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Je me suis souvenu d'une conversation que j'avais eue avec mon avocate trois ans auparavant, dans un café à la sortie du tribunal d'instance de Bobigny, nous étions à une terrasse, pour permettre à mon conseil de soulager son désir de tabac, il faisait frais, elle avait commandé un thé dont je voyais bien à sa moue qu'elle ne le trouvait pas très à son goût, pour ma part j'avais commandé un Perrier rondelle qui était nettement trop froid pour les circonstances, et aussi sans rondelle, j'avais de plus en plus froid au fur et à mesure de notre conversation. Pendant les deux années qu'avait duré la procédure pour établir la résidence des enfants suite à notre séparation, la mère d'Émile et moi, cette avocate avait assez patiemment fait mon éducation juridique, m'expliquant notamment que la justice était beaucoup une affaire de discernement patient dans une échelle de gris très étendue. Que le curseur même de la justice n'était pas fixe. Qu'il n'était pas placé au même endroit par tous les juges, elle m'expliquait par exemple qu'on ne pouvait pas connaître la toile de fond de chaque juge, que ces derniers étaient censés trancher en toute neutralité, mais qu'ils restaient des hommes et des femmes, que par exemple on ne pouvait pas exclure que le juge dont nous venions de quitter la cour, et qui avait mis le jugement en délibéré à une date ultérieure, avait des amis proches qui furent parents d'un enfant autiste et que de ce fait la lecture que ce juge-là ferait de notre dossier serait très attentive à toutes les pièces relatives aux prises en charges thérapeutiques d'Émile et moins à d'autres. Elle m'expliquait que les législations changeaient mais qu'elles laissaient des traces dans l'esprit des juges auxquels le code avait demandé pendant longtemps de trancher dans un sens et désormais dans un autre. À ce titre elle donnait cet exemple qui servait beaucoup à la leçon de droit de son père, ancien procureur de le République et ancien juge, homme que j'avais croisé au tout début des années 80, le cas exemplaire de la législation relative aux joueurs de bonneteau, dont il apparaissait que la pratique avait été tour à tour poursuivie et punie, puis tolérée en dépit du fait qu'elle était proscrite, puis cette tolérance est devenue officielle, inscrite dans les textes, jusqu'à ce qu'une affaire de bonneteau un peu particulière vienne à apporter un nouvel éclairage sur la pratique et que cette dernière redevienne illégale, mais tolérée ou poursuivie de façon aléatoire ou presque, bref il y avait eu dans ce domaine des allées et venues de la justice qui prouvaient assez que la justice était en premier lieu une affaire de cir-constances, de contexte, or le contexte était, avant tout, la dimension tout juste supérieure à toute chose, une sorte d'éclairage, et l'éclairage, en bon photographe, j'y voyais surtout de la poésie. La justice c'était surtout une affaire bougrement humaine, quelque chose de terriblement imprécis, de fondamentalement désordre.

(Extrait de Raffut)