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C'est une chose étonnante que le rhizome humain que nous constituons, ainsi j'ai pu vérifier ces derniers jours, ces surlendemains des attentats du 13 novembre 2015, que la plupart des personnes avec lesquelles j'avais échangé à propos de ces attentats connaissait une personne qui connaissait une des 129, désormais 130 victimes — ainsi dans la communication interne, assez pathétique, de la Très Grande Entreprise qui m'emploie, dès les premiers messages de ce genre reçus, nous étaient adressées les condoléances relatives au décès d'un des collaborateurs, que certes nous ne connaissions pas tous, mais qui néanmoins était un collègue qui aurait été susceptible un jour de nous envoyer un mèl, de nous appeler en se servant du système ultra sophistiqué de messagerie téléphonique de la Très Grande Entreprise, et son nom serait apparu sur l'écran de notre poste, ou encore, dans mon cas, de faire une demande de mise en ligne d'un serveur via un outil administratif qui centralise de telles demandes, dont mon équipe est partiellement en charge, la sincérité des condoléances par ailleurs restait à prouver, elle fut rapidement sujette à caution dans mon esprit tant elle fut, si rapidement, suivie d'une communication qui devait encourager chacun à se remettre au travail, en dépit des circonstances tragiques parce que c'était là ce que nous pouvions faire de mieux et que c'était sûrement ce que notre collègue décédé aurait voulu que nous fassions, je dois être un terrible mauvais coucheur pour me tenir le raisonnement que si j'avais dû faire partie des victimes, ce qui finalement avait manqué de se produire, je ne suis pas certain qu'une telle exhortation à la reprise du travail aurait été ce que j'aurais le plus attendu de mes collègues.

Or si 130 est un nombre effroyable s'agissant de dénombrer des victimes, il reste mathématiquement un petit nombre surtout si on le rapporte au nombre incroyablement vaste des Franciliens, pour ne prendre qu'eux.

Imaginons que la même question si elle avait été posée en France en 1945, plus largement en Europe et plus spécifiquement en Pologne, à propos des victimes de la destruction des Juifs d'Europe, il aurait été impossible que quiconque n'ait pas connu au moins une personne ayant péri dans un camp d'extermination. Or nous sommes encore entourés de personnes qui étaient déjà nées avant le début de la deuxième guerre mondiale, et parmi lesquelles nécessairement quelques-unes qui ont eu à souffrir directement d'une telle perte. Il me semble à cet effet que c'est une raison suffisante en soi pour ne pas dire, faire, et faire dire, n'importe quoi, singulièrement quelque chose de décoratif, lorsque l'on s'approche du sujet de la destruction des Juifs d'Europe.