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L'automne dernier j'étais allé rendre visite à mes amis Daniel et Lola qui vivent dans le Var dans un endroit magnifique et sauvage dont j'avais de nombreuses fois entendu parler, Lola y avait grandi. Je découvrais cette maison biscornue dont Daniel, avec son vrai talent de conception en volumes, avait fait un havre qui par ailleurs abritait son atelier de sculpteur. Pendant ces quelques jours passés dans leur merveilleuse maison, nous nous étions promenés sur les pistes qui partaient de chez eux dans les massifs rocailleux parmi lesquels j'avais notamment trouvé des oronges, des amanites de César, ces extraordinaires champignons dont j'avais tant de fois entendu parler, que je trouvais pour la première fois, mais que j'ai reconnus sans mal et que nous avons dégustés crus avec un filet d'huile d'olives et de jus de citron. Nous avions longuement échangé avec Daniel à propos de son travail de poésie visuelle pour lequel je lui avais proposé une adaptation en html qui permettait l'intervention du hasard selon des scripts écrits par Archiloque et qui faisaient partie de ma boîte à outils. C'étaient les vacances de la Toussaint et Mina, la fille de mes amis, se réjouissait de recevoir des visites d'un jeune garçon, un ami d'enfance, le fils de Barbara, elle-même l'amie d'enfance de Lola, qu'un soir son père est venu chercher pour le ramener chez lui. Lorsque j'ai entendu la voix de cet ami de mes amis j'ai sursauté tant j'avais gardé un souvenir précis de cette voix, ce dont d'ailleurs je ne me serais jamais cru capable, et de fait quand cet ami est entré dans la cuisine, je l'ai reconnu, en l'accueillant d'un Vincent ? qui l'a fait sursauter parce que lui évidemment n'avait plus aucune idée de qui j'étais et ne me remettait pas du tout. Le maintenant dans cette ignorance, j'ai eu un peu de plaisir à lui expliquer que je savais par exemple qu'il était pianiste ou encore qu'il était sorti avec une fille qui s'appelait Laurence et que même il avait été une fois avec cette même Laurence à un concert de Pat Metheny et un autre gars et que justement j'étais cet autre gars. Alain ?, m'a-t-il demandé, ce qui m'a foudroyé. Non, Alain c'était mon frère. Moi c'est Philippe. Vincent ne voyait pas avec précision, ou plutôt il était gêné. Gêné parce que Vincent était sorti avec Laurence qui m'avait précisément quitté pour lui, ce qui m'avait un peu séparé de Laurence, pas très longtemps puisque très rapidement nos rapports avaient évolué et étaient devenus des liens amicaux d'une très grande force. Je rappelais même à Vincent un week end mémorable que nous avions passé ensemble avec Isa et Laurence dans le Vexin dans la maison de campagne de gens dont j'ignore tout, au retour duquel j'avais pris une photographie que je trouve magnifique de Vincent et de Laurence s'embrassant photographie prise depuis la plage arrière de la vieille Volvo de Raymond, le père de Laurence, je ne rappelais pas la photographie à Vincent, photographie dont je sais qu'elle avait un moment orné le bureau de Laurence, mais ça y était Vincent me remettait tout à fait au point de me demander des nouvelles de mon frère Alain. Ce qui assombrit immédiatement Daniel et Lola, qui avaient précisément été les premiers amis que j'avais appelés au moment de la mort de mon frère Alain, Vincent à poropos duquel j'apprenais donc qu'il avait entretenu des liens d'amitié avec mon frère Alain, dont il ignorait apparemment le décès il y avait désormais vingt et un ans. Et ce n'était pas tellement le choc de devoir l'apprendre à Vincent qui me fit tressaillir en somme, mais la pensée curieuse que dans l'esprit de quelqu'un qui avait connu mon frère Alain, ce dernier ait pu survivre si longtemps, fusse seulement en pensées, vingt et un ans, à sa mort. Se pouvait-il que mon frère ait effectivement vécu ces vingt et une années ? Et dans l'esprit de combien d'autres personnes encore il se pouvait qu'il continue de la sorte à vivre ?

Et écrivant ces quelques lignes pour décrire l'un de ces spaghetti de l'existence ce matin, le lendemain des tueries dans Paris le 13 novembre 2015, je me dis qu'il ne fait aucun doute que parmi les si nombreux disparus tués lâchement hier soir, certains vont connaître des existences fantomatiques dans l'esprit de personnes les ayant perdues de vue même tout récemment. Ce n'est évidemment pas une consolation, c'est même tout le contraire, des instruments de torture à retardement.