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Conduisant, notamment sur le périphérique, écoutant les dernières informations qui semblaient dire que la prise d'otages au Bataclan était terminée et que l'assaut avait été donné et qu'il était victorieux, du strict point de vue de l'assaut, je conduisais en tremblant presque à cette idée que j'étais en train de m'exposer très stupidement au danger potentiel d'être pris en otage ou simplement tué par un des terroristes dont les informations disaient qu'il fut possible qu'ils soient en fuite, pour certains d'entre eux, et que cette exposition sotte de ma part, en plus d'avoir été conduite par une forme d'auto-aveuglement égoïste, était aussi le fait de mon incapacité croissante avec l'âge de prendre des décisions rapides et justes, et qu'à force d'hésitations et de lenteur d'esprit, d'esprit d'escalier, il m'arrivait de plus en plus souvent de me retrouver dans des situations que j'aurais pu facilement éviter, comme de ne pas prendre une bifurcation sur une autoroute pour contourner un embouteillage imminent. Toutes proportions mal gardées, il m'arrivait de penser que ce fut là non seulement le signe d'une certaine forme de vieillissement, de fossilisation intellectuelle, mais aussi la révélation tardive que contrairement à ce que j'avais toujours pensé jusqu'alors, je n'étais pas de ces personnes douées du pouvoir de prendre des décisions justes, voire éclairées, en des laps de temps très courts, ce qui me rappelait aussi à cette évolution qui avait été la mienne dans mes lectures à propos de la destruction des Juifs d'Europe. Jeune j'ai lu Si c'est un homme de Primo Levi en m'identifiant — immodestement — à ce dernier, à sa grande créativité pour éviter les fameuses Selektionen ou de se retrouver au mauvais moment au mauvais endroit. Lorsque je l'ai relu plus tard, assez récemment, je me suis rendu compte à quel point j'avais vieilli pour comprendre que désormais je ferais forcément parti du lot des victimes, d'en mesurer le caractère inéluctable et de ne pas penser un seul instant que je pourrais passer au travers des mailles d'une telle nasse. C'est d'ailleurs dans cette compréhension, mature en quelque sorte, que je mesure aussi à quel point cette lecture juvénile, faisant des camps de concentration de mes lectures d'alors le théâtre de récits d'aventures, d'aventures de survie, cette lecture infantile en somme avait été beaucoup conditionnée par des films dans lesquels le suspense tenait une place centrale, à mauvais escient, tels que les Rescapés de Sobibor de Jack Gold ou encore l'épouvantable Holocaust de Marvin Chomsky ou encore par la lecture, vers l'âge de dix ou douze ans d'Au nom de tous les miens de Martin Gray. Et c'est sans doute dans cette compréhension tardive qu'il faut comprendre les raisons pour lesquelles je suis allergique à la notion même de suspense dans le voisinage rapproché des chambres à gaz.

Les choses auxquelles on pense en conduisant nuitamment sur le boulevard périphérique Nord-Est dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015.