Samedi Samedi 16 mai 2009



 

Vendredi Vendredi 15 mai 2009



Cela faisait quelques temps que je n’avais pas râlé sur le sujet. C’était d’ailleurs une indication excellente sur le fait que les choses dans le domaine allaient mieux. Cela faisait donc longtemps que je n’avais pas râlé à propos d’autisme et plus précisément sur le défaut de prise en charge des soins d’une part ou encore à propos de la propagande des comportementalistes. Donc une chose après l’autre.

Cette année à l’école De Croly, ils nous auront rendu un fier service, non seulement en intégrant avec grâce notre petit Nathan, dans toute la turbulence que cela peut susciter, mais aussi en ne nous imposant pas de devoir recruter à nos frais une A.V.S. supplémentaire. L’année dernière nous étions contraints à cette solution dans l’école de quartier qui en faisait une condition sine qua non pour accepter Nathan en classe. Je pense que je n’aurais jamais de mots assez durs pour tous ces directeurs d’établissement et ses instituteurs qui, pour des raisons de confort, sont capables de faire d’un tel recrutement, très coûteux pour les parents, un pré requis à une scolarité pourtant dûe de par loi. Mais passons. C’est du passé. Et, de fait, soulagés de cette dépense qui s’est échelonnée pendant toute la scolarité précédente de Nathan entre 300 et 500 euros mensuels, cette année nous avons pu respirer un peu. Et l’allocation que nous touchions cette année nous permettait de couvrir presque tous nos frais de soins par ailleurs non-remboursés.

Il y a deux mois, nous avons, comme chaque année, rempli la corvée de constituer notre dossier de demande d’allocation d’aide à la personne handicapée. Et dans son examen très attentif de tous nos frais il n’a pas échappé à la caisse des allocations que nos dépenses étaient sensiblement moindres que l’année précédente. Comme un con je ne m’étais pas inquiété de cela parce que malgré tout nos dépenses continuaient d’excéder (légèrement) cette allocation. Et bien nous venons de recevoir notre nouvelle notification pour l’année à venir, et cette dernière est en baisse — de deux cents euros mensuels tout de même. Ce qui fait que dès le mois prochain nous allons de nouveau en être de notre poche pour les soins thérapeutiques de Nathan, lesquels, je le reprécise pour la clarté du raisonnement, sont prescrits par un neuro-pédiatre qui est tout sauf un Charlot, au contraire, une véritable autorité en la matière.

Ce que cela veut dire est assez simple à comprendre, les familles d’autistes comme la notre qui choisissent un parcours thérapeutique et scolaire personnalisé et entièrement intégré, devront nécessairement en faire les frais, au contraire de celles qui adouberont l’institution, la marginalisation et la rupture dans la scolarisation en découlant, et qui, elles, auront non seulement tous leurs frais pris en charge (et ils sont fort coûteux à la société en plus d’être globalement inefficaces de l’avis-même de l’institution dans bien des cas) mais en plus recevront une aide à la personne handicapée.

Alors je voudrais dire à cette administration aveugle, et surtout à ceux qui la gèrent, que leurs errements condamnent de nombreux enfants et leurs familles. Pour prendre notre cas particulier, les deux premières années de soin pour Nathan ont eu raison de toutes nos économies — ce dont d’ailleurs nous ne nous plaignons pas, à vrai dire nous n’aurions jamais pu dépenser plus utilement notre argent. Nous avons lentement appris la logique de nerf de guerre qui est toute entière contenue dans les demandes d’allocation. Et même si nous y avons joué en faisant montre de plein de ressources — les deux premières années, j’avais photographié toutes les dégradations que Nathan faisait dans notre maison, de même que j’avais photocopié des factures de réparations des mêmes dégradations matérielles, j’avais trouvé cela tellement humiliant, était-ce si difficile à comprendre qu’un enfant autiste n’était pas un enfant comme les autres ?, et pourtant sa famille avait peut être le droit de vivre comme les autres ? — mais malgré cette expertise dans la construction des dossiers, les allocations se sont toujours trouvées très en deçà des dépenses avérées, et ce malgré la fameuse loi du 11 février 2005 qui stipule très nettement : " Art. L. 114-1-1. — La personne handicapée a droit à la compensation des conséquences de son handicap quels que soient l’origine et la nature de sa déficience, son âge ou son mode de vie". Et je peux finalement dire à cet État qui ne peut pas tout, et qui, en fait, ne veut pas tout, que malgré sa mauvaise volonté à respecter ses engagements moraux, nous pouvons dire aujourd’hui qu’il ne fait aucune doute dans notre esprit que notre enfant autiste sera un adulte autonome, non pas que nous ayons besoin de l’assentiment de l’administration pour nous en réjouir, évidemment pas, mais l’administration, elle, devrait se féliciter de notre opiniâtreté sans laquelle notre enfant serait demeuré une personne à charge. Toute sa vie.

Pendant ce temps-là, dans le petit monde de l’autisme, une querelle fait rage qui oppose des associations de parents d’autistes, et l’une d’elles en particulier toujours très bruyante et péremptoire dans ses jugements, à une pratique thérapeutique, appelée packing, opposition qui se suffirait à elle-même, mais qui prend un tour plus personnel avec des attaques ad hominem en règle, dont la cible privilégiée n’est autre que le docteur Delion à Lille.

Décortiquons un peu.

Le packing est une pratique thérapeutique qui consiste à envelopper entièrement la personne autiste nue dans des linges mouillés à l’eau froide puis à l’envelopper par dessus ces linges mouillés d’une couverture chaude. Le passage thermique du froid vers le chaud crée une détente musculaire dans tout le corps de la personne ainsi enveloppée, laquelle produit notamment un sentiment de bien-être accalmant qui permet aux soignants d’entrer dans un contact élargi avec la personne autiste. Par ailleurs cette technique permet également une meilleure prise de conscience, chez la personne autiste, des limites physiques de son corps, notion infiniment problématique chez l’autiste — à ce sujet, je me souviens parfaitement que Nathan a découvert avec lenteur qu’il avait un dos et même des fesses, parties de son corps qui étaient inconnues de lui, je me souviens comment souvent dans le bain, je lui dessinais avec le doigt des formes géométriques simples dans le dos en lui demandant de les reconnaître, exercice que je ne pouvais jamais conduire très longtemps parce que Nathan n’aimait pas cela, il n’aimait pas cette frontière inconnue de lui. Mais petit à petit...

Depuis que nous glanons des informations sur internet à propos de l’autisme, il est arrivé plus d’une fois que nous soyons pris à partie par tout un milieu associatif de parents d’enfants autistes qui crient à la torture à propos de cette pratique thérapeutique, et jusqu’à présent nous nous étions bien gardés de prendre parti, encore que je percevais tout de même dans cette méthode pratiquée avec soin, une attention justement à ne faire aucune violence aux enfants autistes et que même si la sensation de froid humide est réelle, elle ne dure pas ni n’est, à mon sens, une torture. Ce que j’ai pu lire de cette pratique au contraire me paraissait assez sensé notamment dans cette idée assez ingénieuse, me semble-t-il, de donner à l’enfant autiste de ressentir les limites exactes de son corps, ce qui autrement est très problématique. D’ailleurs il ne fait aucun doute dans mon esprit que si une telle thérapie nous avait été proposée pour Nathan nous l’aurions jugée judicieuse.

Mais voilà, il se trouve que dans le milieu de l’autisme, il y a des gens qui ont vu Dieu. Ou plus exactement des personnes, que je plains de tout cœur, à qui on a fait croire que certaines apparitions étaient divines. Je vais parler une fois de plus de mes amis les intégristes comportementalistes — je précise, à toutes fins utiles, qu’étant donné le tombereau d’insultes reçues la dernière fois que j’abordais le sujet, cette fois-ci je ne répondrai pas, à personne, c’est comme ça, je me fous globalement de ce que ces gens pensent, et que si d’aventure mon ami L.L. de Mars me fait l’amitié d’un de ses dessins caustiques sur le sujet, pareil, je le publierai — L. ce n’est pas un appel du pied, mais je sais que la psychologie pour clebs vous inspire habituellement — et je me moquerai éperdument des menaces de dépots de plaintes, je dis ce que je veux. Pour ceux qui prennent le feuilleton en cours, il existe une branche de la psychologie pour chiens, dignes héritiers de Pavlov, qui après avoir disparu du temps du cauchemar de la fin des années 70, a resurgi au début des années 2000 — ça ne devait pas sentir la rose quand c’est ressorti — parce qu’elle a trouvé un terrain d’application tout à fait étonnant, les autistes. Pour faire court, synthétique et nécessairement caricatural, on ne se refait pas, les comportementalistes appellent psychologie cognitive cette activité remarquable qui est la leur et qui consiste à s’attaquer aux symptômes de personnes souffrant de troubles du comportement en utilisant des méthodes de dressage que ne renieraient pas les dresseurs canins, ce qui a pour vertu de gommer le caractère socialement embarrassant de la souffrance du patient. Ainsi le comportementaliste parle de guérison quand une personne atteinte de troubles compulsifs (comme de se laver les mains cinquante par jour) est enfin coupée de ce comportement dans lequel elle trouvait un refuge d’angoisses très incapacitantes, la personne, certes ne se lave plus les mains cinquante fois par jour, mais son angoisse est telle qu’elle préférera désormais étrangler des petites filles à la sortie de l’école, mais elle ne se lavera plus les mains cinquante fois par jour, ce que le comportementalisme considère comme une victoire. Appliquées à des enfants autistes, cette thérapie, dite d’A.B.A., produit des résultats remarquables, l’enfant n’aura plus tous ces comportements étranges, propres à l’autisme, et qui dérangent surtout les neurotypiques, et aura désormais un comportement socialement plus acceptable, qu’importe que ce nouveau comportement soit en fait l’imitation non raisonnée et plaquée de ce qui est convenable et normatif et que, dorénavant, ce qui continue d’angoisser l’enfant autiste n’est plus le bruit de la plomberie dans l’immeuble, ou quelque suite numérique connue de lui seule, mais au contraire la recherche permanente de compliments (caresses à un bon chien obéissant) obtenues par l’obéissance ritualisée d’une certaine façon de se tenir.

Et qu’importe aussi, autre détail, que de telles corrections soient souvent obtenues dans une lutte obstinée entre l’enfant autiste et son éducateur et les psychologues pour chiens. Parce que finalement je crois que c’est cela qui motive ma colère aujourd’hui, moins finalement les attaques ad hominem contre le Docteur Delion, encore que je les réprouve absolument, mais d’appeler le packing une torture, renversement du sens qui, venant de personnes qui ne reculent devant aucune violence, contenue certes, mais j’appelle violence malgré tout de contenir physiquement un enfant en crise et apeuré et de le contraindre à un comportement acceptable pour que cette contenance cesse, venant de tels thérapeutes ces accusations sont insolites. J’ai assisté à de nombreuses séances d’éducation selon cette méthode, A.B.A., et je les ai toujours trouvées insoutenables, la crise que traverse l’enfant qui se débat est très violente, il est manifestement en état de souffrance et la crise peut s’étendre dans le temps au delà de l’heure.

On aura compris que je préfère, et de loin, que l’on inflige une sensation très passagère, quelques minutes, de froid suivie par une sensation au contraire très apaisante, à la résorption d’une crise de nerfs — je vous assure qu’une crise de nerfs d’un enfant autiste qui dure plus de dix minutes est insupportable pour les nerfs de n’importe quel maître zen ou yogi, alors imaginez une heure ou plus pour les nerfs d’un Occidental pas du tout entraîné — selon les méthodes coercitives et violentes quoi qu’on dise — je pense à Jean-Luc Godard quand il explique que l’on parle plus souvent de la violence des crues et presque jamais de celle des berges qui contiennent toute l’année les rivières et leurs crues — surtout que le plus souvent lors d’une telle séance la confrontation contrariante pour l’enfant autiste a été provoquée par l’éducateur. Mais c’est moi sans doute, pour établir de telles hiérarchies.

Ce que je sais aussi, après six ans auprès d’un enfant autiste, tous les jours, et la fréquentation d’autres enfants autistes, du milieu de l’autisme, de ses thérapeutes et de ses éducateurs, que la meilleure façon d’évaluer la compétence d’une personne qui travaille avec de tels enfants, est sans doute d’apprécier son degré de modestie devant ce qu’il affronte. Donnez-moi un spécialiste qui commencera par vous expliquer que les connaissances actuelles à propos de l’autisme sont très médiocres et balbutiantes et qu’il ou elle dans le domaine s’oriente au mieux dans un parcours si mal fléché, plutôt que tous ces prophètes auto-proclamés qui auront même le comique de vous donner des pourcentages (avec décimales, dans un pourcentage ce sont toujours les décimales qui comptent) de guérison grâce à leur sacro-sainte méthode A.B.A., ce faisant j’ai toujours le sentiment que leurs efforts de persuasion leur sont surtout auto-destinés.

Or je remarque que les quelques entretiens que j’ai pu lire ou écouter du docteur Delion m’ont toujours fait entendre un homme remarquablement modeste et très conscient de ses limites (quand bien même il jouit d’une très grande réputation dans le milieu de l’autisme), quand au contraire ses adversaires sont tellement bruyants et fatigants.

Tout à l’heure je faisais un peu le fanfaron, je parlais de la polémique déclenchée par mon dernier article sur le sujet, c’est vrai que j’en ai reçu des mails pas très amènes, aucun d’ailleurs qui ait eu la force de me blesser mais beaucoup qui m’ont attristé parce que derrière l’agression je lisais ce que je connais déjà, la terrible souffrance de devoir élever un, ou plusieurs — plusieurs, je ne peux même pas imaginer, bien que ce ne soit pas rare du tout, au contraire —, enfants autistes et la nécessité de devoir se raccrocher à quelque chose. Or c’est cela que je reproche le plus aux comportementalistes, de donner des bouées qui se dégonflent lentement à des naufragés. Et de beaucoup mentir sur la qualité de ces bouées.

Quant au docteur Delion, je voudrais lui dire de tenir bon dans cette lutte inélégante dans laquelle il a été attiré et s’il cherche des adultes consentants pour être emballés dans des linges froids et par dessus ceux-ci une couverture chaude, je suis volontaire (prévoir des linges de grande taille tout de même), en fait j’adorerais essayer une telle thérapie. Par curiosité.  

Jeudi Jeudi 14 mai 2009



Les mauvaises nouvelles n’étaient sans doute pas celles que j’attendais. Ou comment me souciant de mon cœur, de ses rythmes et de sa plomberie, j’ai sans doute négligé qu’il pouvait aussi souffrir de tout à fait autre chose que d’hypertension. Mon cœur est en excellente santé, semble-t-il, mais je ne dirais pas qu’il ne souffre pas.  

Mercredi Mercredi 13 mai 2009

Seul à la maison avec Madeleine toute la matinée avant d’aller au rugby. Hier soir nous avons passé une soirée merveilleuse elle et moi. Étant passé devant un magasin de modelisme, j’avais repensé à la maquette d’avion que j’avais fini par acheter dans un magasin de jouets l’année dernière pour pouvoir scanner son plan de montage et m’en servir pour un travail de graphisme. Par curiosité je rentre dans le magasin et en visite les vitrines toutes combles de très remarquables réalisations par des amateurs très adroits et admirablement soucieux des détails, sans compter une très belle imagination pour les décors. Je repense alors à ces heures que j’ai passées moi-même, un peu avant l’adolescence à construire des dizaines de maquettes d’avions, avec un comparable souci maniaque du détail, repoussant toujours plus loin la restitution minutieuse des plus infimes détails au pinceau triple zéro. Du coup je décide d’acheter les cinq ou six couleurs nécessaires à la réalisation de cette petite maquette de Focke Wulf-190 D-9, et je lui propose justement ce soir, Adèle couchée de bonne heure, et Madeleine se réjouissant de passer la soirée en tête à tête avec son père, je lui propose donc que nous essayons d’assembler, ensemble, cette petite maquette — j’avais un temps caressé l’espoir de faire cela avec Nathan mais il faut bien reconnaître que sa motricité fine n’est pas encore assez performante ni sa patience pour les petites choses.

Et je découvre que ce que je savais faire remarquablement bien à l’âge de 11 ans, je ne sais plus du tout le faire à l’âge de 44 ans, même avec les lunettes, je vois très mal les détails qu’il convient de peindre et comme me le fait remarquer Madeleine mes mains tremblent, ce que je n’avais jamais remarqué jusque là, du coup les premières étapes de cet assemblage sont un massacre, mais qu’est-ce qu’on a ri de notre maladresse à tous les deux avec Madeleine !

Quant à Madeleine si elle est amusée avec l’idée même du modelisme, je vois bien qu’elle regrette par avance que la plupart des choses à modeler justement sont quand même drôlement des affaires de garçons. Ben non, Madeleine, des maquettes de cheval je ne crois pas que cela existe.

C’est curieux aussi comment le souvenir des maquettes de l’enfance est étroitement lié à celui de cette campagne de prévention de l’alcoolisme à la télévision et de ce spot qui représentait un enfant venant chercher de l’aide auprès de son père pour une étape délicate du montage de son planeur — et j’y ai repensé en apprenant le décès récent d’une personnalité du show business, dont nous étions les voisins, enfants, et le souvenir éperonné en entendant le nom de ses deux fils, dont l’un était un très bon modéliste, surtout pour les planeurs en balsa, l’énonciation de ses deux prénoms à la radio a été une sorte de petit électro-choc — et le père dont les mains tremblent dangereusement ne parvient pas à aider son fils, pire il s’énerve et finit par détruire le planeur de son fils, tout cela, le slogan finit par l’expliquer très bien, parce qu’il boit, quand les parents boivent ce sont les enfants qui trinquent. J’étais toujours profondément attristé par ce spot quand il passait à la télévision, tant je m’identifiais à cet enfant, non pas que mon père fût alcoolique, cela non, mais il y eut un soir, rentrant d’un voyage d’affaire, il avait profité du duty free pour s’acheter une bouteille de whisky, rentré tard, et sûrement très fatigué, il ne fut pas très réceptif à ma demande d’attention pour lui montrer ma dernière maquette d’avion et comme il avait préféré se retirer dans le salon et se verser un petit verre de ce whisky tout juste rapporté de son voyage, j’explosais en sanglots en criant que mon père était un alcoolique ! Dans mon souvenir il fut très difficile à mes parents de comprendre comment j’en étais arrivé à cette conclusion aberrante par mon identification appuyée à ce petit garçon modéliste de la publicité, et de dissiper ensuite le malentendu et de m’expliquer calmement, à moi, enfant soudain très méfiant, que la petite larme de whisky que le père venait de se verser ne faisait pas de lui un alcoolique, même pas en devenir, tant d’ailleurs j’ai notamment hérité de lui par mon caractère extrêmement raisonnable et prudent vis à vis de la boisson.

Madeleine est sans doute loin de se douter bien sûr que ma patience ce soir à son égard est une manière de superstition de ma part de faire l’effort conscient de ne pas pouvoir être apparenté au père alcoolique de ce spot de prévention sanitaire. N’empêche il serait sûrement très surpris le publicitaire de ce spot de constater l’efficacité de son message sur moi quelques trente années plus tard. Lui est sûrement mort d’une cirrhose. Je plaisante.

 

Mardi Mardi 12 mai 2009

Déjeuner avec François. Marrant ce besoin de se voir périodiquement, en secret presque, pour déjeuner dans un endroit finalement connu de nous seuls, excepté Lucien Suel avec qui nous avions déjeuné une fois dans ce petit restaurant, et comment en marge de la ville, de son agitation à laquelle nous retournons, comme happés chaque fois l’un et l’autre, rarement dans le même vent ni dans la même direction, et de refaire le point sur les discussions en cours par mail. L’impression cette fois-ci que c’est davantage à mon tour de parler, de dire que je ressens confusément ces derniers temps la nécessité de produire un travail plus en profondeur, davantage abrité des regards, tenter de nouvelles expériences avec l’image et ne plus obéir à la nécessité de tenir à jour les chantiers visibles en permanence du public. D’autant que je reviens à d’anciens questionnements ces derniers temps, lesquels ont besoin de s’affranchir de l’empilement vertical que je déplore notamment dans la forme du blog. Tant il me semble qu’il y a eu un moment où les possibles de l’internet, de ses réalisations et de ses créations, étaient plus ouverts qu’il ne le sont aujourd’hui justement à cause de notre féodation à ces nouveaux outils — dont je ne trouve justement pas le fonctionnement si convivial que cela — destinés à rapprocher la technique de tous, et de laisser coupablement entendre précisément que de composer des pages en html serait une tâche insurmontable pas beaucoup, ce qui est rigoureusement faux. Et du coup j’ai depuis quelques années ce sentiment que les meilleurs esprits s’égarent à faire fonctionner des outils qui n’en sont pas, sans compter que je ne comprends pas la nécessité promise au plus grand nombre de s’affranchir pareillement de l’outil, alors que c’est précisément beaucoup de plaisir dans son maniement, sans compter que c’est dans la contingence de cette fausse matière que les plis les plus inattendus sont sans doute les plus riches à explorer, contradiction flagrante d’avec le discours ambiant qui veuille qu’il faille simplifier la technique.

Alors je pense aux toutes premières discussions que j’ai pu avoir avec mon ami Laurent Grisel et ses interrogations foisonnantes à propos de l’affichage du poème sur un écran, et Laurent d’être plein d’intelligence à soupçonner que l’écran pourrait notamment résoudre les problèmes insolubles de la délimitation du poème dans la page. Réflexions qu’il avait ensuite conduites dans Poésies choisies, petite merveille d’adaptation de l’écran à la lecture.

Mais ce n’est pas tout, je pense par exemple à ce texte de Jean Genet, Ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes et la circulation de son texte en deux paragraphes qui sont le miroir l’un de l’autre, je suis toujours incrédule de voir que de telles possibilités formelles, que je considère comme découlant immédiatement du médium internet, natives, ne soient pas une brèche dans laquelle les auteurs contemporains puissent s’engouffrer, à mon avis avec délice ? Et j’en veux justement à ces formats d’aujourd’hui, peut-être moins à leur graphisme pauvre, qu’aux sillon trop profonds qu’ils creusent, l’empilement vertical donc, et comment ils masquent des formes en devenir à ceux qui naturellement seraient portés vers elles.

Il y a dix ans on pouvait encore plaisanter sur le fait que les Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau avaient été conçus pour être lus en ligne et non dans l’inconfort d’un livre aux languettes désespérantes d’inconfort de lecture, ou encore rêvasser à ce que des auteurs comme Georges Perec auraient fait s’ils avaient connu les immenses possibilités technique d’internet (d’abord il n’est pas sûr que l’esprit laborieux dans le maniement de la pâte textuelle de Georges Perec se serait si facilement adapté à la nouveauté de l’outil), je constate avec déception que de telles fantasmagories masquent surtout le fait que très peu d’auteurs se sont effectivement saisis de l’outil, dans son affichage nouveau, dans sa capacité à faire cohabiter les supports, et dans sa nature programmatique.

Mais les écrivains ne sont pas les seuls poltrons de l’affaire, dans la dizaine de sites de bandes dessinées dont je suis de loin en loin l’actualité quels sont les auteurs qui détournent à leur avantage les possibilités encore inédites de l’outil ? Et dans ce domaine ce que l’on rencontre surtout ce sont des pages verticales dont l’affichage s’adapte si mal à un écran désespérément horizontal, comme si la marque de l’édition graphique l’était au fer rouge (et pourtant je vous l’assure il y a quelques bandes dessinées qui s’étendent dans un format à l’italienne, Jimmy Corrigan de Chris Ware par exemple). Ne viendrait donc à aucun auteur de bandes dessinées l’idée de composer une page infinie, une page immense qui s’exprimerait dans une longueur et une largeur dépassant très largement les dimensions de l’écran, ou encore de se servir du lien hypertexte comme vecteur de la narration ?

Et plus je grogne sur le sujet et plus je m’aperçois que cette timidité par rapport au nouveau médium est générale, et entièrement gangrénée par le discours mercantile des centrales de blogs, que de construire un site c’est une affaire de techniciens chevronnés alors que de faire un blog c’est fastoche comme tout — bon courage aux apprentis blogueurs quand ils voudront faire évoluer le squelette de leur blog sans aucune connaissance html et/ou .css ! — alors que tout le plaisir est là justement, le terrain est vierge, la garrigue vaste et les cartes de ce territoires encore très imprécises.

On qualifiera forcément ce coup de sang de combat d’arrière-garde, je m’en moque bien pour moi-même, c’est-à-dire que je ne suis pas prêt d’abandonner trop rapidement le maniement de l’outil html pour mes propres explorations et les agrandissements futurs de mon petit foutoir, en revanche je suis attristé que la chance pour l’invention de nouvelles formes ait été négligée, et restera le plus sûrement inusitée.

A de rare exceptions près. Que je chéris.

 

Lundi Lundi 11 mai 2009

Matinée agréable, j’accompagne Nathan à la gare Montparnasse à son train pour sa semaine de classe verte, nous avons de l’avance et nous avons le temps de prendre un petit déjeuner à une terrasse, de plus en plus l’impression avec lui d’une relation qui se construit enfin, de dialogues qui ne se déroulent pas entièrement dans un monde où je pénètre toujours par effraction, et de ses effort conscients pour adhérer toujours davantage au notre. Il est à la fois tendre et se veut rassurant pour cette semaine à venir, me dit qu’il est très content de partir. Avec un peu de retard le train finit par partir c’est un affolement de toutes les petites mains qui veulent toutes dire leur amour aux parents restés sur le quai de la gare, c’est assez touchant.

Dire et redire encore la parfaite intégration de Nathan dans cette classe, quel plaisir de voir Nathan avoir des copains, des enfants qu’il a plaisir à retrouver, j’ai rétrospectivement la gorge serrée quand je repense au dialogue rompu l’année dernière avec l’école de quartier.

Le soir je vais chercher Adèle que je n’ai pas revue depuis une dizaine de jours, du coup, l’emploi du temps étant vierge des rendez-vous thérapeutiques de Nathan, je l’emmène se promener dans le petit parc proche de son école, il a plu dans l’après-midi, les feuilles des arbres sont lourdes de ces gouttes, Adèle me régale de ses espiègleries et de ses câlins.

Sur le chemin du retour, elle m’annonce qu’elle va m’indiquer le chemin de la maison. Au premier carrefour je lui demande où je dois aller, par là, elle me répond et de fait son doigt indique la bonne direction, je lui réponds que c’est le côté droit. Nouveau carrefour, à droite me dit-elle fièrement, elle a raison, je tourne donc à droite et me réjouis de sa future perplexité au carrefour suivant où il faudra tourner à gauche, et j’entends alors la petite voix d’Adèle derrière moi m’annoncer qu’au prochain croisement ce sera à gauche, parce que ce ne sera pas à droite.

Adèle raisonne. Elle est même redoutable.

 

Dimanche Dimanche 10 mai 2009



Le bloc-notes du désordre