#6

Diketi était effectivement l'ancien compagnon de Laurence. Il était aussi devenu un ami que j'aimais beaucoup, mais aussi un éducateur musical spécialisé pour Nathan, mon fils handicapé mental. Diketi est mort pendant l'été 2014 d'un accident vasculaire cérébral. Cela avait été pour nous tous une perte terrible. Un mois plus tard les proches de Diketi, qu'à l'exception de Laurence je ne connaissais pas du tout, les membres de sa famille parmi lesquels sa mère, sa sœur et sa fille, avaient organisé une sorte de cérémonie du souvenir. Avec les enfants nous avions tenu à nous y rendre. Cette rencontre se tenait dans les locaux très peu ventilés d'un syndicat à Pantin, il y faisait une chaleur moite et à vrai dire cela avait l'air de convenir à tous qui étaient, nombreux, d'origine africaine qu'ils partageaient avec Diketi. Quelques-uns parmi les très proches de Diketi, dont Laurence, ou encore la fille et la sœur de Diketi, eurent le courage remarquable de dire quelques mots qu'ils avaient préparés pour l'occasion, tous se soutenaient les uns les autres, c'était très émouvant et je voyais bien à quel point cela émouvait mes filles, même Nathan n'en menait pas large, moi-même je me tenais près de l'entrebâillement d'une fenêtre et tentais par tous les moyens d'en humer des gorgées d'air moins chaud pour m'aider à lutter contre les larmes et les vagues d'émotions submergeantes.

Qui trônait, comme sur un autel, derrière les personnes qui prenaient courageusement la parole à la mémoire de Diketi, il y avait une magnifique photographie de ce dernier, un portrait remarquable qui rendait parfaitement justice à la très grande beauté de Diketi. Il avait le regard lointain, son visage anguleux, son teint foncé, cuivré, tel que le rendait très bien le noir et blanc de ce portrait décidément somptueux, entouré de cette masse impressionnante de dreadlocks, une manière de sage, ce qu'il n'était pas, mais d'homme bon, cela oui.

Tandis que nous allions repartir, j'ai croisé la sœur de Diketi à laquelle j'ai voulu dire quelques paroles réconfortantes, lui indiquer par exemple que pour notre petite famille, Diketi avait joué un grand rôle, qu'il avait été l'éducateur musical spécialisé de mon fils Nathan qui est handicapé mental et que les sessions de Diketi avec Nathan avaient été des moments précieux pour Nathan. Le visage de la sœur de Diketi s'est illuminé et elle m'a demandé si Nathan était venu ce soir, je lui indiquais que oui, que Nathan était le grand gaillard un peu absent qui se tenait pas très loin. La sœur de Diketi était terriblement émue et elle m'avoua que c'était d'un grand réconfort de rencontrer Nathan dont Diketi lui avait si souvent parlé, de Nathan et du travail qu'il faisait avec Nathan. Il y avait dans cette situation un retournement très inhabituel puisque le handicap de Nathan devenait, de facto, une raison de réconfort et qu'immédiatement la sœur de Diketi voulait absolument échanger davantage avec Nathan, avec nous, elle avait dit les choses dans cet ordre, avec Nathan, puis avec nous. Elle voulait absolument me donner son numéro de téléphone, puis, apercevant Laurence, elle lui indiqua que je venais de lui expliquer qui était Diketi pour nous et ayant bien compris que nous étions sur le départ et qu'aussi la foule si nombreuse qui était venue rendre hommage à Diketi ne permettait pas la qualité d'échange qu'elle souhaitait, elle demanda, telle une faveur, à Laurence que cette dernière organise une sorte dîner chez elle avec tout le monde pour que sa mère mais aussi les autres membres de la famille puisent rencontrer Nathan. Laurence s'y engagea et tint parole.

Un mois plus tard nous étions, les enfants et moi, ou peut-être devrais-je dire, Nathan, les filles et moi, étions invités chez Laurence pour venir rencontrer les membres de la famille de Diketi, plus exactement, que ces derniers puissent rencontrer Nathan, le garçon dont Diketi s'était occupé et dont ils souhaitaient ardemment faire la connaissance.

Ce soir-là, je ne veux pas compliquer les choses outre mesure, déjà que, mais avant d'aller dîner chez Laurence, nous sommes allés au vernissage de mon ami Martin Bruneau, vernissage d'une exposition de toiles magnifiques que Martin avait peintes en prenant le Radeau de la Méduse de Théodore Géricault comme point de départ de sa réflexion à propos de la peinture. Telle est la démarche, un peu autotélique tout de même, de peintre de Martin. À cette occasion Madeleine s'était saisie de mon appareil-photo et avait fait une photographie de Nathan et de moi-même, face-à-face, nos têtes penchées l'une vers l'autre, qui est une représentation de nous deux que je chéris tout à fait. Rétrospectivement je vois dans cette photographie tellement réussie faite par ma fille le signe indélébile et avant-coureur de la réussite exemplaire de cette soirée.

Arrivés chez Laurence, sa sœur, son mari et la mère de Diketi étaient déjà là et nous fûmes, singulièrement Nathan, accueillis très chaleureusement. J'étais d'emblée frappé par la bonne humeur et la chaleur à la fois de cet accueil mais aussi de ce qu'elles étaient motivées par une pratique collective du deuil que je trouvais admirable.

Par la suite la fille de Diketi arriva avec son compagnon, de même une tante, Laurence avait cuisiné un très bon plat et quelques entrées que nous picorions tous, on m'avait laissé la place sur le canapé en compagnie de la mère de Diketi que je ne connaissais pas encore. Déjà eût égard à mes mauvais genoux ou à mon obésité. Ou les deux.

L'intérêt de la famille de Diketi pour Nathan n'était pas feint et l'essentiel des questions tournaient autour de lui, sur quels pouvaient être ses intérêts, le rugby et les échecs, et d'ailleurs le beau-frère de Diketi proposa de faire une partie à Nathan ce qui ne pouvait pas lui faire plus plaisir. Et c'est d'ailleurs à ce plaisir que les uns et les autres, Laurence comprise, se sont succédés pour finalement échanger avec Nathan, qui était aux anges dans cette façon très peu démonstrative qui est la sienne.

J'en profitais pour mieux lier connaissance avec la famille de Diketi, notamment sa fille Sira, dont Laurence, mais aussi Diketi, m'avaient beaucoup parlé, comme étant une jeune femme merveilleuse et charmante et je pouvais constater que rien dans cette appréciation n'était exagéré — Laurence et Diketi auraient même pû aller jusqu'au solaire, pour ma part j'aurais dit lunaire. Je savais par exemple qu'elle était doctorante, mais j'ignorais tout à fait dans quel domaine, elle me répondit qu'elle étudiait la littérature comparée, je m'esclaffais — des fois je m'esclaffe — en disant que j'allais enfin apprendre d'une spécialiste quel pouvait être ce domaine dont j'ignorais tout, dont j'avais bien entendu parler une fois ou l'autre, mais dont je devais avouer que j'en ignorais tout. Sira fut patiente et pédagogue avec moi m'expliquant quels étaient à la fois les rudiments et les applications les plus directes de la littérature comparée, je préfère n'en retranscrire aucun ici de peur de commettre d'irréparables bourdes et, de ce fait, faire passer une doctorante pour une fille qui n'a rien compris au film. Et quand je demandais à Sira quel était, donc, dans ce domaine de la littérature comparée, le sujet de sa thèse, elle me répondit qu'elle étudiait les fictions autour du thème de la Shoah.

Vous imaginez un peu que je n'allais pas laisser un tel biais de côté pour ce qui était de faire davantage connaissance avec la fille de Diketi, lui expliquant que par exemple, mes vues sur le sujet, que je savais tout de même très tranchées, tendaient à invalider justement la possibilité même d'une fiction s'agissant de la destruction des Juifs d'Europe. Et je prenais notamment pour exemple les Bienveillantes de Jonathan Littell dont je disais tout le mal que j'en pensais en plus que ce fut un livre qui fut ni écrit ni à écrire. Pour tout avouer cela monopolisait un peu l'attention de tous, quand bien même je sentais sur ma gauche, la mère de Diketi, qui m'écoutait avec attention. Laurence, en revanche, eut à la fois l'élégance et l'intelligence de faire dévier le sujet, ce qui libéra tout le monde, je devais convenir que je m'emportais un peu, vous me connaissez, ce qui, pourtant, avait l'air de bien amuser Sira.


Profitant que la discussion avait dévié, Renée, la maman de Diketi, s'approcha un peu de moi et me demanda la permission de me parler de quelque chose qu'elle qualifia d'un peu personnel. J'aime bien le un peu. Voyez-vous, elle enchaîna sans bien attendre ma permission, telle que vous me voyez, quand j'étais petite fille j'ai le souvenir de sauter sur les genoux de Céline. Vous voulez dire Louis-Ferdinand Céline ?, l'auteur de Mort à crédit et du Voyage au bout de la nuit ? Oui, le docteur Destouches. On parlait bien du même Céline.

Ces derniers temps, j'étais en train de mettre la dernière main à un projet au travers duquel je tentais d'approcher une cinquantaine de faits historiques tels que je m'étais personnellement senti frôlé par eux ou comment j'en avais appris les contours dans des circonstances qui rendaient leur lecture curieuse. Il y avait mai 68, la catastrophe du Tupoleev 144 au salon du Bourget en 1973, la chute de Saïgon, la mort de John Lennon, les manifestations étudiantes de décembre 1986 et la mort de Malik Oussékine, l'attentant du Lockerbie, la mort de la princesse blonde, le 11 septembre 2001, le départ de Tunisie de Ben Ali et même la mort du Général Jaruzelski. A l'occasion de la construction de ces pages, je m'étais interrogé à propos de ces frôlements, j'avais utilisé comme exemple de ces frôlements, le souvenir d'enfance de mon père ayant vu passer un V1 dans le ciel de Lille pendant la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ou encore comment la naissance de ma mère en mars 1940 avec une déformation de la hanche, la rendant intransportable, quand elle était encore nourrisson, avait rendu impossible à mes grands-parents de se joindre à leur famille sur les chemins de l'exode, lesquels les avaient conduits à la mort et l'anéantissement de toute la famille de mon Grand-Père sous la bombe d'un Stuka. En d'autres occasions je m'étais interrogé aussi sur un autre type de frôlement, comme il m'avait été permis de rencontrer, et d'échanger brièvement, avec le saxophoniste John Tchikai, lors d'un concert qu'il donnait, accompagné du Surnatural Orchestra dans lequel joue mon ami Hanno, et serrant la main de ce ténor chenu, je m'étais fait la réflexion que cette même main, celle de John Tchikai avait également serré celle de John Coltrane puisque ces deux ténors avaient joué ensemble, salut moi c'est John, pareil, avait répondu John à John.

En dépit de tout cela, de cette réflexion du moment à propos de l'histoire et de la façon dont nous nous insérons dedans, j'étais assez mal préparé à l'idée de partager un canapé avec une dame qui, enfant, avait sauté sur les genoux de Louis-Ferdinand Céline et plus encore de ce qu'elle allait justement me livrer. Pas tellement à propos de Céline d'ailleurs.

Oui, mon père était un proche de Céline. A vrai dire mon père n'était pas quelqu'un de bien, c'était un homme mauvais. Il s'appelait René Girard. C'est lui qui en 1941, dès le début de l'Occupation a fondé l'Institut d'Etudes des Questions Juives. Là aussi j'avais fait préciser à Renée, vous voulez dire LE fameux Institut d'Etudes des Questions Juives ?, à propos duquel j'avais effectivement lu quelques lignes dans ma quête de lectures sur le sujet il y avait de cela déjà quelques années. Dans mon souvenir d'ailleurs cet institut de si funeste mémoire était évoqué dans la Destruction des Juifs d'Europe de Raul Hilberg dans le court chapitre qu'il consacre à la France parmi les différents pays aux attitudes tellement dissemblables vis-à-vis de l'Occupation nazie. Je me promettais intérieurement d'ailleurs de vérifier cela le soir même en rentrant à la maison.

Oui, cet institut-là.

Ah oui, tout de même ! Une foule de questions se pressaient en moi dont j'aurais voulu assaillir Renée et je comprenais bien que chaque réponse qu'elle me donnerait apporterait de nouvelles questions. Je ne savais pas par où commencer. Aussi je me dis que le mieux était sans doute de la laisser parler un peu de cela. D'ailleurs, pas plus qu'elle n'avait attendu ma permission pour lâcher sa petite bombe célinienne elle emboîta le pas de cette conversation en me déclarant qu'elle sentait qu'à moi elle pouvait parler de tout cela. Sans doute la véhémence de la conversation que j'avais commencé à avoir avec sa petite-fille Sira lui suggérait qu'effectivement j'avais un peu lu sur le sujet, mais je fus surpris quand Renée me déglaça en pensant, apparemment, à un autre de mes hobbies si j'ose dire, le vieux jeu juif viennois, la psychanalyse, parce que voyez-vous Phil, elle enchaîna, j'ai essayé beaucoup de choses pour me libérer de ce fardeau, j'ai essayé de faire une psychanalyse mais je trouve que cela n'a rien donné. J'ai l'impression qu'à vous je pourrais confier des choses.

C'était très intimidant.

Renée n'allait pas s'arrêter en si bon chemin. Elle m'expliqua que son père avait été très riche, qu'il avait été producteur de cinéma avant-guerre et qu'il avait toujours nourri à l'endroit des Juifs une manière de fascination malsaine, qu'il était à la fois fasciné et haineux à leur égard. Il était officiellement antisémite, ce dont on oublie, souvent, que même avant 1940, même avant l'Occupation par les Nazis, c'était un sentiment très à la mode, banal pour ainsi dire, et qu'il se faisait un devoir de documenter et d'argumenter ce sentiment, qu'il avait consacré une partie non négligeable de sa fortune, amassée dans la production cinématographique, à collectionner une très importante bibliothèque sur le sujet des Juifs, dont il fut extrêmement heureux de pouvoir la verser au profit de ce fameux Institut d'Etudes des Questions Juives qu'il avait fondé dès les tout débuts du régime de Vichy.

Renée prévint, ce que je ne manquai pas de trouver soupçonnable, une des premières questions que j'allais lui poser, Phil, si vous faites des recherches sur le sujet de l'Institut d'Etudes des Questions Juives, vous allez trouver des ressources qui vous expliqueront qu'il a été fondé et dirigé par quelqu'un d'autre que mon père, un certain Paul Sézille, mais qu'en fait, son père, notamment à la fin de la guerre, sentant le vent tourner, s'était arrangé pour en faire porter la responsabilité à son second, trop content d'hériter d'une aussi prestigieuse institution, ce qui avait inévitablement valu à ce dernier d'être rattrapé par l'Histoire et donc une certaine forme de justice, tandis que la véritable cerveau de l'Institut d'Etudes des Questions Juives, René Girard, n'avait pas du tout été inquiété après-guerre, ni même au moment de la Libération et avait pu reprendre ses affaires qu'il parvint à faire fructifier à nouveau.

Bon à vrai dire, le soir-même je regardais ce que je pouvais trouver sur le sujet, en fait pas grand-chose, pour commencer dans la Destruction des Juifs d'Europe il était fait mention du Commissariat Général aux questions Juives et non de l'Institut d'Etudes des Questions Juives, dont il ne semblait pas être fait mention dans le livre de Raul Hilberg. Quant à Internet, je voyais qu'effectivement Paul Sézille paraissait avoir volé la vedette à René Girard, on trouvait en fait quelques ressources pas très nombreuses à propos de Paul Sézille, dont j'apprenais par exemple qu'il était mort en avril 1944, mais je ne savais pas dans quelles circonstances, sachant qu'en avril 1944 la France était encore un pays où il faisait bon vivre pour les gens de son espèce, on pouvait imaginer qu'il était mort dans son lit — comme souvent les figurants des films de James Bond (voir page 48) — et non rattrapé par l'histoire, quant à René Girard, le peu que je pouvais trouver sur son compte laissait effectivement penser que ce fût un très sale type, mais peut-être pas producteur de cinéma, plutôt commerçant en accessoires de cinéma, et même un article mentionnait le fait qu'il fût journaliste, le commerce en accessoires de cinéma avant-guerre pouvait-il mener à tout, même au journalisme ?

Renée s'était beaucoup demandé dans son existence ce qu'elle pouvait faire pour se départir d'un tel héritage, il était même admirable qu'elle ne se rende pas compte à quel point il était manifeste que justement elle se soit émancipée d'un pareil guêpier idéologique. Mais Renée, Diketi est bien né en 1959 n'est-ce pas ? Oui, Franck est bien né en 59. Oui, Renée appelle son fils Franck qui est son vrai nom, mais tous, comme j'ai pu m'en apercevoir lors de la cérémonie du souvenir en septembre dernier, l'appellent Diketi. Donc vous vous êtes mariée avec le père de Diketi en quelle année ? En 55. Donc en 1955, vous, une femme blanche, donc issue d'une famille profondément antisémite et sans doute raciste et xénophobe, enfant vous sautiez sur les genoux du Docteur Destouches, vous vous êtes mariée avec un homme africain, un Camerounais, avec lequel vous avez fait trois enfants, tous métis et vous doutez encore de savoir si vous vous êtes suffisamment émancipée de l'héritage idéologiquement nauséabond de votre père ? Je crois que sur ce sujet vous pouvez être désormais assez tranquille.

Et puis nous sommes retournés à la discussion plus collégiale qui avait lieu pendant que nous avions discuté de tout cela.

C'est plus tard dans la soirée tandis que je reprenais le métropolitain avec les enfants en direction de la porte de Bagnolet où j'avais garé la voiture, les enfants un peu fatigués, calmes, apparemment très contents de leur soirée, que je réalisais après-coup que mon ami Diketi, cet homme à la grande bonté, à la beauté admirable, ce seigneur en dreadlocks, était en fait le petit-fils du fondateur de l'Institut d'Etudes des Questions Juives.

Cette pensée n'avait pas fini de me tarauder. (Projet en cours, la Petite fille qui sautait sur les genoux de Céline )