#21

Oui, je fais vraiment ce genre de calculs, souvent de tête d'ailleurs. Pour moi le calcul mental est une arme, c'est une arme qui m'a été confiée par mon père qui excelle dans l'exercice et qui m'a copieusement entraîné à son maniement. Comme par exemple, mais cela j'ai oublié du tout au tout comment faire, de se servir d'une règle de calcul, lui au contraire, en avait toujours eu une sur son bureau d'ingénieur, doit toujours l'avoir — je vérifierais la prochaine fois que je vais à Garches, finalement j'aime bien qu'il y ait encore des choses dont on ne puisse pas s'assurer sur internet, à la réflexion, je peux me connecter sur le bureau d'Oscar, l'ordinateur de mon père s'appelle Oscar, à distance, depuis mon garage, pour de menues réparations, mais je ne peux pas voir ce qui est vraiment sur le bureau de mon père, et donc savoir si s'y trouve toujours sa règle à calculer —, et m'expliquait qu'il allait beaucoup plus vite à calculer avec ce petit instrument en bois qu'avec une calculette, longtemps on a dit une machine à calculer, ce sont devenues des calculettes quand les ordinateurs ont pris le pouvoir, du coup les machines à calculer, pourtant également des machines dites de Turing, sont devenues de vulgaires (et méprisables) calculettes. D'ailleurs mon père m'avait expliqué qu'il s'était retrouvé dans de nombreuses situations où cette faculté de calcul mental, finalement assez mal partagée parmi ses interlocuteurs, lui avait permis de réaliser de très bonnes affaires et même, oui, je sais c'est invraisemblable, quand il avait été chargé d'acheter des avions pour le compte de la compagnie aérienne qui l'employait comme ingénieur. J'y ai repensé récemment. Je m'étais moi-même servi de cette capacité de calcul mental rapide (encore que dans mon cas j'appellerais surtout cela une capacité d'approximation numérique rapide, par exemple dans le cas qui nous occupe, j'avais calculé 100x60x25, donc 150000, sans compter que j'ai une certaine habitude de multiplier 25 par un toutes sortes de nombres, 25 étant le nombre de mètres d'une longueur de piscine et vous n'imaginez pas le nombre de fois que j'ai pu faire toutes sortes de calculs pour tromper l'ennui de la nage, comme par exemple de calculer le nombre de litres d'une piscine olympique, comme celle de Montreuil, trois millions de litres, calcul dont l'exactitude m'avait été confirmée par le maître-nageur, quand, en sortant de l'eau, je lui avais demandé, pure curiosité, le nombre de mètres cubes d'eau pour remplir la piscine, 3000 m'avait-il répondu, ça correspondait à ce que j'avais calculé en nageant lui avais-je répondu, il paraissait un peu interloqué, les choses auxquelles on pense en faisant ses longueurs à la piscine de Montreuil, mettant à profit sa pause-déjeuner et les choses auxquelles on pense en n'emportant inhabituellement pas sa besace de photographe en sortant dîner avec une amie de longue date) pour négocier le prix d'un nouveau lit chez un fabricant de meubles — calculant et recalculant sans cesse sur quels articles faire porter les différentes associations de pourcentages de rabais que je négociais auprès du vendeur — et reproduire ce que tant de fois j'ai vu le père faire, dans toutes les réceptions d'hôtel du monde entier et de l'avoir entendu, il y a très longtemps, me révéler que parfois le prix d'avions avait été pareillement négocié, pas des petits avions, non, des Boeing 747, oui, il semble que l'on puisse marchander des 747, surtout quand " on " en achète une douzaine.

Autre histoire d'avions du même tonneau, au moment de la première crise énergétique, premier choc pétrolier, le monde de l'aéronautique s'est sérieusement creusé les méninges pour ce qui était de faire des économies de kérosène, et des ingénieurs du monde entier ont planché sur le sujet, un des moyens d'y parvenir consistait à alléger les avions. Pour donner une idée, avant le premier choc pétrolier, les pilotes des avions qui couvraient de relativement petites distances avaient des habitudes, pour ce qui était d'embraquer du carburant, du kérosène, qui ressemblaient à celles de monsieur tout le monde faisant le plein à la pompe quand le besoin s'en faisait sentir, c'est-à-dire quand monsieur tout le monde n'a plus beaucoup d'essence dans son réservoir. Ainsi un avion qui aurait fait Paris-Lille ne refaisait pas le plein à chaque voyage mais quand c'était nécessaire et pouvait, semble-t-il, faire quelques allers-retours de cette distance avant d'avoir besoin de refaire le plein, or le plein d'un avion est une quantité considérable de kérosène, un carburant très peu raffiné et donc très dense et lourd, et donc dans chaque plein de kérosène était contenu la dépense énergétique nécessaire au transport de son propre poids : pour réduire la dépense de kérosène les avions devraient désormais faire le plein avant chaque vol d'une quantité la plus proche possible de celle nécessaire pour le vol pour lequel l'avion s'embarquait, avec, bien sûr, une petite marge de sécurité. Une autre technique consistait à faire perdre du poids aux avions, par exemple en remplaçant l'argenterie (en inox véritable) avec des couverts en plastique jetables, ça paraît à peine croyable, mais des ingénieurs et des pilotes dans le monde entier ont planché sur de tels programmes de régime des avions, et parmi eux, un que je connais bien, qui avait notamment rendu visite à quelques avions de la compagnie qui l'employait, et fait supprimer, par exemple, les plantes vertes des premières classes, oui, avant le premier choc pétrolier des plantes vertes volaient un peu partout dans le monde. Une compagnie de construction d'avions, Lookhead-Martin, si ma mémoire est bonne, avait même lancé un concours d'idées avec des prix substantiels, cent dollars à toute idée qui permettait de faire perdre une livre ou une pierre à un avion. En tout cas chez les De Jonckheere, c'était souvent le soir pendant le repas que l'on planchait sur le problème pendant le dîner.

Finalement quand je fais travailler, notamment Adèle ou Nathan, à mes petits films d'animation, je reproduis un atavisme familial, paternel du moins, en m'appuyant sur l'imagination de mes enfants. (Extrait de Février)