Samedi Samedi 7 août 2010



A : Monsieur le Sinistre de l’Intérieur
Place beauvau
75800 Paris Cedex 08


De : Philippe De Jonckheere

Re : déchéance de la nationalité française.

Clermont-Ferrand, le 7 août 2010


Monsieur le Sinistre de l’Intérieur.


Pourriez vous m’indiquer quelles sont les démarches à entreprendre pour être déchu de ma nationalité française, si possible sans se rendre coupable de la moindre violence ?

Veuillez agréer, monsieur le Sinistre de l’Intérieur, mon cul.
 

Vendredi Vendredi 6 août 2010

 

Jeudi Jeudi 5 août 2010



Finalement, et c’est ce que j’ai redit à Julien ce matin, chez qui nous refaisons la peinture et avant-hier le parquet, le plus dur c’est de s’y mettre, tirer à nouveau vers le mur l’escabeau, ré-ouvrir le large pot d’acrylique à l’aide d’un tournevis, en verser une large rasade dans un baquet, exprimer l’eau laiteuse du rouleau, s’assurer de la propreté du pinceau, monter avec le baquet sur l’escabeau et recommencer du point le plus sombre vers les fenêtres, donner les premiers coups de rouleau parallèlement aux fenêtres, puis croiser et recroiser à nouveau et bien progresser vers la lumière, redescendre derechef de l’escabeau, envoyer ce dernier un peu plus loin, et recommencer l’opération, plusieurs fois, jusqu’à arriver une nouvelle fois aux fenêtres, et on finit bien par y arriver encore une fois, moins rapidement qu’on n’aurait cru, mais on n’y arrive, et le plafond repeint de cette deuxième couche, repartir du coin le plus sombre et entamer les murs du haut vers le bas, et pareillement toujours en progressant vers la lumière, de temps en temps, remettre de la peinture dans le baquet et reprendre le travail. Se surprendre quand on arrive au bout. Se garder les plinthes et les rebords de fenêtre pour l’après-midi.

Et alors le plus dur, après le déjeuner c’est encore de s’y remettre.

Le soir se souvenir de ce début de nouvelle écrit il y a fort longtemps, un homme dont le cours de la vie ne serait plus que la répitition infinie d’une même journée sans cesse répétée, se souvenir de ses propres mains écrivant ce début de nouvelle, couvertes de peinture.  

Mercredi Mercredi 4 août 2010



Finalement, et c’est ce que j’ai dit à Julien ce matin, chez qui nous refaisons la peinture et hier le parquet, le plus dur c’est de s’y mettre, tirer vers le mur l’escabeau, ouvrir le large pot d’acrylique à l’aide d’un tournevis, en verser une large rasade dans un baquet, époussetter le rouleau, s’assurer de la propreté du pinceau, monter avec le baquet sur l’escabeau et commencer du point le plus sombre vers les fenêtres, donner les premiers coups de rouleau parallèlement aux fenêtres, puis croiser et recroiser à nouveau et bien progresser vers la lumière, redescendre de l’escabeau, envoyer ce dernier un peu plus loin, et recommencer l’opération, plusieurs fois, jusqu’à arriver aux fenêtres, et on finit bien par y arriver, souvent plus rapidement qu’on n’aurait cru, et le plafond fait, repartir du coin le plus sombre et entamer les murs du haut vers le bas, et pareillement toujours en progressant vers la lumière, de temps en temps, remettre de la peinture dans le baquet et reprendre le travail. Se surprendre quand on arrive au bout. Se garder les plinthes et les rebords de fenêtre pour l’après-midi.

Et alors le plus dur, après le déjeuner c’est de s’y remettre.  

Mardi Mardi 3 août 2010



le soir après une première journée de travaux chez Julien, assez fiers tous les deux de nous être sortis d’avoir posé le parquet flottant dans la chambre, ce que ni lui ni moi n’avions jamais fait jusqu’alors, raisonnablement fatigué de cette belle fatigue physique matinée de satisfaction de la tâche accomplie, je cherche un peu de musique sur l’ordinateur et tombe sur un enregistrement récent que j’ai fait du groupe the Eels, et une idée en conduisant à une autre, je me dis que je ne sais rien de ce groupe à part cette cassette que mon ami David m’avait enregistrée à Portsmouth, aussi je lance une recherche, et découvre, je ne suis pas réellement supris, que le leader et fondateur de groupe de rock est un type du nom de Mark Oliver Everett et qu’apparemment dans le petit monde étroit du rock il est considéré comme un obscur génie à la biographique compliquée, ce qui expliquerait que sa musique est un peu autre chose que ce ronronnement commun à pratiquement tout le rock — ça m’a toujours étonné de voir comment le rock et la bande dessinée était des biotopes assez rances dans lesquels tout auteur qui louchait d’un degré vers un autre domaine apparaissait rapidement comme une signature atypique, quand il me semble que dans tous les autres plus larges domaines de l’art, c’est précisément cette capacité au pas de côté qui ouvre les brêches, mais passons. D’autant que the Eels, oui, c’est pas mal, mais ce ne sont pas non plus les Beatles ou Frank Zappa — les seuls dans mon panthéon très étroit de type que le rock laisse globalement indifférent.

Mais voilà de lien en lien, je parcours des pages à propos de Mark Oliver Everett et j’y lis par exemple qu’il avait une soeur schizophréne, laquelle s’est suicidée et que cela compte pour beaucoup dans les univers donnés pour étranges qui sont les siens. Alors je me radoucis un peu et je m’entends penser que tout de même une soeur qui se suicide cela doit être terriblement douloureux et qu’effectivement ce n’est certainement pas une peine dont tout un chacun pourrait se départir facilement, et ce n’est que quelques lignes plus loin dans la lecture de cette page que je me rends compte que je viens de penser cela avec une compassion réelle, sans me rendre compte, qu’après tout ce Mark Oliver Everett que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam et moi, nous avons cela en commun, ben oui Phil, réveille-toi, ton frère Alain, schizophrène également, est, lui aussi, mort en se suicidant, tu as oublié ? Non, je n’ai pas oublié, en revanche je suis défiguré de penser tout d’un coup que ce qui m’apparaissait toujous comme étant ma blessure la plus profonde, ce qui me définissait au monde presque, ce qui, dans un certain sens, m’avait un jour fort lointain, pousser à prendre quelques feuillets, et à y prendre quelques notes et les faire devenir un récit — la Vaisselle — c’était cette peine-là. Mais voilà du temps avait passé, des habitudes avaient finalement été prises, celles de prendre des notes et de tenter de temps en temps d’en faire quelque chose, tout cela avait fini par devenir un mouvement assez autonome dont j’en arrive à oublier l’origine même.

De ce que je lis des différentes biographies de Mark Oliver Everett, j’apprends qu’on le dit plus appaisé, je me demande bien ce qu’il penserait lui, de ce curieux effet d’enfouissement qui a fini par émousser les arrêtes vives, aurions-nous des choses à nous dire dans le cas très improbable d’une rencontre ? Sans doute me prendrait-il pour un fou, ou un insensible.  

Lundi Lundi 2 août 2010



En prenant le temps de mettre en forme mes notes pour les billets du bloc-notes, j’ai le sentiment de ne pas être très brillant, non que je pense l’être habituellement, mais vraiment certaines narrations de ces vacances ne vont pas chercher bien loin. Et, je ne sais pas pourquoi, je me mets à réfléchir à ce livre jamais fini qu’est le bloc-notes, ou à ce travail toujours en cours qu’est, finalement, le site du Désordre, on peut en penser ce qu’on veut, mais ce sont quand même, d’un côté un texte assez long, parfois dense, et de l’autre un véritable lieu, un musée peut-être pas, mais une galerie ouverte jour et nuit. Et qu’adviendrait-il à ces deux objets si d’aventure je venais à baisser, à beaucoup baisser, à écrire des choses dans le bloc-notes qui seraient à peine pensées, tout d’un coup je serais pris d’une paresse terrible, je ne m’astreindrais plus à vérifier ce que j’avance, je n’irai pas jusqu’au bout des livres que je lis, ou encore dans les galeries du Désordre, j’ajouterais des éléments, des images surtout, sur lesquelles je n’aurais pas vraiment travaillé.

Quand je pense à cela, à cette baisse, cette manière de déclin, je pense, toutes proportions mal gardées aux dernières oeuvres de Jasper Johns, la période qui commencer quand celle des hachures se finit — et déjà les hachures, j’ai mis longtemps à accrocher — période dans laquelle Jasper Johns a repris certains grands maîtres de la peinture et en a fait des images, démarche particulièrement surprenante de la part du peintre qui avait jusque-là fait de le peinture en s’inspirant d’images particulièrement pauvres. Lorsque l’on regarde le travail de Jasper Johns, on peut très bien décider d’ignorer toute cette seconde partie de son oeuvre, en faire abstraction, ne pas la considérer et se replonger au contraire dans cette incroyable richesse de sa peinture tout au long des années 60. Et d’ailleurs c’est ce que font la plupart des musées dans le monde. Exit, la partie la plus faible, sénile presque, du travail de Jasper Johns.

Dans le cas des travaux qui restent éternellement en cours, il y a finalement le risque majeur que l’on finisse par avoir le geste en trop, le mot de trop, les deux qui viendraient corrompre à jamais ce qui jusque là était un travail, qui s’il n’était pas fini, n’en était pas moins abouti.

Et naturellement un tel regard rétrospectif sur son travail est la pire des choses qui soit parce qu’alors en découle une paralysie glaçante, celle née de la peur de mal faire.

Et franchement cette dernière année, je me demande si je n’ai pas beaucoup souffert de cette peur.  

Dimanche Dimanche premier août 2010



Vous feuilletez les livres sur les tables de votre libraire, un gros pavé arrête votre attention, vous l’ouvrez au hasard et tombez page 445 sur la phrase suivante : sur les pièces d’eau, des colverts et d’autres canards nageaient ou venaient se poser : juste avant l’impact, ils battaient rapidement des ailes, inclinées à la verticale, pour freiner, et braquaient leurs pattes palmées vers l’eau ; dès qu’ils touchaient la surface, ils repliaient leurs pattes et finissaient sur leur ventre bombé, dans un petit jet d’eau.

Vous vous demandez qui peut écrire de façon aussi laborieuse et désincarnée, le nom de l’auteur ne vous dit pas grand chose, quelques pages un peu avant vous tombez sur cet extrait de dialogue, Je ne suis pas certaine de partager ton enthousiasme pour ce Hitler, commenta-t-elle. Il me semble névrosé, bourrelé de complexes non résolus, de frustrations et de ressentiments dangereux. Vous pouffez un peu, qui peut écrire pareille description clinique d’Hitler ? et d’aussi belles incises "commenta-t-elle", au passé simple, puis vous comprenez qu’il s’agit du livre dont tout le monde parle, le livre du moment, les Bienveillantes. L’histoire se passe en 2006.

Incrédule, vous reprenez le livre depuis le début, Frères humains, vous vous faites la réflexion que l’auteur n’est pas modeste à entamer pareillement un roman de quelques 900 pages, vous vous accrochez un peu, passez avec courage sur les premières considérations scatologiques du livre, dès la deuxième page, ça ne vous paraît pas très bien écrit, mais vous poursuivez et finissez par tomber, page 3, sur la phrase ma tête se met à rugir, sourdement comme un four crématoire, et vous reposez le livre en vous faisant l’aimable réflexion que n’ayant pas encore lu tout Dostoievski, ni même tout Flaubert, la lecture de ce livre-là ne présente aucune urgence.

Plus tard, vous ne cessez d’entendre parler de ce livre, les critiques parlent du Tolstoï du XXIe siècle — lequel vient juste de commencer, nous sommes en 2006, je le rappelle brièvement aux critiques enflammées et imprudentes — le livre est doublement courroné par une association de vieilles barbes tremblantes et fort coûteuses au contribuable, et il reçoit aussi le Goncourt, ça vous fait plutôt rire.



Quatre ans plus tard, vous entendez à la radio un jeune prétentieux parler avec la voix blanche du type qui a beaucoup lu Blanchot à propos de Jan Karski, vous écumez derrière votre poste, le lendemain vous êtes chez le libraire, décidez de lire ce livre, tentez de vous en faire une idée plus précise. Le livre est inepte, vous vous fendez même d’un article dans votre blog à son sujet, dans lequel, en fin d’article vous glissez, un peu légèrement, que (Yannick Haenel) est un faible révisionniste qui écrit très médiocrement. Comme Jonathan Littell.

Immanquablement vous recevez du courrier — l’article en question ayant été repris par rezo.net, cela vous assure au moins un millier de lecteurs — notamment de certains pour vous demander si vous avez vraiment lu les Bienveillantes ?

Et là on sent qu’il y a bien un problème moral, parler, en mal qui plus est, d’un livre qu’on n’a pas lu, c’est mal.

Donc ça y est, je l’ai lu. Ca m’apprendra.

Et d’ailleurs une des premières questions que je me pose à propos de ce livre, c’est de savoir si d’aventure je n’en serais pas l’unique lecteur ? Je m’explique. Ce livre est pathétiquement mauvais, il est médiocre de façon constante, mal écrit, des phrases sans âme, sans nerf, il n’obéit à aucune nécessité, par endroits l’auteur tente des formules, elles sont en général fort plates et ou très stéréotypées (voir tête du narrateur qui rugit comme un four crématoire), il est matériellement impossible que ce livre ait franchi le moindre comité de lecture, il est encore plus douteux qu’il ai été édité, toutes les deux ou trois pages — dans un livre qui en compte tout de même neuf cents — il faudrait reprendre un passage, le supprimer ou l’étoffer pour qu’il soit à peu près d’équerre avec le reste, faire en sorte que les nombreuses justifications de certaines actions soient plus discrètes, moins nombreuses et surtout moins répétitives, que chaque rencontre du narrateur avec un protagoniste ne soit pas l’occasion du pesant rappel de leurs recontres précédentes, bref à peu près tout dans le livre, d’un strict point de vue littéraire est à reprendre — et d’ailleurs on pourrait se demander à quoi bon ? Le livre n’a pas davantage été corrigé, on rapellera utilement aux correcteurs de ce torchon que les propositions précédées d’"après que" doivent être suivies de l’indicatif et non du subjonctif. Par la suite la critique unanime pour voir dans cette grosse bouse le Tolstoï du XXIe devrait être condamnée au devoir de rééllement lire ce livre dans toute sa médiocrité. Et ce qui m’étonne le plus, finalement, c’est que chaque fois que je vois ce livre chez quelqu’un, il est comme neuf, or je constate l’état du mien après en avoir lu les 900 pages, je ne suis peut-être pas très soigneux, mais mon exemplaire emprunté neuf à une amie, qui n’a eu aucun mal à m’avouer qu’elle ne l’avait effectivement pas lu, est dans un triste état ! : je l’ai effectivement lu — ce que je ne peux m’empêcher de trouver soit extêmement courageux, soit complétement stupide, je laisse le soin à chacun de placer le curseur entre ces deux pôles.

Or il y a là, dans ce livre, une véritable stratégie de l’assommoir, on vous le présente comme un devoir, neuf cents pages, et donc une des façons les plus adroites de se défiler devant ce pensum est d’en faire l’éloge appuyé, qui serait assez fou en effet pour se farcir neuf cents pages de descriptions les plus inhabitées qui soient, et regarder des canards amérir dans les étangs de Berlin assiégé ? Alors pour ne pas être en reste, tous se ruent pour faire de ce livre le chef d’oeuvre du siècle, le Tolstoï du vingt et unième, or, la lecture d’une vingtaine de pages de ce gros machin est suffisante pour se rendre compte que le roi est nu, absolument nu. Et fort maigre.

On rappelera que ce livre a été publié selon un scénario inhabituel en France, il n’a pas été présenté aux éditeurs par son auteur — c’est-à-dire en l’envoyant aux comités de lecture des différentes maisons d’édition susceptibles de le recevoir dans leurs collections — mais bien au contraire, un agent littéraire a approché les éditeurs pour le leur proposer. Le résultat est remarquable, ce dernier a pressé les grandes maisons d’édition de signer un contrat, qui nul doute devait être assez juteux, Gallimard a craqué le premier apparemment et, non content de son forfait, l’agent s’est ensuite répandu dans la presse pour signaler que nombreuses étaient les autres maisons d’édition qui avaient manqué le Tolstoï de XXIe siècle. Le reste est déjà de l’histoire ancienne, le fait est que Gallimard a écoulé pas loin de 700 000 petits paquets de cet imondice, l’opération financièrement est un succès. Littérairement évidemment il en va tout autrement, le livre est à chier.

Il y aurait sans doute à dire à propos de cette apparition du personnage de l’agent littéraire dans le paysage éditorial français, dire que ce dernier y gagne quelque chose serait mentir.

Mais revenons au livre en lui-même.

Il n’a pas pour seul défaut d’être très mal écrit, parfaitement inhabité et son écriture exempte de toute nécessité, son sujet pose également des problèmes moraux.

Le narrateur de ce roman est un haut officier de la SS, bureaucrate aux rapports fort appréciés en haut lieu, un cadre à l’itinéraire assez sinueux qui toujours le placera dans le voisinage de l’extermination des Juifs dans l’Est, dans un premier temps comme membre des Einsatzgruppen, bataillons de la mort qui opéraient derrière les ligens allemandes exécutant sans relâche tous les ennemis du Reich, principalement les Juifs, puis en tant qu’inspecteur il aura à visiter trois fois Auschwitz-Birkenau, les deux premières fois du temps de son fonctionnement funèbre, la troisième fois lors de son démantélement et de sa fermeture.

On pourrait penser le point de vue habile, d’un strict point de vue narratif, après tout cela permet, même si le procédé n’a rien d’original, de placer l’intrigue du roman au plus près des événements historiques que le roman s’est donné pour sujet. Seulement, en plus de n’être pas d’une grande invention, c’est du vol pur et simple, et très mal maquillé. A l’évidence l’auteur connait par coeur des pans entiers de la destruction des Juifs d’Europe de Raul Hilberg — qu’il s’arrange d’ailleurs pour citer, pas très respectueusement, en début du livre, mais soit, puisqu’il fait parler un ancien Nazi, on peut comprendre la réticence de cet ancien Nazi à parler de façon élogieuse de celui qui a fait l’autopsie du massacre du peuple juif en Europe. Cette connaissance intime du travail de l’historien le conduit à faire sien tout un chapitre du troisième tôme de la destruction des Juifs d’Europe, intitulé Réflexions, chapitre dans lequel Raul Hilberg s’essaie à quelques considérations qui ne sont pas strictement historiques, presque philosophiques, notamment à propos de cette dimension purement bureaucratique de la destruction à l’oeuvre. Premier emprunt, cavalier, au point de servir d’adresse au lecteur, Frères humains.

Aux deux tiers du livre, le narrateur devient un inspecteur des camps d’extermination singulièrement de celui d’Auschwitz-Birkenau, avec pour mission, notamment, d’alléger le fardeau des détenus Juifs valides dans le but de pouvoir compter sur eux en tant que force de travail. Comme c’est curieux encore, une ouverture habile des Bienveillantes, mais dont le lecteur de la Destructions des Juifs d’Europe reconnaîtra sans mal la fin de chapitre laissée ouverte à propos de la correspondance fleuve, épique, précise Hilberg, entre le ministère de l’industrie Speer et la SS. Et ce n’est pas juste le fait d’un sain effort de documentation de la part de Jonathan Littell, au contraire, il s’agit d’un réflexe de vautour, récupérer dans l’oeuvre méticuleuse de l’historien toutes les ouvertures possibles à la fiction, précisément là où l’historien se prive de le faire par rigueur scientifique. Un dernier exemple de cette attitude de charognard, le même conflit entre les deux entités nazies, magnifié par la triste histoire de la déportation des Juifs hongrois et comment ces derniers furent presque exterminés "par maladresse" — comme semble s’amuser Littell à l’écrire et l’expliquer, et cela en s’affranchissant rapidement de toute vérification historique un peu sérieuse — par les Nazis dont la seule motivation était, a priori, de ne faire "que" des escalves des 400000 Juifs hongrois ainsi déportés à l’été 1944.

C’est assez cruel de devoir constater que Raul Hilberg qui ne souhaitait rien d’autre qu’être historien avait un art consommé de ces fins de chapitre restées ouvertes à la compréhension de son lecteur, comme une manière de pudeur qui n’éprouvait pas la nécessité d’aller jusqu’au bout du raisonnement ou du récit, sans y laisser pourtant d’équivoque. C’est là une élégance, et une certaine maîtrise de l’écriture, que ne possédera jamais Jonathan Littell qui lui s’engouffre dans de tels plis, qui n’étaient pas nécessairement destinés à être mis à jour, avec toute la grâce de ces métaphores pesantes et si souvent scatologiques. Et comme c’est curieux de retrouver ce trait de coucou faisant son lit dans l’oeuvre d’un autre, commun donc, avec Yannick Haenel. C’est sans doute le côté irréductiblement post-moderne de ces deux auteurs pompeux qui n’ont rien écrit de leur propre chef. Une sorte d’excuse collective, et contemporaine, au manque total d’invention.

Au passage, dans le cortège des emprunts pas tous remboursés, il y a la poursuite jusqu’au-boutiste du narrateur par les deux détectives qui n’est pas sans rappeler la Nuit des Généraux de Anatole Litvak et tout un tas de personnages secondaires qui finissent par devenir l’amalgame pas très digeste de toute la filmographie d’après-guerre à propos de l’armée allemande et de la SS, avec force idiomatismes allemands, Zu Befehl Herr Major, Jawohl Herr Obersturmbanhfürhrer, Ausgezeichnet mein Fürher, tout droits sortis de la Grande Vadrouille.

On retrouve une comparable jouissance, mauvaise, fascinée et coupable à reprendre les termes de la propagande et du discours nazis, à en réparer les rouages pour les faire agir et se frotter à ceux du Bolchévisme (à Stalingrad, la conversation-interrogatoire "hautement politique" avec le prisonnier russe sur les mérites comparés des deux formes de nationalisme) est le fantasme un peu court qui consiste à ranimer de vieilles momies, et dans ces pages on sent comme Jonathan Littell se croit très adroit, alors qu’il se comporte comme un enfant qui fait semblant de croire à la fausse réparation de son jouet cassé.

Ce qui est assez comique malgré tout dans ce livre ni écrit ni à écrire, c’est également sa remarquable maladresse à se prendre les pieds dans le tapis coutumier de ce genre de reconstitutions : Jonathan Littell ne peut s’empêcher de prêter une préscience systématique à son narrateur, qui sur le front de l’Est en 1941 semble déjà prévoir les chambres à gaz et, plus loin encore, la défaite de l’Allemagne. Clairvoyance qu’il prête à son narrateur et personnage principal qui va de pair naturellement avec la grande culture littéraire, musicale et historique de cet officier SS. Où l’on retrouve le mythe éculé de l’officier SS cultivé. Dans son laborieux effort de documentation historique Jonathan Littell a du s’aveugler lorsqu’il a pourtant lu, sans doute dans Raul Hilberg, notamment Exécuteurs, victimes et témoins, les pages concernant le recrutement des SS et leur destinée générale, et dans lesquelles Raul Hilberg rappelle utilement que l’accessions au pouvoir dans la SS fonctionnait selon une inversion des valeurs habituelles qui régissent toute hierarchie et que l’administration nazie fonctionnait comme le précepte de Baldur von Shirach — quand j’entends le mot culture, je sors mon révolver — l’avancement dans la hiérarchie nazie étant grandement facilité par la soumission à la loi du plus fort, la brutalité et hurler avec les loups. Pour s’en convaincre il suffit de regarder le Spécialiste de Rony Brauman, dans lequel on peut voir toute la médiocrité d’un Eichmann, si haut placé dans la hiérarchie nazie, et qui n’aurait sans doute pas dépassé le grade de sergent dans n’importe quelle autre armée du monde. La carricature dans les Bienveillantes allant jusqu’à ce que le livre de chevet de notre officier SS soit un receuil des premiers écrits de Maurice Blanchot. Mais sans doute dans le cas de Jonathan Littell la culture correspond à cet étalage mort de considérations toutes faites, à l’image de ses lignes à propos de la musique qu’il imagine savantes quand elles sont le collage pas très adroit d’informations probablement trouvées dans d’anciens volumes de Reader’s digest. Pauvre Jonathan Littel qui croit apparemment que la mention incantatoire du nom de Louis-Ferdinand Céline rejaillira en bien sur des pages aussi minables — et ce n’est pas la moindre des outrances du roman que son personnage principal, où qu’il aille, finit toujours par croiser le gotha de l’époque, va-t-il au concert, c’est Karajan qui tient la baguette, sa soeur étudiant la psychanalyse est naturellement une élève de Jung — et voir son diagnostic d’Hitler très sûr plus haut — le narrateur se rend-t-il dans le Paris de l’occupation que naturellement il y rencontre Rabatet, Brasilliach, Cousteau et Céline of course, et dans ses fonctions d’Obersturmbahnfürhrer et autre Standartfürhrer, c’est tout naturellement qu’il croise sans cesse Heydrich, Heinrich, Eichmann jusqu’à Hitler lui-même. On sent comme tout ceci est appliqué, l’écriture du roman historique avec fiches bristol à petits carreaux punaisées sur le mur qui fait face à la table de travail.

Finalement les seules inventions de Jonathan Littel sont les rêves qu’il prête à son narrateur, le plus souvent scatologiques, chacun ses fantasmes après tout, jusqu’au rêve d’Hitler coiffé d’une kippa et drapé dans un châle de prière, qui, j’en suis sûr, ravira tous les lecteurs juifs religieux de Littell par son obsénité gratuite et stupide.

Jonathan Littell est décidément un petit écrivain très laborieux qui fait le paon à toutes les pages, pensant sans doute impressionner son lecteur parce qu’il a, en apparences seulement, correctement documenté son récit, agitant les acronymes de la hiérarchie nazie comme des fétiches, et surtout ruant à toutes les pages dans les côtes de son lecteur, manière de dire, vous avez vu comme je suis fort, et cette allusion aux "cracheur" et au "cogneur" avec les deux détectives, vous l’avez bien remarquée, et tel parrallèle entre mon récit et les Euménides d’Eschyle, vous l’avez bien capté aussi ? Neuf cents pages de bourrades dans les côtes et de clins d’oeil entendus, c’est fatigant, très.

Le Tolstoï du XXIe sera sans génie et assommant, ou ne sera pas.
Le bloc-notes du désordre