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La Défense, c'est une partie de mon enfance. J'ai grandi à Garches, dans les Hauts-de-Seine, du balcon de chez mes parents on pouvait la voir parfaitement, d'ailleurs au début ce n'était pas grand-chose, un peu à droite du Mont-Valérien. Et au fil des années, la ligne de crêtes que dessinaient les immeubles nouveaux refluait justement vers le Mont-Valérien au point, qu'à partir de la Grande Arche, les immeubles sont passés derrière le Mont-Valérien et seulement les plus hauts, dont la Grande Arche, ont dépassé la butte de Suresnes.

Le premier souvenir de la Défense, c'étaient les vendredis soirs quand nous devions passer prendre mon père à son travail avant de partir dans le Nord passer le week-end. Enfants, mon frère Alain et moi, étions très excités à la perspective d'aller à Loos, dans la maison de Mon Oncle Michel, dans laquelle la discipline familiale se relâchait un peu et les grands cousins étaient toujours à ducasse de nous voir arriver. Mais avant cela, il fallait attendre au bas de la tour de l'UTA que mon père finisse par descendre de son bureau et que nous rejoignions vite l'autoroute du Nord. Nous arrivions le vendredi soir tard, Tante Loulette nous avait fait du gratin de coquillettes. Mais l'attente dans la voiture, garés quasi en face de la Tour, était interminable.

Il y a cette blague que mon père m'a racontée récemment, je l'avais tout à fait oubliée. Enfant, je pensais que la hauteur du bureau de mon père déterminait l'importance de ses fonctions, aussi j'étais très réjoui quand ce bureau avait atteint le onzième étage d'une tour en comptant une quinzaine et catastrophé six mois plus tard quand il n'était plus qu'au troisième. Il eut toutes les peines du monde à me rassurer sur ce point.

Des fois, de sa haute fenêtre, il faisait signe à notre mère que nous pouvions monter et nous attendions alors dans son bureau. Il nous donnait du papier listing d'informatique que nous noircissions de dessins, il suffisait de regarder par la fenêtre pour y voir le monde comme peu de gens le connaissaient encore alors, c'est-à-dire, comme la ville américaine, vu de haut, d'ailleurs nos dessins sur les listings ébauchaient le monde de l'an 2000, inatteignable futur, tellement lointain, rempli de navettes spatiales et autres véhicules très rapides. Le papier-listing paraissait luxueux. Je découvrirai plus tard les montagnes de ce papier engouffrées dans des imprimantes à la taille de placards, dans des salles informatiques qui, elles aussi, ressemblaient à des décors de films de science-fiction.

D'ailleurs, c'est encore cette vision du monde de l'an 2000 que je suis venu chercher sur le parvis désert de la Défense à la fin des années septante, un samedi matin à l'aube, pour prendre des photographies. C'était la première fois que je faisais des photos qui ne fussent pas des photos de mon entourage, mes tout premiers essais photographiques sur le Minolta SRT100, en noir et blanc. Il faisait un froid de bique, je découvrais ce drôle de plaisir que d'avoir le monde pour soi seul, au petit matin, et de le photographier comme s'il appartenait qu'à soi. J'ai un souvenir très précis de cette matinée, bien davantage des choses que j'ai vues et tenté de photographier que des photographies que j'avais prises, et dont je me souviens qu'elles me déçurent surtout.

Quelques années plus tard, c'est toujours le décor pour film de science-fiction de la Défense qui motiva une série de photographies. C'était ma première commande. Un groupe d'étudiants en cinéma tournait un petit film de science-fiction dont toutes les scènes étaient filmées en incrustation sur fond bleu, et les toiles de fond de ces scènes devaient être mes photographies, re-filmées au banc-titre, d'une bretelle d'autoroute dont la construction avait été abandonnée et qui allait servir un temps, j'ai encore du mal à le croire, tant l'endroit était lugubre et à l'écart de la grande ville futuriste, de piste d'hélicoptères pour ces grands patrons pressés de rejoindre les aéroports ou je ne sais quelles autres destinations, peut-être même simplement le jardin de leur maison de campagne en Normandie, toit de chaume véritable et piste d'atterrissage pour hélicoptère dans le fond du jardin, l'an 2000, finalement eux y étaient déjà rendus. Le jour-même, des ouvriers étaient en train de peindre les cercles avec le grand H dedans, à même un bitume constellé de cloques de chaleur. Je n'ai jamais vu le film terminé, je ne sais d'ailleurs pas si ce film a jamais été tourné, mais je sais que la bretelle d'autoroute qui débouchait sur du vide a finalement été détruite pour construire les immeubles les plus récents, et donc ceux le plus à l'ouest, comme quoi cette ville, en dépit des apparences, n'avait pas grandi selon un grand dessein autoritaire.

Ce jour-là, nous étions le 12 septembre 1986, non que je le sache de par des indications que j'aurais notées sur la planche-contact de ces photographies, je n'ai plus que le seul tirage de cette photographie d'un des ouvriers peignant le H de la piste des hélicoptères, qui ne faisait pas partie de celles qui serviraient, l'ont elles fait ?, au film et je doute qu'à l'époque j'aurais pris des notes aussi précises sur la planche-contact. Non, je le sais parce qu'une fois les photographies prises, le réalisateur du film, l'ami d'un ami d'amis de mon amie Laurence, m'emmena boire une bière dans une galerie commerçante. Nous nous sommes séparés, il est parti en direction du parvis tandis que je rejoignais la gare, je passai devant une cafétéria, et une poignée de secondes plus tard une immense déflagration blessait une cinquantaine de personnes, 54, je viens de l'apprendre en recherchant la date de cet attentat à la bombe sur internet, internet c'est quand même bien pratique. J'étais sonné, et ce que je revois, c'est l'arrivée des policiers et des pompiers sur place, on aurait dit dans la minute. C'est bien plus tard, au cours de ma première tentative d'analyse chez le Docteur Z., que j'ai compris que les secours n'étaient probablement pas arrivés dans la minute comme je l'avais toujours pensé, mais dans l'attente de leur arrivée, j'ai vu des choses que je ne souhaite à personne de voir, et dont je n'ai aucun souvenir encore aujourd'hui. Une certaine aversion pour le verre brisé serait sans doute née ce jour-là.

Je ne suis plus retourné à la Défense pendant longtemps, non que j'y aie pris peur à cause de cette explosion de bombe, mais parce que j'imagine que la ville dans la ville commençait à être rattrapée par le reste de la ville dans cette vision d'un futur qui n'arriverait plus. Et ne rivaliserait jamais avec la ville américaine, dans laquelle j'avais vécu. Je me souviens même que, quelques années plus tard, je vivais justement à Chicago, j'étais marié, et lorsque nous sommes venus à Paris pour la première fois avec Cynthia, ma femme, passant le pont de Suresnes, en allant ou en revenant de chez mes parents, elle m'avait demandé quel était ce petit Downtown que l'on voyait au loin, au Nord, en bord de Seine. Je lui expliquais que c'était le quartier des affaires et que longtemps cela avait été le fantasme français de la ville américaine - ce à quoi elle avait répondu, on dirait Denver. Dont elle était originaire, et ville qu'elle avait en horreur. Et lorsque l'année suivante, nous sommes effectivement allés à Denver, j'ai pu constater à quel point Denver me faisait penser à la Défense. Et cela a toujours été irréconciliable de penser que le Denver que j'ai vu ait pu être le décor de tant de scènes d'On the Road de Jack Kerouac, à la lecture duquel je m'étais fait une toute autre idée de Denver, quelque chose qui ressemblait davantage au Chicago que j'allais connaître, celui de East Village et Wicker Park. Il y a quelques années j'ai relu la nouvelle édition du livre, celle dont les noms des personnages n'avaient pas été modifiés selon le vœu d'Allen Ginsberg (quand tout le monde sera mort le roman sera publié dans toute sa folie), Dean Moriarty redevenait le Neal Cassidy, Carlo Marx, Allen Ginsberg, Old Bull Lee, William Burroughs et Sal Paradise, Jack Kerouac lui-même, et le relisant, j'avais plaqué l'arrière-plan de Wicker Park aux descriptions de Denver, cela collait nettement mieux.

Je suis retourné à la Défense, mais cette fois ce n'était résolument pas à la recherche de quelque décor de science-fiction proche, mais pour y rencontrer, pour la première fois, mon ami Julien, qui y travaillait à l'époque, cela allait être le début de notre collaboration. Après un bon déjeuner pris sur une terrasse par un temps radieux, je raccompagnai Julien au pied de sa tour et je repartais en direction de la gare de Réseau Express Régional. Passant par le parvis, j'ai été accosté par un touriste sud-américain qui me demanda si je voulais bien le prendre en photo avec sa petite amie au pied du cube de la Grande Arche. J'acceptai volontiers. Je lui rendis l'appareil et lorsqu'il vérifia sur le petit écran de contrôle si la photographie était à son goût, son visage se transforma, il paraissait très content de la photographie que j'avais prise. Et je souris pour moi-même que c'était au même endroit que j'avais fait des photographies pour la première fois de cette façon sérieuse qui n'allait plus me quitter. Et dans cet intervalle de temps, j'avais fait de nets progrès en photographie. Ce dont bénéficiaient, finalement, ce couple de touristes sud-américains.

Je n'ai plus eu l'occasion d'aller à la Défense depuis. En revanche, jamais une occasion perdue, quand je conduis vers Pontoise ou au-delà, de passer par la rocade qui traverse la ville sur des voies zigzagantes comme des spaghetti, de préférence le soir, parce qu'à chaque fois j'ai le sentiment d'être effectivement en train de conduire dans le décor tel que je l'avais dessiné sur du papier listing vu depuis les baies vitrées du bureau de mon père, fin des années soixante, début des années septante. Et chaque fois de me faire la réflexion : et dire que l'an 2000 c'est déjà du passé ! (Extrait du Bloc-notes du Désordre)


§

Je ne me souviens plus du nom de ce professeur de dessin. Ce dont je me souviens c'était le chahut infernal que nous faisions pendant sa classe et à quel point il y était indifférent en apparence. Malgré tout d'entrer dans une pièce pleine à craquer d'adolescents, tous du sexe masculin, et qui braillaient les pires obscénités, sans toutes les comprendre, il ne devait pas y prendre grand plaisir. L'année précédente Mademoiselle Mioux avait pris sa retraite, une vieille demoiselle outrageusement fardée et acariâtre, une harpie obèse qui régnait en despote sur le cours de dessin et de travaux manuels. Alors quand ce jeune professeur, dont un pan de chemise dépassait invariablement de dessous son pull à col roulé, a pris la succession, d'un univers disciplinaire et sans joie, un comble pour un cours de dessin et de travaux manuels, nous sommes entrés de plain-pied dans l'émeute et la révolte gratuites. Il y eut cependant un cours que nous avons suivi avec une étonnante attention. Le jeune professeur nous expliqua, à l'aide d'un dessin au tableau noir, le principe de la perspective à un seul point de fuite, d'ailleurs nous remarquions tous ce jour-là qu'à la différence de Mademoiselle Mioux, lui avait l'air de savoir effectivement dessiner. Le croquis qu'il esquissa au tableau nous rendit tous terriblement admiratifs, il avait ébauché une cathédrale transparente c'est-à-dire que de l'entrée de la nef on voyait au travers du labyrinthe, les bras du transept et le prolongement du labyrinthe dans le déambulatoire au-delà même du chœur. Il était impossible de croire que ce fût le jeune type à la chemise qui sortait sempiternellement du pantalon et dont le flanelle portait fréquemment des tâches crayeuses, qui venait de construire sous nos yeux une cathédrale, là, sur le tableau noir, où d'habitude nos médiocres professeurs avaient écrit, l'une des identités remarquables, l'autre une phrase d'un de ses auteurs fétiches, phrase qui s'articulait désormais en modules géométriques tous reliés entre eux par des flèches qui naturellement faisaient perdre toute magie à des phrases qui n'avaient, finalement, d'intéressant que de nous faire plancher sur leur structure grammaticale. Et, un comble !, c'était le professeur d'histoire-géo, un être commun et un peu dégoûtant, qui avait effacé en dépit de nos protestations, ou à cause d'elles, sans doute jaloux, la cathédrale du professeur de dessin, pour simplement écrire le titre de la leçon du jour — la Renaissance en France, oui, c'était logique en somme, la Renaissance effaçait ce que le Moyen Âge avait produit de grandiose et le gothique allait disparaître pour faire place au baroque, la cathédrale de craie fut anéantie sous le feutre poussiéreux du tampon.

La semaine suivante, le professeur de dessin nous demanda de mettre à profit la leçon théorique de la semaine précédente pour dessiner - sur une feuille au format raisin, un luxe - la ville de l'an 2000, en perspective. Nous étions en 1978. Le jeune professeur de dessin dut se croire magicien tant le déluge coutumier qui caractérisait ses cours avait laissé la place à notre complète absorption. Il passait entre les rangs et avec gentillesse, corrigeait les plus flagrantes de nos erreurs de proportions, esquissant ici ou là, sur nos dessins, l'aile d'un bâtiment, une rangée de fenêtres ou une intersection de deux rues, partie de notre dessin que nous n'osions plus toucher de peur d'abîmer les traits de celui qui nous apparaissait désormais comme le Michel Ange du XXème siècle, soyons plus précis, le Vinci de l'an 2000. Dans nos villes futuristes, le ciel était constellé d'aéronefs dessinés avec un grand luxe de détails, tout droit sortis des bandes dessinées que nous lisions avec un enthousiasme évidemment juvénile, des monorails aériens supportaient des métros suspendus. Tant d'aéroglisseurs peuplaient les rues que notre maniement maladroit de la perspective rendait très rectilignes avec des intersections à angle droit, on aurait dit le plan d'une ville américaine, Chicago. Ce qui disait de façon très criante le futur c'était à la fois les moyens de transport et le mobilier urbain, quant aux immeubles ils figuraient d'interminables barres d'immeubles, tout comme celles qui surplombent la cuvette de Nancy - des villes infernales en fait, croisement improbable de Chicago pour son plan urbain autoritaire, avec Wuppertal pour ses trains suspendus et Nancy pour la violence de son architecture de masse, mais qui faisaient notre fascination enfantine pour toutes ces navettes spatiales dont nous étions convaincus qu'en l'an 2000 elles seraient le moyen de transport le plus sûr pour aller au travail. L'an 2000 en 1977 c'était loin, très loin, impensable, j'avais calculé que le premier janvier de l'an 2000 j'aurais 35 ans depuis quelques jours.

A ma plus grande stupéfaction, le premier janvier de l'an 2000, ma voiture ne s'est pas transformée en navette spatiale. Nous avions donc été floués.

L'année qui suivit, le collège se modernisa en achetant, à grands frais, un immense parallélépipède gris surmonté d'un téléviseur de très petites dimensions, d'un clavier de machine à écrire et d'un dispositif à imprimer le listing dont le crépitement alors, produisait un bruit insolite. Un ordinateur. Cette machine gigantesque était pilotée par une dame qui disputait sa laideur à Alice Saprisch, ce qui rendait son propos - nous avions des cours d'initiation à l'informatique avec elle une fois toutes les deux semaines - beaucoup moins percutant que, par exemple, celui de la très jolie professeure de latin, dont les croisements, et décroisements, de jambes rendaient la vie à Rome et ses illustres passionnants. Nous écoutions peu les explications de l'informaticienne du collège, qui, se rendant compte du manque de prise qu'elle avait sur ses élèves, nous promettait des regrets plus tard, l'informatique serait alors, d'après elle, de tous nos gestes quotidiens. Nous étions en 1979, c'est-à-dire beaucoup plus proches en pensées de l'irruption du Vésuve sur Pompéi et des très belles jambes qui nous la racontaient, que nous pouvions l'être de 1981, date à laquelle IBM sortit le premier ordinateur personnel.

Alors maintenant que l'an 2000 n'a pas eu lieu, que risque-t-il de ne pas se passer non plus ? (Extrait de Et dire que l'an 2000 c'est déjà du passé - cartes postales de Brno.)

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Et c'est finalement en reprenant ces quelques notes prises à propos de ce qu'évoquait pour moi le quartier de la Défense, notes d'il y a déjà quatre ans, en les incluant dans ce récit à propos des attentats du 13 novembre 2015 à Paris, que je comprends, rétrospectivement, qu'une des raisons conjointes pour lesquelles, d'une part je n'ai pas eu de nouvelles de ce film d'étudiants auquel j'avais modestement participé avec ces photographies de fonds, était peut-être que son jeune réalisateur, avec lequel j'avais passé la matinée et avec lequel je venais de prendre une bière dans une cafétéria du centre commercial des Quatre temps, avait en fait péri lors de l'attentat dont j'avais un souvenir tellement fragmentaire et dont la psychanalyse m'avait instruit que devant l'horreur des nombreuses personnes blessées lors de cet attentat à la bombe, j'avais occulté des pans entiers de ma mémoire, imaginant que l'arrivée des secours fut immédiate, ce qui, bien entendu, est impossible et que, d'autre part, mon détournement de conscience, mon aveuglement des suites de cet attentat tenait peut-être aussi d'avoir vu ce jeune homme, jeune réalisateur disparaître dans l'explosion, jeune homme, qui cinq minutes auparavant finissait avec moi son verre de bière, me demandant si j'en voulais une autre, et qui, mon seul souvenir de lui encore aujourd'hui, m'avait expliqué que son projet de film s'inspirait du premier film de Luc Besson, le Dernier combat, dont il faisait grand cas, film que j'étais allé voir, peu de temps après, à la faveur d'une séance tardive d'un cinéma du quinzième arrondissement aux séances fixes de semaine en semaine. Ce film dont j'avais fait les arrière-plans avait disparu avec son réalisateur qui n'avait donc pas reçu la grosse enveloppe en papier kraft que je lui avais adressée deux semaines plus tard et qui contenait les tirages demandés.

Parce que c'est ainsi, en passant par la poste, que l'on échangeait, au milieu des années 80, des images destinées à un film de science-fiction.