Auteur du site internet Désordre lisant le Désordre AZERTY d'Eric Chevillard sur le petit banc abrité des regards à quelques encablures seulement de son travail, le 24 janvier 2014 entre 12H14 et 12H46, par une température tout juste positive en degrés Celsius

Comme je suis en colère, et tout de même très amusé, de lire le chapitre qu'Eric Chevillard consacre, à la lettre P de son Désordre AZERTY, aux photographes, singulièrement à ceux qui se sont cassé le nez et les dents à le faire rentrer lui dans la boîte. Notamment en manquant de remarquer et souligner la troublante ressemblance de Chevillard jeune d'avec Rimbaud, et, passé les quarante ans du même, d'avec Beckett — et sur ce sujet, que Chevillard sache que je suis déjà sur les rangs dans ce concours de ressemblance avec le vieux Samuel Beckett, notamment sur le domaine des rides sur le front, et que je possède, il me semble, sur Chevillard, qui a le même âge que moi, quelques longueurs d'avance, c'est mon front qui mène. Oui, cela me fait tout de même rire un peu, parce qu'effectivement il est sans doute préférable que nous ignorions tout des véritables pensées de Proust — de Proust et des autres — devant l'objectif, Proust notre maître à tous en littérature, mais un type vaniteux, n'en doutons pas, et sans doute bien préoccupé de l'apparence de sa petite personne devant l'objectif dont il avait bien compris que la chose n'avait d'objectif que le nom.

Le domaine du portrait d'écrivain est donc un domaine visqueux dans lequel aucun photographe n'a la moindre chance de surnager et parvenir à quelle que vérité que ce soit. Rien à redire. De toute façon, je ne fais pas de portrait, et surtout pas de vieux écrivains ronchons, je ne me sens donc pas visé. Monsieur Chevillard, sachez que vos petites piques à l'égard de ma profession m'ont manqué.

Et pourtant s'agissant de Chevillard lui-même, je voudrais lui opposer ceci. lorsqu'il avait publié son premier recueil de l'Autofictif, j'avais décidé de lui consacrer un article du Bloc-notes du Désordre, d'ailleurs à l'époque il avait eu la courtoisie d'un échange rapide par mail avec moi, me disant, j'étais flatté, pensez, qu'il avait trouvé quelques justesses dans mon article. En revanche il n'avait fait aucune mention de mon portrait de lui que j'avais placé en tête de mon article. Pourtant quand je fais, aujourd'hui, à la lecture de son texte sur les photographes, une recherche d'images pour connaître son visage, je constate, immodestement, que le meilleur portrait de l'auteur de Palafox, de l'Autofictif, de l'Auteur et moi et donc du Désordre AZERTY, c'est le mien.

Il se trouve que par le plus grand des hasards j'ai croisé Eric Chevillard une fois dans ma vie. Un croisement complètement fortuit au cours duquel nous n'avons presque pas échangé, si ce n'est un pardon, d'un côté, le côté ascendant, le mien, et un excusez-moi, côté descendant, le sien, puisque nous nous sommes croisés dans une cage d'escalier, assez étroite d'ailleurs, d'où l'échange de politesse, dans un immeuble modeste du 19ème arrondissement où vivait et travaillait une plasticienne de mes amies, pour laquelle Eric Chevillard avait accepté d'écrire un petit texte en accompagnement de son prochain catalogue. D'ailleurs cette amie était malicieuse parce qu'elle m'avait donné rendez-vous chez elle juste à l'heure présumée du départ d'Eric Chevillard de son atelier parce qu'elle savait, je lui en avais parlé, nous échangions beaucoup à propos de nos lectures, que j'avais déjà lu deux ou trois livres de Chevillard, qui d'ailleurs ne devait pas en avoir publié plus que deux ou trois à cette époque.

Il n'empêche, quand j'ai croisé Eric Chevillard dans cette cage d'escalier d'un immeuble modeste du dix-neuvième arrondissement, je n'avais aucune idée que c'était l'auteur de Palafox et de Mourrir m'enrhume que je croisais pareillement et je ne l'ai appris que lorsque je suis arrivé chez mon amie plasticienne qui m'a dit, un grand sourire aux lèvres, elle en était assez fière, elle m'a assez cassé les oreilles comme ça sur le sujet, merci, qu'Eric Chevillard venait juste de sortir de chez elle pour une visite de son atelier et une prise de contact d'avec son travail pour lequel il avait accepté d'écrire un petit article dans un prochain catalogue.

Aussi n'ayant pas d'idée d'une illustration, disons d'une image qui pourrait aller en tête de mon article à propos du premier volume de l'Autofictif qui venait de sortir j'ai eu l'idée de faire le portrait-robot d'Eric Chevillard d'après le souvenir que j'avais de ce croisement, pardon, excusez-moi, mais à vrai dire, non que je ne dispose pas d'une très bonne mémoire visuelle, mais il y avait eu de l'encre qui avait coulé sous les presses des Éditions de Minuit entre ce croisement avec un inconnu nommé Eric Chevillard, ce que j'ignorais, dans la cage d'escalier d'un immeuble modeste du dix-neuvième arrondissement, et la sortie du premier tome de l'Autofictif du même Eric Chevillard, trois lustres en fait.

Aussi mon portrait-robot n'est-il pas parfait, en tant que portrait-robot, et sans doute aurait-il déçu les forces de police si au lieu de converser aimablement avec mon amie plasticienne à propos de son travail, et de prendre quelques notes et déjà d'esquisser mentalement les grandes lignes de ce texte bref malgré tout, Eric Chevillard avait été pris d'une pulsion meurtrière irrépressible et avait été tenté par le cou de mon amie peintre et l'avait sauvagement étranglée et était en train de prendre la fuite tandis que je le croisais dans cette cage d'escalier d'un immeuble modeste du 19ème arrondissement, ne se départissant pas, plein de sang froid le bougre, d'une irréprochable courtoisie, répondant excusez-moi à mon pardon tandis que nous nous croisions avec gêne mais pas sans courtoisie de part et d'autre, dans cette étroite cage d'escalier, dont je me souviens qu'un écriteau, plutôt suranné, interdisait le crachat. Vous voyez je fais quelques efforts et je parviens à me souvenir de toutes sortes de choses, essayez encore de vous souvenir me presse l'enquêteur, dites ce qui vous passe par la tête, vous devez bien vous rappeler de quelque chose, un détail, ce qui vous paraît le plus insignifiant peut nous mettre sur la voie. Franchement monsieur l'inspecteur, puisque vous insistez, il n'était pas très beau, je suis photographe, une chance que je n'ai pas eu à lui tirer le portrait, on aurait dit, vous savez un de ces écrivains contemporains, un peu ronchons.

J'aurais fini par me souvenir de tel ou tel détail saillant, il se serait caché la moitié du visage avec la main, comme souvent font les écrivains chez le photographe, ne se rendant pas compte que par symétrie je serais parvenu à reconstituer l'autre moitié de son visage et grâce à ma puissante mémoire visuelle, la police serait parvenue sans difficulté à retrouver l'écarisseur en série, forcément en série, avec un nom pareil, nom qui serait désormais connu du grand public et synonyme d'effroi, Eric Chevillard. Du temps de cette série de meurtres dans les immeubles modestes du 19ème arrondissement, notamment des meurtres de jeunes photographes prometteuses, mais des plasticiennes aussi, internet existait déjà mais n'était pas d'un accès très généralisé, et les moteurs de recherche d'une efficacité quasi négative, quand on cherchait quelque chose on était assuré de trouver autre chose, quelque chose que l'on ne cherchait pas ou plus et on était bien obligé de s'en contenter. Aussi les chroniqueurs judiciaires de la presse n'eurent pas le réflexe de chercher sur internet ce que le nom d'Eric Chevillard pouvait bien leur renvoyer, sans compter qu'alors les Éditions de Minuit n'avaient pas encore de site internet et comme les chroniqueurs judiciaires de la presse et les chroniqueurs littéraires n'entretiennent pas les meilleurs rapports qui soient dans les rédactions, les uns accusent les seconds de plagiat et vice versa, les informations ne furent pas échangées, les chroniqueurs judiciaires ne prirent pas la mesure du talent littéraire, donnons-lui cela, d'Eric Chevillard, de même les chroniqueurs littéraires ignorant superbement les faits divers n'apprirent pas que ce jeune talent récemment découvert par Jérôme Lindon, était avant tout un tueur en série. Bref, la fiche Wikipédia est bien à jour, l'information est donc sourcée et fiable, Eric Chevillard était un étrangleur en série. Et rien d'autre. Nulle mention de Mourrir m'enrhume, de Palafox ou même encore de Révolte à Bucarest, moins connu. Et c'est très bien comme ça, il ne manquerait plus que l'on tente d'humaniser une pareille bête.

D'ailleurs si vous faites une recherche sur internet dans la fonction de recherche des images sur ce nom, vous trouverez d'une part une étape intermédiaire du portrait-robot qui a permis son arrestation, mais d'autre part aussi d'autres photographies au moment de son procès, vous verrez bien le petit air hautain et très pervers de ce dangereux boucher en série. La tête de l'emploi comme on dit, en plus du nom.

Et inutile de vous dire que les Éditions de Minuit, si elles ont encore dans leur catalogue les trois premiers livres de ce démoniaque sanguinaire, elles n'en font pas une publicité trop bruyante et on ne peut pas les blâmer pour cela.

Désolé Monsieur Chevillard, mais les photographes vous devaient une revanche.

 

Arthru Rimbaud par Etienne Carjat

PHOTOGRAPHE, qu'espères-tu découvrir ?
Car tu recouvres plutôt le monde d'une pellicule encore. Tu l'habilles pour le long hiver à venir. Tu renforces son blindage. L'os du crâne ne serait pas si dur s'il n'était le rempart de nos secrets, il ne serait pas si opaque : nous aurions des têtes flasques et translucides si nous n'avions rien à cacher. La lumière les traverserait sans s'y arrêter et il n'y aurait pas de photographie possible. Sans nos secrets, nous serions invisibles. Paradoxe admirable : c'est parce que nous sommes si dissimulés que nous sommes si voyants. Il est tout autant impossible de percer à jour l'homme sans mystère que de saisir une poignée d'eau. C'est donc en effet parce que nous nous dérobons que nous sommes vus. La photographie n'est pas un éclair qui foudroie ce qui se dresse et s'expose. Il lui faut une énigme à résoudre. La révélation est son mode d'apparition.
Mais que révèle décidément la photographie d'un visage ? Nous y voyons une certaine organisation des traits, partant d'un patron commun, des variations personnelles - audacieuses parfois - autour d'un principe élémentaire duquel il s'agit cependant de ne point trop dévier ou bien le cliché figurera dans un de ces recueils pour amateurs que l'on consulte dans les bibliothèques des cabinets de curiosités. Mais notre secret reste bien gardé.
Que fait cet homme ainsi absorbé, retiré dans les profondeurs de sa conscience ? Vous le voyez bien : il s'expose. Mais que fait-il alors, ainsi exposé ? Vous le voyez bien : il se cache.
Le visage est le masque commun. Bal costumé thématique. Loups et postiches distribués à l'entrée. Choix restreint. Tout le monde convoite la perruque blonde. Il n'y en a qu'une. Tant pis.
Tu me photographies, moi, ou n'importe qui d'autre, comment savoir ?
Tu me photographies - c'est mal me connaître.
Ordinairement, le sujet photographié est pris en traître dans la stupéfaction de l'instant. Un visage unique parmi tous ceux que l'on peut lui voir à travers la vitre du train de ses pensées. Pourquoi celui-ci ? Nous ne le saurons pas. Ni davantage pourquoi cette lame-là parmi toutes les autres abrège un jour la vie de la partenaire du lanceur de couteaux (la perruque blonde est de nouveau disponible).
Tu peux épingler huit cent sept papillons ; mais pas le vol d'un seul.
Or j'ai deux paupières.
Aussi songeur ou rêveur semble-t-il sur ce cliché, il y a fort à parier que, s'il était possible de lire la pensée du sujet photographié à la seconde précise où la photo fut prise, nous serions bien déçus : suis-je à mon avantage ? ou : eh bien, il la prend ou non, sa photo ? ou : vite effacer ce sourire idiot, ou encore : j'espère au moins qu'il ne zoome pas. Nous lirions ce genre de pensées également dans les têtes saintes ou les têtes géniales des grands hommes, sur ces clichés célèbres où chacun croit pourtant percevoir quelque chose de leur singulière expérience du monde. Ils ne nous renseignent pourtant que sur leur rapport à la photographie. Ce peut être intéressant, notez.
Un instantané ne saisit jamais que l'instant fatal, c'est-à-dire la mort du sujet - on dirait qu'il sourit... tu parles ! Ce rictus atroce ! Et nos bénédictions sèches et raides au-dessus du cadavre sont plutôt les gifles que nous nous retenons in extremis de lui administrer pour lui rendre ses couleurs.
L'écrivain est ce cadavre plus souvent qu'à son tour. Tels le top-modèle qui se cambre et le lion qui s'abreuve, il a affaire au photographe : leur rencontre est inévitable. Ce qu'il y a de difficile dans le métier, c'est que les écrivains sont rarement beaux, me dit l'un des premiers dont je croisai l'objectif, au terme d'une éprouvante séance de pose dans Paris. Un autre me coucha sur mon canapé, disposa lui-même mes bras et mes jambes à sa convenance, comme s'il ne se pardonnait pas d'avoir raté l'occasion de shooter le Christ descendu de sa croix. Une autre fois, sur l'ordre d'un troisième, je dus masquer avec la main la moitié de mon visage. Ce photographe exigeant, comme j'ai pu le constater, la même pose de tous les auteurs qu'il rencontre, il doit posséder aujourd'hui une belle collection de portraits de l'écrivain contemporain en marionnette. Lorsqu'il les exposera tous ensemble, on va bien rire (de nous). Enfin, au gré de ces confrontations, je me suis retrouvé debout sur une table, sur un appui de fenêtre, sur la margelle d'un puits. Tardivement, je me suis rebellé, la pâte à modeler s'est durcie et je suis à présent moins ductile, moins docile.
Mais enfin, dans ce monde auquel nous avions cru substituer avantageusement un livre, il nous faut aussi apparaître en personne. Arrive un moment où vous ne pouvez plus reculer : le photographe vous a collé au mur. Il vous met en joue. Vainement, vous lui réclamez un bandeau. Il veut votre regard aussi. Alors l'écrivain s'adosse plutôt à l'océan, il emplit sa tête de pensées sombres, il ébauche un sourire imperceptiblement triste et ironique, ses yeux se perdent dans les immensités, toute son intelligence rayonne sur son front pur. Il est un marbre antique, moins la barbe qui dissimulerait sa mâchoire volontaire, une statue glorieuse érigée grâce à la souscription de millions de lecteurs (si la plupart ne sont pas nés encore) éperdus de reconnaissance. Le volume de son crâne irradie comme un astre une lumière éblouissante qui fera croître le blé sur les terres mortes.
Et les sources taries rejailliront.
Or voici le lendemain que le journal donne pour sien le portrait d'un pervers polymorphe (quoique sans imagination), ce gros visage modelé dans une motte de beurre par un pouce de gorille ! Ma photographie me fait un tort considérable. Est-ce vraiment ce chauve inavoué, hagard et tout en menton qui va répondre de mon œuvre subtile ? Mais les employés de la morgue doivent le chercher partout ! Quel est cet usurpateur, cette caricature, ce lamentable plagiaire ?
Pourtant, j'en suis bien sûr, jusqu'à l'âge de quarante ans, j'ai systématiquement opposé à l'objectif des photographes la figure orgueilleuse et butée de Rimbaud, l'éclat violet de son iris, sa moue dégoûtée, puis, au lendemain de ce pénible anniversaire, estimant que mon adolescence avait assez duré, je suis résolument entré dans l'âge vénérable, la vieillesse ascétique et burinée revenue de toutes les illusions, et je me compose la tête de Beckett dès qu'un photographe m'approche à moins de dix mètres.
Or ce myope, cet étourdi, ce maladroit, cette brute n'en saisit rien, pas plus qu'il n'avait su voir Rimbaud en moi, il ne voit à présent Beckett, mais toujours cette impossible tête à claques, cette face de cire molle où l'ennui et l'imbécillité ont empreint et confondu leurs traits, cette figure qui ne dit rien de mon œuvre subtile, qui ne la comprend pas, qui la dément et l'incarne si mal en tout cas qu'un écureuil aura incontestablement plus d'arguments à faire valoir pour en revendiquer la paternité devant un tribunal.
C'est que le désir de reconnaissance de l'écrivain passe paradoxalement par l'escamotage de sa personne. Il entend disparaître d'abord, se défaire de tout ce dont il a hérité, de tout ce qui n'est pas lui - ou plutôt : de tout ce qui n'est pas de lui -, il nourrit l'ambition de se refaire à neuf, de tout recommencer sur la page : en tisonnant ce papier sur ses cendres, de brûler d'un feu nouveau.
Eh non ! Revoilà l'écolier puni, l'éternel puceau, ce pauvre type piégé par ses efforts se donnant aujourd'hui la publicité du pilori. Sa gloire et sa honte se confondent. Ce double afflux de sang lui fait cette face congestionnée. À quoi le vin apportera bientôt sa nuance violacée. Sa vanité a triomphé : nul ne peut ignorer comme il est vain, en effet. Cette tête encore ! N'en finira donc pas de se pointer entre les cuisses de sa mère ! Encore cette tête, qui crève cette fois l'écran de papier. Voici l'écrivain reconduit dans son corps : il avait cru s'en échapper, comme une âme, comme un esprit. Aux fers, la belle âme, le pur esprit, bougez un peu vos orteils, ils s'engourdissent ! Le photographe remet l'écrivain à sa place ; il le cloue là. Devant son texte, où sa présence évidemment constitue une gêne - comment le lire désormais ? Pousse-toi ! Il aimerait bien, le malheureux. Plus possible.
Un jour, je découperai proprement cette peau ; j'écrirai mon livre dessus. Puis je me réconcilierai avec le photographe.

Samuel Beckett par Lufti Ozkok

Eric Chevillard par Philippe De Jonckheere