#70

Parmi les nombreuses remarques que ce film appellent pour moi, il y en a au moins une pour laquelle je ne sais pas très bien s'il faut la ranger dans la colonne des reproches déjà nombreux que je fais à ce film ou si au contraire je lui trouve des allures de réussites, dont on ne peut pas dire que j'en ai trouvé beaucoup d'autres, j'exagère sans doute. La première scène d'exécution du film est extrêmement éprouvante, ce qui est rendu d'autant plus inconfortable par la saturation du fond sonore, la peur palpable sur le visage d'un rabbin auquel on retire la kippa avant qu'il ne rejoigne ses semblables dans la chambre à gaz, les cris d'une épouvante collective grandissante, les mouvements désordonnés en tous sens, puisque cela fait partie des objectifs très discutables de László Nemes de nous plonger au cœur de cette horreur, je peux lui reconnaître une certaine efficacité dans la mise en scène, mais c'est une efficacité purement technique qu'il partage par exemple avec Luc Besson. Une fois que le spectateur du film est passé par cette entrée en matière en forme de coup de poing dans le ventre, il est assez remarquable de constater que l'on s'habitue à presque toutes les autres scènes d'exécution. Je pourrais reconnaître à László Nemes que cela fait sans doute écho à ce qu'étaient les premières journées d'un Sonderkommando, qui, le premier jour, devait lutter contre une sidération hallucinante à la vision des scènes effroyables d'exécution, mais qui, répétées sans cesse, étaient désormais vues au travers du prisme atténuant de la routine.

Cela me ramène à cette notion de pornographie progressive de la violence. Tous les films de James Bond ont le même scenario, et tous se finissent, à l'unisson par un corps à corps à mains nues entre James Bond et le vilain, après être naturellement passé par toutes sortes d'armes aux incroyables potentiels de destruction, mais qui toutes se sont avérées impuissantes à détruire James Bond ou le vilain, c'est donc au corps à corps et à mains nues, éventuellement à l'arme blanche, que l'issue du combat se dessine. Il est admirable de voir à quel point, comment cette lutte ultime dans le premier James Bond, James contre le Docteur No, de Terrence Young, dure une poignée de secondes pendant lesquelles James Bond retourne la force du Docteur No contenue dans ses mains gantées de métal contre lui-même, et parvient à prendre la fuite avant la destruction totale du site. Dans les plus récents films de James Bond ce pugilat dure chaque fois plusieurs minutes qui sont un déluge de violence, pendant lesquelles James Bond est systématiquement dominé et en prend très sévèrement pour son grade, n'importe lequel des coups ou des blessures qui lui sont infligés assommerait n'importe quel joueur de rugby professionnel, avant de ne trouver une façon astucieuse, mais jamais exempte d'un surcroît de violence, pour retourner définitivement la situation et tuer, jamais capturer, le vilain. En cela la fin des films de James Bond est une échelle très précise de l'escalade en matière de violence, dont l'équivalent en pornographie est le passage, étape par étape, de la simple suggestion très allusive, les débuts de Playboy, à des scènes ou rien n'est caché de l'acte sexuel représenté dans toutes les focales et dans des contextes, toujours plus avilissants, dans lesquels la violence elle-même, dans sa coloration de plus en plus prononcée, dit enfin ce qui est véritablement représenté : un viol.

Le Fils de Saul contient en lui-même cette graduation et s'inscrit également dans une histoire plus complète d'escalade dans la représentation de la violence. Cela semble réjouir son auteur, dont l'un des buts affichés lors de la promotion du film serait de faire ressentir la réalité des Sonderkommandos au spectateur, je ne reviens pas sur tout le mal fondé de cette entreprise, en revanche le spectateur que je suis frémis d'une épouvante toute particulière tant il sent chez le réalisateur une fascination mauvaise et perverse et la volonté d'une contribution dans un registre collectif où il y aurait aucune urgence à l'emphase.