Samedi Samedi 28 février 2009

Après cette douzaine de jours loin de la maison, je retrouve avec plaisir le garage, un soir, tranquille, je fais le tri des images accumulées ces derniers jours, je les organise selon des classements dont mes amis souvent se moquent qu’ils reposent beaucoup sur ma mémoire efficiente des dates, et j’attaque rapidement les chantiers les plus pressants, les six couvertures pour publie.net et leur association éphémère avec Arte, je tente une adaptation un peu rudimentaire de photographies prises la semaine dernière à l’hôtel, photographies d’un écran de surveillance inclus dans l’écran même de la télévision, scène générique d’espionnage et de voyeurisme, je cherche ici un effet de séquence narrative à partir d’images d’écrans — mais à vrai dire je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur le fait qu’elles seront problématiques pour l’équipe de publie.net ou pour les auteurs même, mais il faut toujours essayer de pousser ces idées-là, celles qui vous tiennent à coeur pour leur graphisme, tout en sachant qu’on risque de vous demander autre chose, dans le cas présent, je suis déjà en train de préparer autre chose, en cherchant, sans les trouver de façon satisfaisante, des photos de neige à l’écran, et je finis par rapprocher la télévision débranchée, qui git dans le garage, d’une prise électrique, je la branche et prends une vingtaine d’images de neige, le coup est paré.

Plaisir du travail dans le garage, je finalise la série des Singletons que je prépare à l’invitation de Dominique Dussidour et Laurent Grisel pour la revue de printemps de remue.net. Je retaille toutes les images au bon format, je prépare les pages html des agrandissements, je suis fin prêt.

En travaillant j’écoute le trio de Keith Jarrett au Blue note, au dessus de moi, dans la maison, tout le monde dort. Il est deux heures du matin quand j’accepte enfin de m’extirper de cette agréable sensation d’équilibre et d’être à ma place, brûlant l’huile de minuit.



 

Vendredi Vendredi 27 février 2009



La petite douzaine d’enfants autistes qui jouent au rugby en région parisienne était invitée par la Fédération Française de rugby pour assister au match du tournoi des VI Nations opposant l’équipe de France à celle du Pays de Galles au Stade de France. Accueil chaleureux de Charlotte Berger et de quelques autres personnes de l’UNAPEI que je ne connais pas, quelques cadeaux pour tous, des maillots de l’équipe de France pour une partie des enfants et leurs accompagnateurs et des maillots de l’équipe du pays de Galles pour les autres, un petit pique-nique, les enfants qui jouent, courent et crient en tous sens, les parents et les accompagnateurs un peu débordés, avec Boris on rassure un peu certains parents inquiets du comportement de leurs enfants, on leur dit que pour des rugbymen un soir de match, c’est tout à fait "dans l’esprit du jeu", comme le veut l’expression, et puis on nous emmène au bord de la pelouse, impressionnante architecture du stade, vertigineuse, on assiste à l’échauffement du Pays de Galles qui est précisément occupée à faire ses derniers réglages dans le lancement de jeu après une touche, avec Boris on se regarde, on est salement impressionné. Et puis apparaît la figure connue, et très souriante, rien à voir avec celle de l’entraîneur du B.O. qui se ronge les ongles sur les bords de touche, de Patrice Lagisquet, pas avare de sourires et de chaleureuses poignées de mains — au premier coup d’œil on repère chez lui l’aisance, le naturel en s’adressant à ces drôles d’enfants que sont nos petits rugbymen un peu particuliers, et puis le charisme des joeurs de cette fière génération, les Blanco, Sella, Lagisquet pour les lignes arrières, ces anciens magiciens du ballon, de la passe à pleine vitesse et des courses folles qui faisaient perdre la tête aux Anglais. Les enfants partent former leur haie d’honneur pour l’entrée des deux équipes, Patrice Lagisquet échange des passes avec Salma, la jeune femme qui va donner le coup d’envoi, c’est marrant comme on lit le plaisir de faire chanter le cuir, même avec une enfant. Les joueurs entrent sur le terrain, ils passent devant les enfants, sans doute sans même les voir, la concentration qui prend le pas sur tout, les dernières consignes ressassées, des géants comme Chabal ou comme le pilier gallois passent juste devant mon petit garçon qui reviendra tout sourire expliquant à Boris et moi qu’il a vu Michabal — admirable contraction de Michalak, pourtant pas sur la feuille de match, et de Chabal. On remonte dans les gradins à nos places pour assister à ce qui sera un grand match de rugby, presque à l’ancienne, deux équipes décidées à produire du jeu, à prendre des risques, à ouvrir au large, deux équipes puissantes, l’une qui fait plier l’autre pendant la première période puis les choses se renversent, avec les dix dernières minutes irrespirables, pendant lesquelles la destinée du match peut basculer dans un sens ou dans l’autre. Une bien belle soirée de rugby, des cadeaux pour les enfants et un accueil indéfectible qui jamais ne s’est offusqué des comportement erratiques d’enfants à la fête et leur curieuse manière parfois d’exprimer leur surexcitation. Merci à tous, de Charlotte pour une organisation sans faille — n’était-ce pour la taille des maillots pour Boris et moi, mais ce n’est pas entièrement de sa faute — au gardien croisé dans les couloirs du stade et qui aura eu cette attitude parfaite de naturel en croisant les enfants et en répondant à leurs questions bien décalées.  

Jeudi Jeudi 26 février 2009



Rendez-vous à 22 heures à la gare de Clermont. Le grand hall de la gare déserte. Je remarque en souriant les éléments de cette gare déjà photographiés par lui, les compteurs, mais à compter quoi ? dans Tumulte, la soucoupe de bonbons et les épouvantables décorations en céramique haut perchées dans le hall, une esthétique décorative d’un autre temps, pas si loitain, les années soixante sans doute, et puis il finit par apparaître de l’escalier en provenance de la gare routière, superposition étonnante de deux mondes qui ne se touchent habituellement pas dans mon esprit, François à Clermont — et ma vie dans les marges qui est la mienne ici.

On va s’en jeter un, dans un café en face de la gare, le New York, match de foot hyper pixellisé sur écran géant, mais le taulier a la politesse de fermer le son exalté des commentaires et la rumeur du stade puisque visiblement ni François ni moi n’y prêtons la moindre attention, on a le temps, une petite heure devant nous, avant l’arrivée du fiston par le train de Montpellier, on est rapidement dans le vif du sujet, pas d’accord sur tout, comme d’habitude, on se chicane un peu, on parle un peu de technique, de ces petits détails qu’on n’arrive pas toujours bien à échanger uniquement par mail, bien que nous soyons tous les deux des habitués du mail, et même que ce soit le véhicule essentiel de notre dialogue. En fait c’est à se demander si de telles entrevues ne sont pas tout bonnement destinées à vérifier ce que l’on sait déjà de l’autre, de ce qui a été lu à l’écran ces derniers temps.

Et puis impossible de ne pas sentir peser sur des rencontres aussi éphémères dans des halls de gare — je connais trois gares où nous nous sommes croisés, et une où je l’ai raccompagné, la gare Montparnasse, la gare de l’Est, les deux le même soir, la gare de Clermont donc, et celle d’Austerlitz, un soir en sortant de Jussieu après une de ses lectures — ses propres récits de nos mondes imaginaires, à peine extrapolés de ceux que nous bâtissons pour demain.

Lorsqu’il est l’heure d’aller chercher le fiston à la gare, la rencontre donne le sentiment de se dématérialiser comme une image qui se dissout, nous repartons par nos tuyaux respectifs et organiserons les prochaines liaisons selon les protocoles habituels.




Photo de François Bon  

Mercredi Mercredi 25 février



Oublier ses clefs ou son badge, devoir remonter dans sa chambre, est-ce que chaque fois que cela m’arrive je ne suis pas en train d’éviter de terribles accidents qui sont au devant de moi. Réflexion que je me tiens chaque fois que cela m’arrive et cela m’arrive souvent. Très souvent. C’est donc très souvent que j’évite la mort dans un accident de voiture, que je ne suis pas écrasé par un train qui déraille, que je ne reçois pas sur le chef un géranium d’une vieille dame qui habite au sixième sans ascenseur, qu’on ne me sert pas la part de flan empoisonné qui est finalement servie à un autre, mort depuis, que j’échappe à la fusillade générale d’un détraqué dans un hall de gare, que j’échappe à la balle perdue d’un vieux qui nettoyait son chassepot, que je ne reçois pas, aplati, une caisse de sardines qu’un câble usé finit par lâcher de sa grue, que je ne suis pas poussé sous une rame par un détraqué qui n’aime pas les gros, que je ne suis pas matraqué à mort par un C.R.S. me frappant pensant que je fais partie de la manifestation, que ratant le ferry parce qu’un passeport manquant m’oblige à faire demi-tour, j’évite le naufrage de ce dernier et la mort dans une Manche gelée et démontée en plein hiver, que je manque de justesse de passer devant la vitrine d’un magasin entièrement soufflée par l’explosion d’une bombe posée par un commando terroriste (la chose s’est effectivement produite en septembre 86, à une minute près, pas sûr que j’oublierai un jour le visage de cette femme que je tentais de secourir avant l’arrivée extrêmement rapide des secours sur le qui-vive, visage détruit par trois gros éclats de verre dans les joues, la peur dans ses yeux et moi, bien trop jeune alors pour trouver quoi que ce soit à répondre à ses mains qui s’agrippaient à mes manches), c’est sans doute toutes les semaines que mon étourderie me sauve de morts terrifiantes, et bien conscient de cela, je ne m’énerve jamais quand je perds mon portefeuille, mon billet de train ou je ne sais quoi encore, parce que je sais ce que je dois à cette étourderie très protectrice.  

Mardi Mardi 24 février 2009



Longue, très longue journée au travail aujourd’hui, à l’issue de laquelle, rentré exsangue à l’hôtel, je me jette sur mon appareil-photo comme pour conjurer le sort de cette journée entièrement happée par le travail. Les quelques images obtenues me font l’effet d’une résistance. Infime. Mais résistance.  

Lundi Lundi 23 février 2009



A l’hôtel, à la télévision, aux désinformations, le premier jour de la vente Berger rapporte au vendeur deux cents millions d’euros. Le reportage suivant revient sur la crise aux Antilles et comment cette fameuse rallonge de 200 euros est au centre de la révolte. Impossible de ne pas se dire que Pierre Berger a gagné en une journée, à lui seul, de quoi augmenter, de deux cents euros, un mois, un million de personnes. Bien sûr que ce sont des chiffres qui n’ont rien à voir, mais à force de les faire se côtoyer accidentellement, on finit par se demander si, après tout, ces chiffres n’ont pas vraiment quelque chose à voir, s’ils ne sont pas des représentations parcellaires d’un même monde, pièces d’un puzzle instable mais qui refusent désormais de s’emboîter paisiblement les unes dans les autres.  

Dimanche Dimanche 22 février 2009



Nous étions invités chez Ulli et Terri, amis allemands de Martin et Isa, qui vivent à Mayence, mais, tous les mois, quand les horaires d’infirmière de Terri le permettent, viennent passer, depuis douze ans, quelques jours en Bourgogne, dans cette grande maison qu’Ulli a entièrement retapée, avec ce souci curieux d’avoir ménagé de grands espaces non pas pour son propre travail de sculpteur, il a son propre atelier, mais c’est loin d’être la pièce la plus grande de la grande maison, mais pour accueillir d’autres artistes en résidence, principalement en été, ces grandes pièce n’étant pas isolées ni chauffées.

Dans toute la maison, des étiquettes discrètes sont collées un peu partout qui nomment les choses en Français et en Allemand, la fenêtre, das Fenster, la porte die Tür, tout cela ce n’est pas si compliqué, mais die Schmelzsicherungtafel, le tableau de fusibles ou der Holzpfanne, le poëlle à bois, là c’est quand même plus spécifique. Nous déjeunons avec des amis à eux, qui viennent de Mayence également, c’est un vrai petit déjeuner allemand, de la charcuterie et du fromage sur des tartines de pain noir avec force moutarde et raifort, c’est très bon.

Nous discutons le plus souvent en français, chacun de nous faisant attention de parler simplement et pas trop vite et de temps en temps, Garance et moi nous nous risquons à des explications en allemand, avec beaucoup de patience, Ulli et ses amis subissent mes déclinaisons et conjugaisons approximatives, m’encouragent quand je parviens à extraire de ma mémoire ancienne un mot plus inhabituel et pareillement les autres hôtes discutent aimablement et c’est vraiment quand la situation est bloquée que nous nous rabattons sur l’Anglais que tout le monde parle très bien.

J’aime par dessus tout cette politesse des étrangers entre eux, de tenter, aussi faibles soient leurs moyens dans la langue cible, de prononcer quelques mots dans cette langue de l’Autre et finalement de recourir à l’Anglais qu’après cette tentative dérisoire, mais qui dit bien qu’on respecte l’étranger dans sa propre langue.

Et je remarque, comme souvent, que si d’aventure entre ces étrangers, il y a également le partage de la création, alors, la barrière des langues tombe d’un coup. Ainsi lorsque je regarde les quelques sculptures d’Ulli qui sont ici, j’ai alors le sentiment que nous nous comprenons parfaitement. Et que nos erreurs de genre des mots à tous les deux dans la langue de l’autre sont véritablement sans importance. L’impression alors de toucher au plus près de ce qui rassemble les hommes dans ce qu’ils ont de plus noble, la culture.




Sculpture d’Ulrich Schreiber
Le bloc-notes du désordre