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Et je me demande si ce n'est pas l'ultime reproche que je peux faire à László Nemes, à savoir d'être passablement inculte, et de n'avoir, en quelque sorte, étudié son sujet qu'au travers d'une documentation détaillée mais mal comprise — ainsi il ne manque pas de citer sa connaissance des Manuscrits sous la cendre, telle menace de Saul Ausländer à son camarade d'infortune, si tu fais capoter mon projet d'inhumation, je dénonce les écrits que tu caches dans les cendres, mais c'est un extrait très court de dialogue qui fait d'un point essentiel un détail d'arrière-plan, à la mesure de tout ce qui est rejeté en arrière-plans flous de ce film, un élément qui ne sert qu'à un effet de fidélité du décor —, et ce faisant de n'avoir pas compris qu'il maniait des notions explosives en ignorant tout de leur dangerosité. L'effet est à double tranchant, la justesse de ce qui relève des décors et des costumes donne une force imméritée à un récit à la symbolique besogneuse — et là encore je ne peux m'empêcher de me demander comment, cher Georges, vous avez fait tellement grand cas de cette symbolique, criant au génie presque, lors de la scène quasi finale de noyade dans la rivière Sola, référence appuyée et laborieuse au sauvetage de Moïse, père du peuple juif — cela donne de la puissance à la fausseté, quand il aurait été autrement pardonnable que les éléments du récit soient cohérents, et moins scolaires, quitte à ce quelques approximations dans le décor soient visibles. Cet écart de force gène et montre clairement que la réflexion de László Nemes s'est arrêtée au décor. Et il est infiniment coupable et inculte de se saisir d'un sujet aussi douloureux pour n'en faire, finalement, qu'un élément du décor.

De même il y a quelques années j'avais été choqué par une initiative amie, celle de la fanfare du Surnatural Orchestra ayant créé un spectacle formellement brillant dans ce qu'il déconstruisait un film de Dario Argento, Profondo Rosso, lui substituant une bande sonore radicalement différente de l'originale et, ce faisant, débouchant sur un récit tiers, par malheur ils avaient choisi d'importer dans cette tentative des éléments très mal maîtrisés du décor politique supposé des années septante en Italie, des années de plomb, avec pour point d'orgue de ce spectacle douteux la lecture rendue burlesque du rapport d'autopsie de Pier Paolo Pasolini, que le spectacle tentait, déjà assez vainement, de marier avec le film de Dario Argento au prétexte que les deux cinéastes, tous les deux italiens, étaient, de surcroît, contemporains, sans se rendre compte que c'était comme rapprocher la Grande Vadrouille de Gérard Oury de la Chinoise de Jean-Luc Godard, deux films français de la même époque, le milieu des années 60.

De tels mélanges si mal maîtrisés accouchent de monstres d'autant plus hideux qu'ils sont produits avec une certaine dextérité technique qui rendent de tels effets décoratifs d'autant plus bruyants.