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Le suspense dans la Liste de Schindler est obscène, comme il l'est dans le Fils de Saul, tant il relève d'une contradiction insultante au caractère précisément inéluctable de la machine d'extermination qu'était le camp de Birkenau, c'est une affaire de registre au même titre que la comédie en camp de concentration n'est pas non plus très seyante ni très maline, fut-elle orchestrée par un maître du burlesque, en la personne de Roberto Begnini dans son épouvantable La vie est belle. Avec le suspense arrive la question de la survie, or on ne peut pas envisager la question de la survie dans un camp d'extermination selon le rythme du suspense. Sur le chapitre des survivants Raul Hilberg est catégorique, ont survécu des personnalités hors normes pour leur capacité à pouvoir prendre une décision quasi instantanée en dépit d'enjeux vitaux, qualité qui est le propre de tout survivant, quel que soit le drame auquel il faut survivre, mais cette qualité rare, seule, était insuffisante, il fallait qu'elle soit de surcroît augmentée par la chance, plus précisément le hasard. Par ailleurs la mortalité en camp d'extermination était phénoménale, seuls cinq mille détenus d'Auschwitz et de Birkenau ont survécu quand on estime à un million cinq cent mille le nombre de personnes qui y ont été déportées. Il n'y avait donc aucun suspense à Auschwitz. On y mourrait. Le plus souvent dans les heures de votre arrivée, soit, mais bien plus rarement, quelques semaines plus tard.