#11

Ma fille s'appelle Madeleine. Elle ne s'appelle pas Sarah.

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Le lundi matin, tandis que j'accompagne mes filles à l'école, mon aînée engage la conversation à propos de la conjonction de deux faits divers dont elle a entendu parler au travers de ses réseaux sociaux : d'un côté un jeune homme a choisi de se filmer en train de martyriser un chaton, notamment en le lançant avec force contre un mur, et il a été assez crétin pour déposer cette séquence lamentable sur un site de partage de vidéographies, engageant contre lui une très massive levée de boucliers, une ancienne étoile de cinéma, plus très étincelante, se faisant l'étendard d'une pétition en ligne qui aurait mobilisé rien moins que trois cent mille signataires. Le second fait divers partage avec le premier d'avoir été filmé par ses auteurs, ceux-là mineurs, dans le but également de mettre le film de leurs exactions en ligne, cette fois la victime est un jeune homme handicapé mental que ses agresseurs ont choisi de jeter à l'eau dans une petite marre. Ma fille Sarah, ma fille aînée s'appelle Sarah donc, se désolait de ses deux faits divers, trouvant cruelle l'attitude envers le chaton et exécrable l'agression du jeune homme handicapé. Autant de choses qu'elle n'exprime pas tout à fait de cette façon, davantage avec des expressions plus contemporaines, davantage de son âge. Mais c'est bien cela qu'elle veut dire. Et comme je suis sur le point de la féliciter de cette compréhension ordonnée de ce qui relie ces deux faits divers et de ce qui les différencie, elle m'assure d'une plus grande indignation encore de sa part vis-à-vis de commentaires qu'elle a lus sur les réseaux sociaux qu'elle fréquente assidument, commentaires qui visaient à rapprocher les deux faits divers au motif que l'un a été perpétué par Farid, tortionnaire du chaton donc, et l'autre par Mohammed, celui-là agresseur du jeune homme handicapé, Farid, Mohamed, tout est dit, disent les commentaires, dit Sarah, consternée.

Et comme cette fois je la félicite pour son bon discernement, elle lâche, tu imagines si on avait fait cela à Émile ?

Émile est le petit frère de Sarah. Émile est handicapé mental. Autiste. Enfin autiste c'est vite dit. Disons que le handicap d'Émile se situe dans une marge pas très nette, à la frontière de l'autisme, mais nul ne sait exactement de quel côté de cette frontière. Autiste peut-être, handicapé mental, oui, cela indéniablement. Hélas. Et oui, je ne préfère pas imaginer si une telle chose advenait à Émile. (Extrait de Raffut)

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Mon fils s'appelle Nathan, pas Émile. Et Adèle s'appelle Adèle, pas Zoé.