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Cela n'a évidemment aucune importance mais je sais désormais que c'était du café puisque le surlendemain, l'un des surlendemains, un livreur, venant apporter à ma voisine Catherine une commande à domicile, a sonné chez moi pour me demander si je pouvais, en son absence, accuser réception de ce colis et le lui remettre à l'occasion, ce qui est une pratique courante dans notre quartier, et le soir même quand ma voisine Catherine est venue prendre son colis, elle m'a révélé que ce paquet mystérieux avait un contenu on ne peut plus trivial, puisqu'il s'agissait d'une nouvelle machine à café, ce à quoi j'ai acquiescé en souriant, Catherine ne pouvait pas savoir qu'elle me révélait là un détail qui me permettait de lever une ambigüité, si infime soit-elle, de mon récit en cours, dont elle serait bien surprise d'être un personnage, si minime soit-il. En sorte, toutes proportions mal gardées, et je suis sûr que la chose lui ferait plaisir, littéraire qu'elle est, ma voisine Catherine s'était conduite comme Madame Straus avec Proust lui apportant tel ou tel détail à propos de la vie mondaine à Paris, dont son ami Marcel avait besoin pour donner un peu de cette épaisseur, de cette touffeur, aux pages de la Recherche. Donc ma voisine Catherine boit du café le matin. Et non du thé. Et j'imagine que c'est à ce genre de choses que l'on mesure l'écart entre le grand Proust et votre humble serviteur, le grand Proust ne se serait pas contenté de si peu, il aurait également voulu, en plus de la couleur des souliers de la Duchesse de Guermantes, en connaître le nom du fabricant et la pointure, quand bien même il n'aurait pas révélé autant de détails à nous ses lecteurs, et on voit bien le genre de modeste écrivain que je suis, puisque je me contente de savoir que ma voisine Catherine boit du café et que je ne cherche pas, par tous les moyens, à savoir avec ou sans sucre ? Et combien de sucres?