Oak Park, Ray Martin, septembre 2000

#464.

Duchamp au coeur de la nuit

Thelonious Monk, John Coltrane, Ruby my dear

Who the Hell was Ray Martin?

Ray Martin était un artiste admirable. Un lithographe surdoué. Et un ami silencieux, avare de paroles mais terriblement sincère.

J'ai rencontré Ray parce que j'étais l'étudiant de sa femme Karen Savage, laquelle avait eu cette intuition que je devrais profiter du cadre de l'école de Chicago et de son équipement pléthorique pour faire au moins une lithographie sur pierre, sur plaques j'en avais fait quelques dizaines, notamment dans le cours de Karen. Et comme je rappelais à Karen que nous étions déjà au dernier semestre de mes deux années d'études à Chicago, je ne pourrais plus m'inscrire dans un nouveau cours, elle a souri et m'a dit que pas du tout, nous allions demander à Ray, son mari.

Ray était cette immense armoire à glace, le cheveu et la barbe blancs titane et les mains noueuses et d'une habilité sidérante, serais-je amené à découvrir — en fait dès la première fois que j'irai chez lui —, et naturellement il était tout à fait d'accord pour prendre sur son heure de repas le lendemain et me donner la possibilité de faire un dessin sur une pierre, ce qu'il exprima d'un très laconique You bet (un peu mon gars). Karen m'avait alors dit qu'elle me confiait au meilleur. Ce n'était pas une manière affectueuse de parler de son mari, Ray était le meilleur, mais peu de gens le savaient — Robert Heinecken le savait qui l'avait appelé un jour de grandes difficultés avec une de ses lithos, des années plus tard Ray m'avait fait une imitation de Robert qui était à hurler de rire et criante de vérité, accès de toux compris. En tout cas moi, j'allais apprendre très rapidement quel genre de lithographe était Ray. Et il est probable que si j'avais pu passer plus de temps dans un atelier de lithographie avec les conseils à la fois éclairés et bienveillants de Ray, j'aurais probablement laissé de côté la photographie et je me serais consacré à la lithographie.

Pour remercier Ray de cette première leçon particulière, je suis allé dans un magasin de vins fins dans Lincoln Park et j'avais acheté une bouteille de Saint-Emilion, pas un grand cru, et sans doute pas la meilleure des années, j'avais rarement plus de cinq dollars dans les poches alors, et comme je lui en fis cadeau il déclara qu'il faudrait que je vienne la boire un vendredi soir à la maison. A Oak Park.

Lorsque je suis arrivé à Oak Park, dans Cuyler street, Karen et Ray m'ont accueilli à bras ouverts, ce qui correspondait bien à la relation pleine de tendresse bienveillante que Karen avait avec son jeune étudiant français — je donnais des leçons particulières de Français à Karen qu'elle parlait très bien, elle me les payait en fournitures photo, le deal parfait — mais c'était plus surprenant de la part de Ray, homme qui certes ne manquait pas d'humour, ni de chaleur, mais qui était plus réservé. La visite de leur grande maison dont les quatre cinquièmes étaient des pièces réservés aux différentes pratiques artistiques qui étaient les leurs, notamment tout le sous-sol qui accueillait deux belles presses de lithographie et une de gravure, une pièce au première étage était le labo photo de Karen, une autre accueillait un studio de prise de vue, les murs étaient couverts de leurs oeuvres et de rayonnages combles de boîtes pleines de tirages ou encore de livres aux reliures maison, cette visite valait celle de bien des galeries d'art contemporain. Dans le fond du jardin, un ancien garage avait été transformé en atelier dans lequel il était manifeste que tous les deux passaient le plus clair de leur temps.

Deux artistes. Deux vies qui se touchaient et des carrières à la fois indépendantes et se nourrissant l'une de l'autre. Je connais beaucoup d'artistes qui rêveraient d'une telle vie et d'un tel cadre qui a été si patiemment construit par tous les deux.

Des années plus tard, lorsque je suis retourné à Chicago, ce sont Karen et Ray qui m'ont accueilli chez eux chaque fois, dans la chambre d'ami aménagée dans le grenier qui de fait contenait un lit et, de nouveau, des rayonnages et des rayonnages remplis de boîtes de tirage, toutes parfaitement étiquetées avec les écritures manuscrites admirables de ces deux grands artistes. J'ai même fait un très beau rêve dans ce grenier dont je me souviens parfaitement encore aujourd'hui.

Dans cette maison, il y avait une pièce excentrée mais dans laquelle j'ai passé des moments extraordinaires, la cuisine, dans laquelle régnait une odeur de café permanente. Le café y était moulu avec un très beau moulin manuel auquel Ray-the-handy-man, comme nous l'appelions affectueusement avec Karen, avait su redonner vie, dans les mains de Ray rien n'était irréparable, en tout cas rien ne resterait sans une seconde vie, et les nombreux détritus auxquels il a redonné forme en témoignent. Ce côté-là de la table était rarement exempt de poudre de café ni même de tâches de café et juste au-dessous, un petit tiroir contenait un carnet de croquis, un pinceau et quelques mines avec lesquels Ray, chaque matin, en prenant son café, dessinait, assez souvent en trempant son pinceau dans une tâche de café. Autant de petits croquis dont il ne serait pas rare, dans le cours de la journée qu'il les scanne, les reproduise d'une façon ou d'une autre ou les reprenne dans un collage et en fasse une de ces créatures qui deviendrait une page d'un de ces livres d'images reliés par lui, livres d'une poésie visuelle pas toujours facile à traduire, ni même à comprendre. Combien de fois ai-je vu Ray traverser le jardin entre la cuisine et l'atelier une tasse de café à la main et son carnet de croquis dans l'autre. Il n'était pas rare non plus que Ray trempe son pinceau dans le fiel des actualités télévisées qu'il regardait assidûment et d'ailleurs dans mon souvenir un appareil-photo polaroid n'était jamais très éloigné de ce petit téléviseur, Karen n'étant pas en reste pour ce qui était de détourner et réinterpréter l'avalanche d'images qui déferlait par ce petit téléviseur.

Je me souviens que dans l'atelier de Robert Heinecken il y avait ce panonceau sur lequel était écrit NEVER STOP WORKING, Ray était fait du même bois, un industrieux qui travaillait sans cesse. Un jour que Karen et Ray séjournaient à Saint-Etienne où Karen enseignait à l'école de Beaux-Arts dans le cadre d'un échange, je les avais rejoints et Ray m'avait fait cadeau d'un livre, dans sa page de garde était inscrit Ray Martin, 1994, nous étions en janvier 1994 et avec Karen nous avions ironisé sur le fait que Ray avait déjà fait un livre. Le lendemain il réparait à mains nues la carrosserie de mon Opel Kadett rouge  qui avait connu les outrages d'un chauffard nocturne. Et dans son sourire il avait dit qu'il venait de se gagner encore une bouteille de Saint-Emilion. You bet.        

C'est dans l'atelier du fond du jardin que Ray m'a donné ma première leçon de Photoshop, et toutes les fois où j'ai reçu l'enseignement de Ray, souvent en privé, je remarquais cette façon apparemment désinvolte de me montrer les outils, la désinvolture était seulement apparente, chaque fois il mettait dans mes mains exactement l'outil dont je saurais quoi faire plus tard. C'est avec des artistes comme Ray, comme Barbara Crane ou encore Robert Heinecken et Joyce Neimanas que je devine parfois que le corpus des oeuvres connues n'est que la partie visible de l'iceberg, que l'oeuvre tout entière trouve son prolongement dans le travail des si nombreux étudiants qui sont passés entre leurs mains expertes.

Ray travaillait sans cesse, il produisait beaucoup, en dépit de ses dénégations quand je lui en faisais la remarque. Sa forme de prédilection était le livre d'artiste dans lequel il réunissait une séquence d'images et parfois de textes qui étaient la plupart du temps des réinterprétations toutes personnelles d'images qu'il avait vues, ou même trouvées et sur lesquelles il s'appuyait de façon critique. Dès la fin des années 80, il s'était intéressé aux premières possibilités de l'outil informatique pour augmenter ses habitudes de travestissement des images. Les livres d'images que Ray fabriquait étaient non seulement des objets magnifiques, mais surtout ils tissaient une poésie visuelle unique, le mot poésie est ici à sa place tant ces suites d'images étaient denses, polysémiques et ouvertes. J'étais souvent frappé de constater comment Ray avait sauvé du naufrage des éléments minuscules, parfois même d'une laideur affligeante et en avaient fait des petits monstres ré-injectés tels des virus dans une société ivre et malade. La politique de Ray était une politique du moindre geste, de l'écart et du pas de côté. Mais que l'on se donne un peu le mal d'entrer dans les univers, retors de prime abord seulement, de ses livres et on est récompensé par l'admirable densité des images.

Ce qui résistait à l'interprétation était surtout le fait d'un artiste tout à fait accompli et qui embarquait dans chacune nouvelle oeuvre, le bagage imposant de toute une vie.        

Je remarque, comme à la mort de Robert Heinecken, que c'est le maillage de toutes ces anecdotes à propos de ces hommes remarquables que j'ai eu le bonheur de croiser qui les dessine le plus fidèlement à mes yeux, parce que justement derrière chacune d'entre elles, il y a une manière d'enseignement.

Ray partageait avec moi un goût prononcé pour le jazz. Il en avait écouté de tout temps. Il m'avait expliqué qu'adolescent il se cachait pour écouter les émissions de cette musique qui était le mauvais genre incarné puisque c'était principalement la musique des Noirs. Il me parlait des concerts qu'il avait écoutés et m'avait dit avoir même discuté quelques minutes avec John Coltrane. C'était du temps où ce dernier jouait avec Monk et il avait entendu ces deux-là jouer dans le Southside de Chicago. Il ne devait pas y avoir beaucoup de Blancs dans ce bar. Et c'était bien cela le trait de caractère saillant chez Ray, il se moquait bien de ce que l'on pouvait penser, se moquait sans doute pas mal d'être parmi les seuls Blancs dans les bars de Southside, sa carrure de viking devait le maintenir à l'abri des coups fourrés. Et quand je lui demandais comment c'était, il était ému, that was something, il répondait sans développer. De longues années plus tard quand les recherches audacieuses de Coltrane sont devenus l'exemple adoubé, Ray aurait pu pousser du col et expliquer que lui avait effectivement été dans le Sud de Chicago écouter Trane et Monk, s'en prévaloir, mais cela n'aurait pas été Ray, qui continuait d'écumer les disquaires de la ville pour découvrir ce qui se jouait aujourd'hui. Jazz dans lequel il savait mieux que personne trier le grain de l'ivraie. Un esprit libre.

Et mon portrait de Ray par touches successives ne serait pas complet si je ne mentionnais pas un trait peu connu à son propos. Dans le tiroir de la cuisine qui contenait le petit vrac de carnet de croquis, de mines de plomb de pinceaux usés, il y avait des jeux de cartes que Ray battait de ces grosses mains chenues, et produisait l'air de rien, en s'excusant sans cesse que cela n'allait probablement pas marcher, des tours de cartes absolument fabuleux et confondants. L'un d'eux consistait à faire disparaître une carte que vous retrouviez invariablement dans la poche de votre chemise. Relisez bien cet hommage et vous saurez comment il avait fait pour faire disparaître, puis réapparaître dans la poche de ma chemise, le huit de carreau.

Apprenant sa mort avec un an et demi de retard, Ray, dont, de fait, j'étais sans nouvelles depuis deux ans, je reconnaîtrais presque là sa modestie, sa discrétion, sa parole rare et son art subtil de la disparition.

J'aimais cet homme, il me le rendait bien. C'est souvent que je pense à lui en produisant des tours de cartes qui épatent salement mes enfants. Ou encore ce petit tour tout simple avec deux morceaux de bois que je garde près de moi dans le garage et quand les enfants descendent dans le garage je leur fais ce petit tour avec ces morceaux de bois que m'avait donnés Ray la dernière fois que nous nous sommes vus il y a plus de douze ans.

Ray jurait et j'adorais cela.  

Avoir passé tant de bons moments avec Ray dans son atelier, that was something!