#16

Quiconque me connaît, même seulement un peu, sait que j'ai la ponctualité à la fois maniaque et autoritaire. D'ailleurs je n'arrive jamais à l'heure aux rendez-vous mais systématiquement en avance, cette avance étant généra-lement égale à la marge d'erreur substantielle que j'ai parfois prise pour parer les impondérables et être en dépit de ces derniers immuablement à l'heure, voire légèrement en avance.

Et on imagine bien que si je devais me rendre au dernier hommage rendu à un homme que j'aimais, mais surtout dont j'aime la fille d'une amitié qui dure désormais depuis plus de trente ans, je prenne une marge considérable et que je ne coure aucun risque d'être en retard à cette mise en bière.

Et pourtant. Je serai donc arrivé avec une demi-heure de retard à la mise en bière de Raymond, le père de Laurence Je peux chercher des raisons à ce retard, il y en a, des objectives et d'autres moins, par exemple le trafic a été tout bonnement interrompu sur la ligne du Réseau Express Régional que j'allais prendre pour rejoindre la ligne de chemin de fer qui devait me mener à l'hôpital, mais une telle interruption, aussi spectaculaire, qu'elle soit ne pouvait pas me faire arriver en retard, j'ai mes marges et je connais par cœur les itinéraires secondaires dans cette partie de Paris et de sa banlieue. Et, de fait, j'aurais dû être pile poil à l'heure en dépit de cette interruption vraiment spectaculaire du trafic, ce qui laisse à penser sur la qualité de mes marges. Puisque mon train de banlieue Ouest, que j'avais fini par rejoindre à Saint-Lazare plutôt qu'à la Défense, ce train, dont le trajet est devenu rare pour moi, mais désormais jamais sans penser à sa description par Peter Handke dans Mon année dans la baie de personne, et chaque fois de me dire que c'est précisément ce train-là que lui prend quand il se rend dans la métropole, ce train s'est arrêté juste devant l'hôpital à la salle funéraire duquel se trouvait la cérémonie de mise en bière, et je ne pouvais pas ignorer d'ailleurs que cet hôpital portait bien le nom de Foch puisque j'y ai déjà rendu visite à ma mère il y a très longtemps. Laurence m'avait bien précisé qu'il s'agissait de l'Hôpital Foch, mais je ne sais pas pourquoi, je jurerais qu'elle avait parlé de l'Hôpital de Saint-Cloud - l'Hôpital Foch de Saint-Coud avait-elle dit, j'en suis à peu près sûr - qui lui, l'Hôpital de Saint-Cloud, pas Foch, aussi, se trouve en bordure de cette ligne de chemin de fer occidentale et cet autre hôpital, celui de Saint-Cloud, je sais également très bien où il se trouve puisque j'y ai déjà rendu visite à mon père, là aussi il y a très longtemps. Et je devais aussi savoir que cet hôpital, celui de Saint-Cloud, ne s'appelait pas l'Hôpital Foch, quand bien même je ne sais pas comment s'appelle l'hôpital de Saint-Cloud - l'Hôpital René Huguenin, je viens de le vérifier sur internet, ça serait peut-être pratique que je dispose d'internet sur mon téléphone de poche. Et donc je ne suis pas descendu à Suresnes comme j'aurais dû le faire convaincu que je devais aller jusqu'à Saint-Cloud d'ailleurs c'est bien pour Saint-Cloud que j'avais pris un billet. Et en tout hâte, je suis descendu à l'hôpital de Saint-Cloud en contrebas de la gare de chemin de fer pour demander où se trouvait le salle funéraire mais Monsieur elle n'est pas du tout là elle est rue je ne sais plus ce qu'elle m'a dit mais sur le coup j'ai tout de suite su que c'était du côté même du quartier où Laurence avait grandi et où ont habité ses parents jusqu'à cette semaine dernière encore, un autre quartier de Saint-Cloud, à une bonne vingtaine de minutes à pied de la gare, sans compter la terrible montée de la gare de Saint-Cloud que je ne me voyais pas monter au pas de charge, épanchement de synovie et arthrose, possible syndrome de la jambe sans repos. J'ai fini par appeler le compagnon de Laurence, qui, lui, a un téléphone de poche intelligent, Laurence est comme moi, assez réfractaire à cet outil, manière de canif suisse numérique, qui m'a expliqué que donc, pas du tout, Suresnes et pas du tout Saint-Cloud, alors s'il te plaît dis à Laurence que je vais être en retard. Et naturellement le temps de rebrousser chemin jusqu'à Suresnes en passant par la Défense parce que le prochain train pour Suresnes, depuis Saint-Cloud, était quarante minutes plus tard, bref je suis arrivé en nage, forte chaleur, claudiquant, genou, arthrose, pour finalement étreindre Laurence que je n'avais pas vue depuis un an — je me demande même si la dernière fois que j'avais vu Laurence n'avait été lors de ce dîner chez elle où nous avions, les enfants et moi, rencontré la famille de Diketi —, en tout cas pas depuis son retour le mois dernier de l'hémisphère sud, et l'étreignant, les larmes au bord des yeux, j'ai repensé, les choses auxquelles on pense en étreignant sa plus ancienne amie qui vient de perdre son père, un homme auquel je dois, je crois, de savoir conduire et aussi pêcher la truite dans les rus cévenols, encore que je n'ai plus pêché plus ou moins depuis ces leçons fructueuses, à ce cours d'allemand en terminale et son étude d'un texte de Sigmund Freud dans lequel il explique, je crois que c'est dans Psychopathologie de la vie quotidienne, ce concept d'auto-aveuglement, en allemand Selbstverblindung, qu'il découvre à la gare de Vienne, un jour où il doit y attraper une correspondance pour rendre visite à son frère, visite qu'il n'anticipe pas avec plaisir, le frère de Freud étant une figure autoritaire qui cornaque souvent son frère, — on cornaquait pas mal chez les Freud — correspondance dont il sait qu'elle est serrée, et le sait d'autant plus que, de fait, il avait fait son deuil d'une exposition à Vienne, de statuettes africaines je crois, mais je confonds peut-être, admettant qu'il n'aurait pas le temps d'aller voir cette exposition entre ses deux trains, le deuxième train qui doit l'emmener chez son frère, et qu'il finit par manquer parce que, croit-il, il n'a pas vu le tableau des correspondances et qu'il ne sait pas depuis quel quai part ce deuxième train, et le manquant finalement, il doit télégraphier à son frère pour lui expliquer ce retard, qu'il met d'ailleurs à profit pour aller voir cette exposition dont il se faisait en fait tout un plaisir alors que d'aller voir son frère non, tout ceci est expliqué avec la clarté freudienne habituelle, et des phrases plus courtes que les miennes, clarté qui lui permet notamment de se souvenir qu'en fait il est bien passé devant le quai duquel partait le train qui devait l'emmener chez son frère mais qu'il a, en quelque sorte, regardé ailleurs, plus exactement qu'il s'est auto-aveuglé, en allemand die Selbstverblindung, et je pensais à cette capacité d'auto-aveuglement qui avait été la mienne ce matin et qui ne m'avait pas fait descendre à Suresnes au moment où j'aurais été parfaitement à l'heure pour la mise en bière du père de Laurence, et qu'au moment même où les portes se sont fermées sur le quai de Suresnes en partance pour Saint-Cloud, j'ai eu cette pensée étrange tout de même, je me suis mis à penser au portrait de Freud tel qu'il a été réalisé par Andy Warhol, portrait dont je pense, comme de toute cette série de portraits, le plus grand mal, peintures décoratives, intrinsèquement décoratives, les choses auxquelles on pense en ne descendant pas au bon arrêt de train sur la ligne de la banlieue occidentale de Paris, et de fait une demie heure plus tard en arrivant en retard à la mise en bière du père d'une très ancienne amie, l'étreignant et comprenant, dans cette étreinte, les raisons même pour lesquelles on ne voulait pas aller à cette mise en bière: ne pas vouloir voir le cadavre du père de Laurence, comme de voir aucun cadavre d'ailleurs, et certainement pas celui d'un homme que l'on aurait aimé et encore moins un cadavre qui porterait sur lui les traces de sa mort tragique, parce que justement un tel cadavre, dans un hôpital de la banlieue occidentale de Paris, et bien j'en ai déjà vu un, celui de mon frère Alain à la morgue de l'hôpital de Garches, un peu plus loin sur la même ligne de chemin de fer et que ce dernier portait en haut du visage une trace de sang, sans doute de celles que l'on ne peut plus nettoyer, mais paradoxalement, j'y pense aujourd'hui, pour la première fois depuis vingt-deux ans, ce jour-là horrifié, apeuré je n'ai sans doute pas longtemps regardé le visage de mon frère, pour la première fois, ce visage donnait le sentiment de paix, de tranquillité, et à la réflexion ai-je déjà vu une telle expression sur le visage de mon frère? Les choses auxquelles on pense en étreignant cette amie chère, en nage, elle, admirablement élégante, dans une robe fourreau noire, présentant à mon étreinte ce sourire inaliénable, même dans une telle tristesse.

(Extrait de Février)