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Je suis entré aux Arts Déco le 22 octobre 1986. Le premier cours que nous avons suivi, ce lundi 22 octobre, était un cours dont l'intitulé était un poème en soi : Appréhension d'espace vécu. Il était dirigé par trois professeurs, Yves Tissier, architecte, René Gaudy, écrivain, et un troisième, graphiste, que j'aimais beaucoup, mais dont j'ai oublié le nom, pas le prénom, Yves aussi ? à la réflexion je pourrais peut-être aller sonner chez René Gaudy, qui est désormais mon voisin à Fontenay, et le lui demander plutôt que de chercher ce nom sur internet, lui s'en souvient sûrement, la dernière fois que je suis allé chez lui, Adèle était encore toute petite, il m'avait montré le collage de toutes nos photographies d'identité, parmi lesquelles j'avais eu un choc stupéfiant à constater à quel point je paraissais jeune, mais un plus grand choc encore en constatant la très grande beauté de Daphna qui ne devait même pas avoir vingt ans sur cette photographie — et dont je sais qu'il est mort d'un cancer il y a bien une vingtaine d'années, les deux Yves fumaient le cigare en classe de bon matin, nous n'étions pas en reste, les étudiants, qui clopions comme des pompiers notamment dans l'atelier de sérigraphie, dans le voisinage proche de bidons ouverts d'acétone, de trichloréthylène ou même d'esprit blanc. Ce cours aura été sans doute le plus formateur de tous les cours que j'ai suivis aux Arts Déco. Il durait toute la journée. Sa partie théorique était pour ainsi dire toute contenue dans Espèces d'espace de Georges Perec. Sa partie pratique consistait à nous envoyer dans la ville à la recherche de toutes sortes d'observations les plus créatives possible, comme de nous fabriquer une boîte-habitat en carton et d'observer la rue depuis cette boîte dans laquelle nous ne pouvions pas être vus, photographies, vidéo, enregistrements sonores, prises de notes écrites, croquis, tout était bien plus que permis, tout était encouragé, décrire notre chambre par un enregistrement audio — récemment j'ai raconté à Adèle, hilare, dans la voiture sur le chemin de l'école, ce que j'avais produit : une scène de cauchemar, dans laquelle je bruitais un interrogatoire torture à la baignoire, me plongeant la tête dans la baignoire de la petite salle de bain de l'avenue Daumesnil (8), hurlant dans l'eau, puis gueulant des tu vas parler sale porc, pour replonger la tête dans l'eau, évidemment aller jusqu'au bout de ce que je pouvais tenir en apnée, déjà à l'époque, un certain jusqu'auboutisme, et j'avais ensuite enregistré les réveils et les pendules du morceau Time de Pink Floyd, façon réveil d'un cauchemar, affolé par les cris de bêtes que je poussais dans la baignoire et les hurlements de tortionnaire, mon voisin du dessous était monté taper à la porte pour savoir si tout allait bien, j'étais allé lui ouvrir, les cheveux, que j'avais fort longs à l'époque, dégoulinant d'eau, oui, oui, tout va bien ne vous inquiétez pas, et tête de mes camarades de classe aux Arts Déco quand cela a été mon tour de jouer ma cassette et sourire entendu de Daphna, je me demande si… —, choisir un guichetier travaillant dans un espace très réduit et décrire minutieusement son environnement, le guichetier en question et, dernière étape de cet exercice remarquable, proposer à cette personne de prendre sa place, j'avais choisi un des gardiens alcooliques du cimetière du Père Lachaise, Daphna, elle, n'avait pas pâli ayant choisi le grutier du chantier du bâtiment d'angle des Arts Déco, elle avait filmé son ascension vertigineuse jusqu'à la cabine de la grue. Le premier de ces exercices avait été conditionné par les événements récents, septembre 1986, ces bombes qui explosaient dans les rues de Paris tous les deux jours, cet exercice consistait à choisir une place de Paris et d'observer la présence policière sur cette place — la palme de cet exercice était revenu à notre camarade Jean Béout qui avait parlementé avec les CRS en faction à la gare de Lyon se présentant comme un étudiant en dessin de mode et voulant relever les empreintes des godillots des flics sur des feuilles de dessin au format raisin, il y avait quelque chose d'extraordinaire dans cette inversion de la situation, ce relevé des empreintes des CRS. Et nous devions faire notre miel de tout ceci. Autant dire que nous étions parfaitement raccords avec cet enseignement quand l'école s'est mobilisée avec tous les étudiants du pays contre les lois Devaquet-Monory (27). Je ne crois pas avoir connu de période plus heureuse de ma vie que celle-là