l’ensemble est assez cohérent. Et cet ensemble sous-tend une dichotomie assez odieuse à l’intérieur même de ce qui l’oppose aux autres images, celles des chauves gris et poussiéreux, il y a deux enfants autistes, l’un s’appelle Guillaume, le bon autiste, et l’autre Julien, celui qui n’a pas reçu les soins providentiels du comportementalisme. Guillaume est désormais parfaitement intégré socialement, si toutefois cette notion a une quelconque signification, et il réussit à l’école, où il est un très bon élève, surtout en maths, allez savoir pourquoi ? Julien, lui, est incontinent, n’ayant qu’un accès très limité à la parole et apparemment il évolue dans un monde qui est sans grande adhérence avec le nôtre. Et on nous explique bien que c’est parce qu’il n’a pas eu accès aux soins miraculeux, à la fois par manque de place dans un centre idoine et aussi par manque de moyens de sa maman. Voyez comme la vie est injuste.

Le manque de précision du film sur certains points nous contraint d’extrapoler un peu. On peut se tromper. Guillaume et Julien sont tous les deux autistes. Soit. En revanche, il est manifeste qu’ils ne souffrent absolument pas du même type d’autisme. Ses excellentes notes en maths, une façon un peu pompeuse et convenue pour son âge de s’exprimer de même qu’une certaine capacité au retour sur lui-même et sur son autisme, laissent à penser que Guillaume serait plutôt un autiste Asperger ou dit de haut niveau. En revanche Julien-qui-ne-parle-pas, comme l’appelle justement Guillaume, serait plutôt un autiste de type Kanner. Attention, cela n’est pas un diagnostic, je n’ai naturellement aucune compétence pour en formuler un. Mais ce que j’essaye d’expliquer ici, c’est que l’on compare deux enfants qui ne souffrent absolument pas de la même forme d’autisme, un peu comme si, l’image est pénible, on comparaît l’autonomie d’une personne entièrement paralysée avec celle d’une personne qui ne le serait que des membres inférieurs, et qu’on en déduisait, très hâtivement, que les médecins de la personne paralysée des jambes sont de meilleurs médecins, plus compétents, que ceux qui soignent la personne entièrement paralysée. Et c’est terrible à dire, mais c’est à peu près toute la rigueur scientifique et intellectuelle dont ce film fait preuve.

Parce que c’est finalement là, sur cette étrange opposition, celle des deux familles Courage contre la tribu des zouaves psychanalytiques, que le film s’articule. Comme raisonnement, c’est aussi pertinent que de multiplier des pommes avec des oranges. Mais c’est là une articulation fréquente de la propagande comportementaliste, en matière d’autisme ce sont toujours les familles qui ont raison, envers et contre tous, singulièrement les très vilains psychanalystes, qui en plus sont très méchants parce qu’ils disent que l’autisme, c’est de la faute des parents. Voir chapitre sur la folie et l’inceste maternels, et on s’empresse de préciser que les pères ne sont pas en reste dans les manquements et les carences qui sont la cause de l’autisme.

C’est le même stratagème qui consiste à décontextualiser les paroles de nos psychanalystes, ici en les opposant à la gentille famille Courage. La famille Courage, elle, ne prend pas la pose devant sa bibliothèque, elle est juste composée d’adultes comme vous et moi, qui parlent une langue compréhensible par le commun des mortels, bref ce ne sont pas de ces coupables intellectuels qui vivent dans un monde déconnecté, et c’est naturellement nettement plus sympathique que la petite bande de rats de bibliothèque au teint cireux et poussiéreux à force d’avoir le nez dans tous ces vieux grimoires.

Et cette opposition est particulièrement opérante parce qu’elle s’appuie précisément sur une faille. Celle du malentendu profond qui existe entre les familles, les parents surtout, des enfants autistes et les psychanalystes, en grande partie dû au fait que ces derniers, lorsqu’ils reçoivent leurs petits patients, prennent en compte justement ces jeunes patients, et non leurs parents ou leur famille. C’est ce qui transparaît dans la remarque de Laurent Danon-Boileau lorsqu’il tente d’expliquer que, recevant un enfant autiste, il se met dans une très étrange position qui est atemporelle et la plus débarrassée qui soit des contingences sociales, voire familiales. Or ce que la psychanalyse ne pourra jamais prendre en compte, est-ce un problème de périmètre, de pratique ou tout simplement de définition ?, je ne sais, je l’avoue, c’est l’aspect collectif, familial, de la douleur et de la souffrance face à l’autisme. Pour les parents, c’est déjà assez difficile, lorsqu’ils prennent le chemin du cabinet de psychanalyse pour leur enfant autiste, de comprendre qu’ils devront rester au seuil, alors si en plus ils entendent les psychanalystes qui reçoivent leurs enfants développer des théories dans lesquelles, eux parents, n’ont pas le meilleur rôle, et ont, en fait, une grande part de culpabilité, pas nécessairement de responsabilité, on comprend comme toute parole psychanalytique est absolument inaudible par ces parents.

Et très franchement, si je devais adresser un reproche définitif à la psychanalyse devant l’autisme, tout du moins aux psychanalystes, c’est de ne pas comprendre cet antagonisme et de ne pas agir en conséquence. Ce faisant, ils font le lit de leurs adversaires directs, les comportementalistes, qui n’ont, vieille habitude propagandiste, aucun scrupule à exagérer cette faille pour rallier de nouvelles convictions, et partant, de nouvelles victimes pour la mise en application de leurs théories boiteuses.

Un dernier détail qui révèle en creux la manipulation de ce film, les méthodes données pour alternatives sont seulement mentionnées, pas la moindre explication — si ce n’est cette explication sommaire de la maman de Guillaume qui évoque les premiers pas de PECS. C’est une étrangeté habituelle de ces documents de propagande de la cause comportementaliste, ils sont souvent très silencieux ou opaques sur leurs propres méthodes et préfèrent, de loin, s’exprimer contre leur adversaire juré. J’ai ma petite idée sur cette curieuse discrétion.

Sigmund Freud par Andy Warhol
Le bloc-notes du désordre