Le tableau au-dessus du canapé rose est La toilette, toile exposée aujourd'hui au musée Fabre de Montpellier, grande toile (1,32m x 1,27m) finie et signée de 1870, mais répertoriée souvent comme ayant été commencée en 1869. Bien qu'étant terminée quand Bazille peint son atelier, il choisit donc de la représenter en cours d'exécution plutôt que terminée. On peut se demander pourquoi.

À mon avis, il veut non seulement protester contre son refus au salon de 1870, mais il veut montrer aussi qu'il travaille sans cesse, et que ce tableau est le résultat d'une longue recherche et d'une réflexion aboutie . Avant de voir le tableau final, voyons d'abord de quoi il est issu.

Il faut savoir en effet que si Bazille n'a pas fait beaucoup de tableaux, ce n'est pas seulement parce qu'il est mort jeune (29 ans), mais aussi parce qu'il travaillait beaucoup chaque tableau.
il revient cent fois à l'ouvrage, retouche, détruit, reprend, transforme, travaille lentement. Bazille est exigeant et fait preuve d'humilité.
Il prépare ses toiles par de nombreux croquis parfois mis au carreau, passe des jours voire des semaines sur une toile et la termine souvent en atelier, habité par l'idée " de ne pas seulement peindre l'apparence des choses " Je fais des progrès, voila tout " écrit -il une fois à ses parents en parlant de son séjour à Honfleur.
On connaît justement au moins un brouillon et croquis préparatoires de la toilette (faits au fusain) qu'on a trouvé dans ses carnets.
On note qu'on ne trouve pas le personnage de droite du tableau final, au départ il ne semble donc pas avoir été prévu.

Mais l'esquisse peinte dans l'atelier de la rue Condamine permet de comprendre une conception et une utilisation de la couleur par tâches chaudes tout simplement magnifiques et annonciatrice de nombreux peintres qui viendront après lui . Les détails en sont d'une beauté à couper le souffle !

Le tableau final rajoute beaucoup d'indications : Bazille décide de ne pas faire un mur derrière (sur le fusain on voyait même des briques !) mais de faire son orientaliste (lui aussi il peut le faire, "ça", et pourrait même avoir des prix au Salon s'il le voulait, manière de dire : je sais bien ce qu'il faudrait faire, ce que ces messieurs attendent, je peux leur en donner...) grâce à une personne supplémentaire qui ne semble être là que pour montrer sa gorge diamantée et ses somptueux vêtements. La jeune noire voit son pagne aussi se sophistiquer d'un jeu de rayures et bandes colorées. Quand aux tapis qui remplissent le fond, ils sont plus vrais que vrais, digne des flamands. La jeune femme qui sort de son bain (et qui se laisse habiller les pieds) est assise (plus exactement abandonnée) sur une épaisse fourrure. Variété de textures et de tissus, de couleurs...

Il y a aussi ces regards de femmes, langoureux, rêveurs, nostalgiques, d'une douceur à vous faire rêver d'un ailleurs exotique.
Bazille connaît les facilités (les recettes) de l'orientalisme. Il peut le faire, comme il sait érotiser son tableau avec une main sur une belle peau noire, un téton rose, et un linge posé à la lisère du pubis, dont grâce à une touche plus foncée minimale et bien placée, on voit la lisière pileuse... sans parler de la pose abandonnée de cette femme sur la fourrure, les jambes légèrement écartées...et ses cheveux fous comme autant de flammes...

Fausses concessions inutiles pour le Jury puisque le jury du salon de 1870 refusera la toile, même avec un tel sujet si classique dans la peinture ! ( le bain, après le bain, la toilette des femmes etc.)
Ce tableau en fait n'est pas anecdotique.
Bazille reprend le nu féminin en le justifiant par une scène à la fois quotidienne et orientalisante. Il rend aussi hommage à la fois à l'Olympia de Manet (1863, Paris, musée d'Orsay), au Delacroix des Femmes d'Alger dans leur appartement de 1834 (Musée du Louvre)

Mais son esquisse dans l'atelier de la rue de la Condamine, nous montre à quel point il enrichissait tout ce qui avait été fait avant lui en y incluant ses propres recherches sur la forme et la couleur par exemple.
" Je fais des progrès voilà tout." comme il écrivait à ses parents...
On ne peut s'empêcher de penser qu'il s'adressait par la même occasion à ses pairs et à ses contemporains... voulant peut-être laisser à quelques mois d'une mort inutile qu'il pouvait pressentir ou imaginer (il s'était engagé volontairement dans la guerre) un dernier message, modeste mais ferme.