#54

Ma vie est un immense plat de spaghetti. C'est ce que j'ai dit en entrant dans le bureau de ma conseillère. Je lui ai dit. Ma vie doit être un immense plat de spaghetti, il y a vingt-cinq ans je séjournais chez vos parents en Espagne dans une chambre qui devait être la vôtre, il y avait, encadrée et posée sur la petite commode à côté du lit, une photographie de vous. Elle a marqué sa surprise en précisant, j'étais en train de lui expliquer que sur la photographie elle portait une robe blanche, que c'était une photographie d'elle le jour de son mariage.

Et pourtant, je sais que cela arrive tout le temps. Vous êtes invités chez des personnes que vous ne connaissez pas bien, dans la chambre d'amis, il y a des photographies de gens que vous ne connaissez pas, et vingt-cinq ans plus tard, vous croisez une des personnes en photographie dans cette chambre. Oui, c'est tous les jours de telles occurrences se produisent. Et finalement on ne le sait jamais.

Il y a des années de cela, vingt-neuf pour être précis, j'allais rendre visite à des amis qui faisaient leur coopération en Côte d'Ivoire. Ils habitaient avec d'autres jeunes ingénieurs français dans un bâtiment en U. La partie horizontale du U servait de salle commune, de salle à manger surtout. Le premier soir où je suis arrivé, de nuit donc, j'ai été accueilli par mes amis à bras ouverts, ils m'avaient préparé un lit propre dans la chambre d'un des coopérants, absent (retourné en France pendant les vacances si mes souvenirs sont bons) et m'avaient servi une belle assiette d'attiéké. Cela avait été un choc, le goût de cette semoule, dès le premier soir, parce que naturellement je le reconnaissais pour en avoir déjà mangé, et la dernière fois que j'en avais mangé, c'était effectivement en Côte d'Ivoire, à l'âge de deux ans. Au moment du coucher, mes amis m'avaient donné quelques recommandations, notamment pour lutter efficacement contre la chaleur humide et surtout contre les moustiques. J'avais sans doute insuffisamment vaporisé de répulsif parce que son odeur ne m'avait pas encouragé à en émettre plus que de raison, dans la nuit, je fus réveillé par le bourdonnement d'une de ces bestioles. J'allumai en toute hâte et cherchai dans le tiroir de la table de nuit le répulsif et je tombai au milieu de la nuit sur une petite pile de photographies d'une très belle jeune femme noire nue, sur le lit même où je me trouvais, cela je pouvais le voir du premier coup d'œil, et dans des poses assez avilissantes — et, soit-dit en passant, fort peu imaginatives. J'avais reposé les photographies très médiocres, je détestais d'emblée leur ambiance, dont j'appris plus tard que ma première intuition était la bonne, cette jeune femme, comme d'autres consœurs, avait été ramassée dans un bar de Trechville et avait monnayé ses charmes contre la promesse toujours fuyante d'un voyage en France.

Cinq ans plus tard, mes amis s'étaient mariés et m'avaient invité à leur mariage, de même que la petite troupe des coopérants. Je revoyais avec plaisir certains d'entre eux avec lesquels j'avais sympathisé mais que je n'avais pas revus depuis. Je plaisantais avec l'un d'entre eux, dont j'avais pu élucider, quelques mois après mon départ de Côte d'Ivoire, que c'était à lui que je devais d'avoir contracté une hépatite virale. Il me présenta sa jeune com-pagne qui n'était autre que la jeune femme que j'avais vue nue en photo. Je m'étais souvenu alors que mes amis m'avaient expliqué que les jeunes femmes des bars de Trechville tentaient souvent leurs chances auprès de plusieurs jeunes coopérants. Et je n'osais imaginer quel genre de conversations ils pouvaient bien avoir sur le sujet après-coup. Le commerce de tout ceci voisinait de très près la prostitution pure et simple.

Puis mes amis me présentèrent un type à la mine sombre et pas très engageante qui faisait partie de la petite bande des Africains comme ils se nommaient entre eux, P., que tu n'as pas croisé quand tu es venu à Abidjan parce que lui était en France, mais tu as dormi dans sa chambre.

Le hasard a poursuivi son œuvre. Pour le retour vers Paris, mes amis avaient arrangé que je puisse bénéficier d'une voiture pour laquelle j'avais d'ailleurs offert de partager les frais d'essence et de péage. Et naturellement, ce fut dans la voiture de P. que je fis le voyage du retour, avec comme invitée surprise de dernière minute, qui, elle aussi, remontait sur Paris, la jeune femme des photos. D'ailleurs, dans un premier temps, j'étais soulagé à l'idée que je ne ferais pas le voyage seul avec P. et laissai volontiers la place de devant à la jeune femme, trop content d'être à l'arrière et de m'absenter dans la contemplation et la photographie du paysage qui défilait. Le stratagème joua d'ailleurs parfaitement puisque la jeune femme et P. m'oublièrent du tout au tout et engagèrent une conversation, pas très agréable, qui portait naturellement sur des photographies que la jeune femme ne cessait depuis des années de réclamer à P. Bien sûr la jeune femme et P. parlaient de ces photographies comme s'il s'était agi de n'importe quelles photographies, tous les deux évidemment incapables de se douter que je savais exactement de quelles photographies il était question, pour les avoir vues, une nuit, en pleine nuit, en Côte d'Ivoire.

La jeune femme porte le même prénom qu'une de mes filles.

(Extrait d'Ursula)