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Je me souviens parfaitement de la photographie d'identité policière de cette jeune femme le lendemain dans les journaux, de cette éraflure qui soulignait son regard mauvais et de sa ressemblance d'avec mon ami Patrick, mort quelques années plus tôt, d'une overdose d'héroïne. On aurait vraiment dit Patrick en fille. Et cette éraflure, si petite, paraissait tellement bénigne en comparaison du bain de sang qu'avait été sa cavale et celle de son compagnon qui lui, d'ailleurs, était mort. De lui je me souviens qu'il y avait une photographie dans la presse les jours suivants sur laquelle on le voyait portant un t-shirt à l'effigie des Rolling Stones, on aurait dit un copain du lycée, le copain de n'importe qui au lycée, de vous, de moi. Audry Maupin était le sosie de tous les copains avec lesquels on a fait, un jour ou l'autre, de l'escalade, cette photographie de lui, les mains pleines de magnésie, en haut d'une falaise, en moyenne montagne, Ardèche, Cévennes, Buis-les-Baronnies, Alpilles, Corbières, où sais-je ?, toutes les personnes de ma génération peuvent regarder cette photographie et penser qu'elles y étaient et qu'elles ont déjà grimpé avec ce type, qu'il les avaient assurées, ce qui, en soi, n'est pas très rassurant. Par ailleurs, je réalise, en constatant, après avoir recherché l'information sur internet, quand même bien pratique cet outil-là, que contrairement à ce que je pensais, le bilan macabre de cette cavale était de quatre morts, cinq avec Audry Maupin, et de six blessés, j'aurais juré que les morts avaient été au moins une dizaine, et que cette exagération mentale que j'ai toujours faite de ce bilan, ce n'est pas la première fois que je fais cette recherche sur internet parce que ce n'est pas la première fois que je repense à cette cavale, trouve une explication curieuse, dont apparemment je ne suis pas la seule personne dupée et donc concernée par cette explication : Florence Rey a exercé une fascination curieuse sur toutes les personnes qui ont découvert le lendemain matin de cette cavale, le visage impassible en apparence et sa fameuse éraflure, impassibilité qui s'est d'ailleurs confirmée lors de son procès où elle est apparue également placide, reposée surtout, plutôt mignonne, habillée comme toutes les jeunes femmes de son âge à cette époque, un pullover vert sans forme recouvert d'une veste en jean déteint, et je pense qu'une partie de la fascination qu'a pu exercer ce couple de jeunes gens était que tout un chacun avait le sentiment de les connaître, tant ils étaient génériques, presque sans visage, comme le personnage de Tintin de Hergé peut l'être, avec le même effet de visage sans trait dans lequel il est tellement facile de se couler, ces deux jeunes gens ont offert à toute une génération, je n'avais même pas trente ans, je pouvais encore passer pour jeune, il m'arrivait encore d'aller écouter des concerts au Bataclan, de se fondre dans la peau de personnages si peu recommandables, de s'identifier à eux, ces deux jeunes gens étaient devenus des personnages. Plus des personnes. Et tout ceci est contenu dans trois photographies médiocres, celle, bête photographie d'un souvenir de vacances en haut d'une voie d'escalade, celle, non moins bête d'identité judiciaire, quant à la troisième d'une très consternante banalité, des photographies de presse de celles que l'on permet au début d'un procès, avant de raccompagner des photographes de presse sans grand talent, sinon leurs agences les enverrait au bout du monde, pour photographier Florence Rey, le jour d'ouverture de son procès aux assises n'importe quel clampin avec un boîtier autour du cou fait l'affaire. Trois malheureuses photographies et c'est presque un mythe. Et cela l'est d'autant plus qu'il ne repose que sur trois photographies, pas plus. Rien à voir avec la pléthore d'images qui seraient celles du même fait divers survenu aujourd'hui, ce qui n'est encore rien, par rapport à ce que cela sera dans une dizaine d'années quand justement, toujours le même fait divers pourra être suivi en direct depuis des images aériennes de drones, plus rien ne sera alors laissé à l'imagination, la diversion, j'y tiens, sera totale, ce sera nettement plus difficile alors de devenir une icône, fut-elle délétère.

Contrairement à ce que j'avais toujours cru jusqu'alors, ces trois photographies n'avaient pas été augmentées et épaissies dans mon imagination par l'idée que les policiers, qui étaient finalement parvenus à mettre fin à cette cavale, en tuant Audry Maupin et en capturant Florence Rey, étaient nécessairement passés sous mes fenêtres avenue Daumesnil, toutes sirènes hurlantes et les moteurs de leurs véhicules dans d'impressionnants surrégimes, les rapports poussés jusqu'aux extrêmes limites mécaniques. Aujourd'hui je me souviens à peine d'avoir vu passer quelques voitures de police sous mes fenêtres ce soir-là, je revenais peut-être moi-même de Nation, j'étais de l'équipe du soir, en été et au printemps il m'arrivait de faire le chemin à pied depuis Nation en sortant du Réseau Express Régional, en grande partie pour m'éviter les interminables couloirs de correspondance jusqu'à la ligne en direction de Charles De Gaulle - Étoile en passant par Denfert-Rochereau, mais ce soir-là, j'avais dû prendre le métropolitain jusqu'à Daumesnil, tout ceci ne m'a pas du tout frôlé, le soir-même je n'ai pas ouvert mes fenêtres pour me pencher en direction de la Porte Dorée et tâcher de voir vers où toutes ces sirènes convergeaient, non, il est probable que j'ai dû lire pour faire venir la fatigue et l'endormissement, à l'époque je lisais beaucoup, ce n'est que le lendemain que j'ai découvert l'éraflure sous les yeux du fameux visage impassible dans les kiosques.