Samedi Samedi 25 avril 2009



Deux semaines sans internet, une centaine de mails en attente (huit cents spams), des fils rss que je lis rapidement en diagonale, celui du Désordre, en retard, le référencement du site qui reprend du poil de la bête — pas sûr d’accueillir tout cela en bonne part. Je remarque que les deux invitations que j’ai reçues ces deux dernières semaines, une en provenance d’Anne-Pauline pour le festival Étonnants Voyageurs à Saint-Malo et l’autre de L. pour une exposition collective des membres du Terrier au Nova de Bruxelles me seraient sans doute parvenues autrement. Je remarque aussi que toutes les réflexions que j’ai menées ces derniers temps, notamment en coupant du bois dans les Cévennes, mais aussi en marchant à la Garde de dieu ou vers le pic Cassini, me conduisent vers cette idée qu’il faut que je recommence à travailler plus en profondeur, et moins en ligne.

Deux semaines de déconnexion et se reconnecter équivaudrait presque à un pensum, une corvée, une punition.

Et Stéphane dans les Cévennes qui ne m’avait pas pris au sérieux quand il m’avait proposé de prendre mes mails depuis son ordinateur dans les Cévennes relié à internet par je ne sais quel prodige de réseau aérien dont il est seul capable, non, finalement non, internet ne m’a pas manqué du tout.  

Vendredi Vendredi 24 avril 2009



Madame le ministre de l’Intérieur
Place Bauveau
75008 Paris


Philippe De Jonckheere XXX 94120 Fontenay-sous-Bois

Pièce jointe Fahrenheit 451 de Ray Bradbury.

Clermont-Ferrand, le 24 avril 2009


Madame le ministre de l’intérieur.


Je lis dans la presse que le procès verbal de Julien Coupat, mais aussi de ses amis et camarades de Tarnac, tient, en bonne part, un examen au peigne fin des lectures de ce petit groupe de gens cultivés et que parmi les 5000 livres en question, l’attention de l’instruction s’est portée sur 27 d’entre eux, dont naturellement l’Insurrection qui vient. Et que finalement c’est à peu près la seule chose tangible que vous ayez à reprocher à ce groupe de personnes. Ses lectures.

Est-ce que vous rendez un peu compte du ridicile de cette situation ?

On ne poursuit pas des gens pour leurs lectures. Pas en démocratie. C’est idiot.

Je ne vous cache pas que je suis de plus en plus effaré par ce que le gouvernement auquel vous appartenez est capable de produire d’incompétence et d’ignorance. Aussi, j’ai décidé de vous faire un cadeau. Ne riez pas. J’ai décidé de vous offrir Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, j’avais pensé vous offrir une version téléchargée du film de François Truffaut, mais finalement c’est bien d’un livre dont j’aimerais vous faire cadeau.

On ne brûle pas les livres en France objecterez-vous. C’est vrai. Pas encore. Mais encore quelques efforts dans votre ministère et je pense que l’on va finir par en arriver là. Parce que poursuivre une personne, plusieurs d’entre elles, à cause de leurs lectures c’est un premier pas irrémédiable dans cette direction. Et pour beaucoup marcher en montagne, je sais cela, l’accumulation patiente des pas finit par mener là même où nous pensions que c’était inatteignable.

Vous, votre ministère, votre gouvernement et votre président des otaries de droite reprochez aux jeunes gens de Tarnac, finalement pas tellement le sabotage que par ailleurs vous ne parvenez pas à leur imputer, mais la réflexion que ces personnes exercent sur le monde qui les entoure, notre société, notre pays, notre système, et in fine votre action gouvernementale. Et cette réflexion, nécessairement trop gauchiste à votre goût, est disqualifiée d’office par vous, vous ne manquez d’ailleurs pas de créer des étiquettes et des épithètes pour balayer tout cela, anarcho autonome, ultra-gauchistes. Il faut être illettrés comme vous, pour ne pas se rendre compte à quel point ces appellations sont dénuées de sens, ou encore comment elles renvoient la droite à ses vieux démons historiques.

Je comprends bien que ce soit un très grand saut idéologique que je vais vous demander là, mais en ces temps de très grande faillite du libéralisme, voici ma question : qui, d’après vous, entre ceux qui comme vous, votre parti politique, votre famille idéologique, tentent par tout les moyens de faire survivre un grabataire condamné, le libéralisme et ceux qui, comme les jeunes gens de Tarnac, les ultragauchistes, ou même tout simplement quelques voix keynésiennes timides, cherchent, en tenant compte des erreurs du passé, à accoucher d’un système neuf et sain, qui d’après vous est atteint de fanatisme, de cécité et d’obscurantisme ?

Vous. Votre camp. Vous, Madame le Ministre. Et il est largement temps que l’on entende, dans ce pays, d’autres voix que la votre.

A la fin de Farhenheit 451, le personnage de Montag découvre une zone lacustre dans laquelle survit un groupe d’hommes et de femmes qui passent leurs journées à mémoriser des livres et à en transmettre la connaissance à des êtres plus jeunes qu’eux. Comme je ne doute pas que votre ministère va bientôt faire interdire l’Insurrection qui vient, j’ai décidé de l’apprendre par cœur, et ma fille Madeleine sera là, plus tard, pour en faire autant, j’anticipe avec bonheur les heures que nous passerons ensemble pour qu’elle apprenne ce livre.

Veuillez, Madame le ministre, agréer l’expression de mon plus éclatant mépris vous concernant.

Philippe De Jonckheere.
 

Jeudi Jeudi 23 avril 2009



 

Mercredi Mercredi 22 avril 2009



Nous avions rendez-vous sur la place d’Aujac avec Valérie, Victor, Eva et Bruno. Et Bruno devait nous emmener où il avait quelques châtaigniers pour faire des greffes. Où j’apprends le délicat travail dans le choix du porte-greffe et du greffon, mais aussi les deux possibilités de greffes, dans la rainure de l’aubier ou à la refente. Les gestes de Bruno sont précis et j’écoute attentivement ses conseils, je réalise ému que je suis sur le point de toucher à un des buts fondamentaux de mon existence, au printemps prochain, je grefferai un châtaignier, peut-être même plusieurs dans les bois environnants de la maison. Je ne suis pas certain que je goûterai un jour la douceur de ces belles châtaignes, mais au moins dans cette foutue vie, j’aurais eu un fils — et quel fils ! — j’aurais écrit un livre — considérons le Désordre comme un livre — et j’aurais planté un arbre, et j’avais toujours rêvé que ce soit un châtaignier dans les Cévennes.  

Mardi Mardi 21 avril 2009



Nous montons tous les cinq à la garde de Dieu par grand vent, les enfants en sont ivres, je profite du vent qui chahute les clotures électriques pour tenter de les rephotographier selon un éclairage plus rasant, de fin de jour, mais aussi davantage bouleversé par les désordres du vent, que je n’avais pu le faire la semaine passée.

Il me remet droit ce vent fou, curieusement.  

Lundi Lundi 20 avril 2009



De nouveau les travaux de bûcheron, cette fois-ci je m’attaque au mélèze tombé plus haut sur le terrain, c’est nettement plus facile, je lui force quelques cales en bois par dessous, à l’aide d’une masse, qui me permettent d’en faire trois grands morceaux, qu’ensuite je parviens à trainer à terre pour les présenter plus avantageusement à la lame de la tronçonneuse. J’y passe malgré tout la matinée.

L’après-midi, je décide de partir seul, et en avance sur Anne, et les enfants qui doivent me rejoindre en voiture, jusqu’aux grands rochers de la Cèze un peu avant le pont de Brésis. Le chemin qui serpentait autrefois à travers la montagne a laissé sa place à un mince ruban de bitume qui ne doit pas permettre le croisement de deux voitures de front et, paradoxalement, je finis par m’égarer et d’arriver à la rivière très en amont de mon but avoué de promenade. Je finis par retrouver un vieux chemin connu de moi. Et je traverse une Cèze glaciale, l’eau jusqu’aux genoux, comme si elle m’amputait des pieds, qui ressortent de ce traitement rouges écrevisse.

Le soir nous sermonnons Madeleine qui ces derniers temps a de nouveau bien du mal à supporter les mouvements erratiques de son frère, elle ne sait pas quelle peine elle nous fait, nous n’insistons d’ailleurs pas pour qu’elle comprenne. Je tente, comme souvent, de pousser l’argument que c’est à elle que Nathan doit beaucoup, dans cette deuxième naissance qui fut la sienne vers les quatre ans de Nathan. Mais tout ceci est naturellement beaucoup trop abstrait pour Madeleine, ses dix ans et sa douleur d’avoir un frère qui fonctionne de façon tellement chaotique, ne peuvent pas lui donner accès à un tel raisonnement, et lui donnerait-il la moindre consolation ?  

Dimanche Dimanche 19 avril 2009



Avec sa manie des archives récentes, Stéphane, qui par ailleurs trimballe tout un attirail de hacker avec lui, avec autant de cartes réseau que d’opérateurs, je l’ai même soupçonné à un moment de se connecter à distance sur son serveur à la maison en Ardèche pour aller chercher le documentaire dont il me parle à propos de Bernard-Henri Lévy, a fini par installer son poste portable entre la machine à café et le grille-pain, entourage électro-ménager qui aurait pu rendre le visionnage de ce documentaire hagiographique, plutôt amusant, entre amis, en se resservant de café de temps en temps, surtout que le début de ce film, tout à la gloire de cette baudruche, est à hurler de rire, notamment le passage dans le montage entre des images d’archives montrant Sartre et Simone de Beauvoir s’engouffrant dans un taxi, et l’image de BHL avec sa compagne nue dans une pause à peu près aussi naturelle que l’on peut l’imaginer, évoquant les Suréalistes et leurs "femmes" — j’ai un vague souvenir d’une discussion retranscrite des Suréalistes devisant sur les avantages et les inconvénients des différentes parties du corps de la femme pour recevoir leur éjaculat — mais voilà ça finit vite par tourner mal. On peut supporter que BHL aimerait nous faire croire qu’il nage le papillon aussi bien que Mark Spitz, c’est plutôt risible et vain, mais c’est nettement plus dur de l’entendre se réapproprier tous les conflits armés, et si possible génocidaires, des soixante-dix dernières années, son insistance à se montrer au front — ce qu’il fait effectivement, comme finalement les personnages de l’aristocratie de la Grande illusion de Jean Renoir, pour lesquels la mort au front est une aubaine qui les délivre de l’inquiétude de la montée du front populaire, tout en leur ménageant une sortie digne d’eux, dans le cas présent, on a un le sentiment du même genre de courage pervers — et à deviser avec force moulinets en surimpression d’images pénibles et accablantes : tout ceci est d’une obscénité à laquelle je résiste mal, et je finis par emporter mon café dehors prématurément.

L’après-midi, après des truites du lac de Villefort roboratives, on reste un peu à table, on transite sur les marches dehors, on passe du café au thé, c’est la farniente du dimanche, on finit par boire des hectolitres de thé, on voudrait ne pas laisser repartir Stéphane et Emmanuelle, et les enfants s’accrochent à Paul pour ne pas le laisser partir non plus.
Le bloc-notes du désordre