#51

C'est quand même bien pratique internet surtout quand vous racontez des histoires, le moindre détail peut promptement être corrigé, ou, au contraire, corroboré, par une recherche rapide. Non d'ailleurs que cela ait la moindre importance pour une fiction, et pourtant cela reste une sorte de réflexe professionnel, manière de s'assurer du sérieux de celui qui trousse le récit. Mais alors, ce faisant, est-ce que tout n'est pas, sur internet, en fait, que fiction, est-ce qu'internet n'est pas une gigantesque fiction ? Mais une fiction dont le moindre détail serait sourcé, c'est-à-dire vérifiable et vérifié. Dans une autre fiction j'ai déjà comparé internet à une Célestine, cette gouvernante que Proust dépêchait à droite et à gauche dans Paris pour s'assurer de l'exactitude de tel ou tel de ses souvenirs dont il faisait la matière de la Recherche. D'ailleurs Célestine était bien davantage qu'un moteur de recherche (jeu de mot involontaire de ma part), elle était également le langage html et les liens hypertextes puisque ramassant au matin avec ferveur les écrits de son maître, et surtout ses nombreuses corrections et ses ajouts permanents, elle cousait et collait tous ces extraits de tailles différentes dans d'impressionnants collages que l'on appelle aujourd'hui des paperolles qui étaient en soit de véritables sites internet.

§

De fait revenu au rez-de-chaussée, dans un grand hall, sur la droite, j'ai trouvé la salle d'audience de la ixième chambre sur la porte de laquelle était scotchée une affichette qui donnait la liste des affaires qui seraient traitées dans l'après-midi, précision faite que l'ordre dans lequel elles étaient listées ne donnait pas d'indication quant à l'ordre dans lequel elles seraient traitées. Ne connaissant pas le nom de famille de Youssef, les prénoms ne figurant pas, même à l'état d'initiales, sur la liste, et, il faut bien le dire, la plupart des noms de cette liste partageant avec le prénom de Youssef d'être d'origine étrangère, des noms comme ça, les informations lues sur l'affichette ne me fournissaient aucune indication utile. La salle d'audience était ouverte. J'y entrais et découvrais une salle dont le dessin d'emblée me parut prometteur pour ses lignes simples et qui désignaient sans pouvoir s'y méprendre les différentes stations d'une salle d'audience, il y avait une longue table et trois grands fauteuils derrière cette table qui ne pouvait être que la cour en elle-même, à gauche de laquelle se trouvait une autre table également fondue dans le dessin de la pièce derrière laquelle serait sans doute assis le procureur et son assistant, il y avait deux sièges, de grands fauteuils à cinq roulettes, mais en plus luxueux que ce que l'on trouve habituellement dans les open spaces que je fréquentais depuis presque trente ans désormais, et à droite une cage, la barre des prévenus, dans laquelle il était facile de comprendre que seraient enfermés les prévenus et leurs gardes, là aussi cela aidait grandement d'avoir vu de si nombreuses œuvres de fiction cinématographique. Devant la cage des prévenus se trouvait une manière de fosse, et des rangées de sièges un peu à l'image des rangées de sièges des prélats dans les cathédrales, sur l'un de ses sièges un avocat en robe avait déjà pris place et compulsait un dossier avec des airs d'élève qui révisait sa leçon au dernier moment. Cet ensemble donnait le sentiment d'une scène sur laquelle donnait une jauge d'une quarantaine de places pour le public, réparties sur six bancs en arc de cercle, le premier desquels m'accueillit, je m'y assis, posais mon sac de photographe duquel je fus tenté de sortir mon appareil-photo pour photographier ce tribunal encore vide à l'exception de l'avocat mauvais élève, c'est finalement cette présence qui m'en dissuada, tant elle faisait obstruction à cette image à la Lynn Cohen, cette photographe américaine contemporaine qui s'était fait une spécialité de photographies d'espaces intérieurs plus ou moins publics, servant toutes sortes de fonctions, parmi lesquelles, de fait, des cours de justice et d'autres espaces administratifs, mais vides, cette photographie, manière de citation de Lynn Cohen, que je me proposais de faire ne serait donc pas déserte, et donc sans mystère et sans intérêt. Déçu donc par cette présence, et après avoir quand même vérifié mentalement qu'une fois la photographie prise il ne serait pas loisible, moyennant quelques coups de tampon de clonage dans un logiciel de retouche d'images numériques, de faire disparaître l'avocat cancre, j'ai fini par me rabattre sur le livre que mon sac contenait.

§

Ces derniers temps je relisais Don Quichotte, lecture qui devenait de plus en plus tendue, non que le récit insomniaque du cavalier de la Mancha se cristallisait sur un passage plus émaillé ou plus délirant qu'un autre, mais ma lecture se teintait d'un brouhaha qui avait commencé à l'état de rumeur à peine audible, pour, en s'agglutinant, devenir un épais fond sonore de moins en moins propice à la concentration ou encore à la lecture, cette distraction allant crescendo à mesure que la salle se remplissait aussi bien dans les rangs du public que sur la scène, si ces deux notions ne sont pas trop irrespectueuses, agitation dont je peinais de plus en plus à m'extraire pour mieux me plonger dans la lecture que je finis par abandonner remisant le livre dans mon sac et désormais attentif au spectacle de cette salle se remplissant. Toute une classe de jeunes gens dont j'aurais dit qu'ils étaient âgés d'une douzaine d'années était invitée à prendre place, en silence, exigeait un assesseur, dans les derniers rangs, événement dont je me suis réjoui en pensant que ces jeunes gens avaient la chance de découvrir une cour de justice en vrai et non, comme cela avait été le cas pour moi finalement, jusqu'à une période très récente, au travers d'œuvres de fiction cinématographique. De même je me suis levé poliment pour laisser passer un petit cortège de toute une famille de personnes noires aux habits à la fois solennels et plutôt colorés, et plusieurs groupes de personnes parmi lesquelles j'aurais pensé que certains devaient avoir une certaine habitude des lieux pour cette façon désinvolte et sans cérémonie, ni hésitation, avec laquelle elles trouvèrent leur place sur les quatre ou cinq bancs, j'avais dit six non ?, en arc de cercle, si je disposais d'une gouver-nante dévouée, je m'empresserais de la dépêcher à Créteil en lui demandant, Célestine, vous serez bien aimable de vouloir vous assurer que les bancs disposés en arc de cercle dans telle salle d'audience du tribunal d'instance de Créteil sont bien au nombre de cinq, même à l'heure de l'option de street view dans Google maps une Célestine un peu débrouillarde aurait encore une longueur d'avance pour vérifier de tels détails.

(Extrait de Raffut)

Photographie de Lynne Cohen