Extrait de La Vaisselle, Philippe De Jonckheere
(dédié à mes beaux enfants, Clémence et Julien)



Sixième encoche.


L a vaisselle. Faire la vaisselle était une activité reposante. Pour plusieurs raisons. Il y avait tout d'abord la tiédeur de l'eau, une température optimale qu’il obtenait après de nombreux réglages patients. Il lui arrivait même souvent de revenir sur le dosage des eaux froide et chaude, en cours de vaisselle, toujours pour réajuster cette tiédeur, que sciemment, il trouvait réparatrice. Jamais, il ne se serait précipité pour faire la vaisselle. La vaisselle ne faisait jamais partie des choses urgentes, et le choix du moment dans une journée pour s'y consacrer correspondait toujours à un lent mouvement, pour ainsi dire fait d'apesanteur. D'autres activités ménagères lui paraissaient davantage dictées par les rythmes horaires quotidiens. Préparer les repas intervenait à des heures plus ou moins variables mais le rythme de ces mêmes repas étaient immuable. Leur moment n'était en aucun cas choisi. De même, se levant, il aérait la pièce, puis faisait son lit après le petit déjeuner et enfin se brossait les dents. Il allait à la fenêtre, recracher sa bouche pleine de dentifrice, dans la large gouttière, ça n'avait rien de gênant, la prochaine pluie parisienne se chargerait de nettoyer tout ça. S'il estimait qu'il était temps de faire le ménage, il s'y attelait après sa toilette, et les choses ayant été ainsi rangées et clarifiées, il pouvait procéder à une nouvelle journée. La vaisselle ne répondait à aucun impératif, et donc à aucun horaire. En effet, avant que l'évier du coin cuisine n'ait acquis sa fonction double d'évier / cendrier, il laissait parfois longtemps s'empiler la vaisselle sale, avant de décider, toujours du même mouvement lent, de s'y mettre. Il semblait que ses réserves de vaisselle propre lui permettaient justement un certain laxisme, dont il n'abusait d'ailleurs pas. De fait il aimait garder à la vaisselle ce caractère un peu oisif et sans nécessité impérieuse. C'était pour cette raison qu'il n'allait que très rarement jusqu'au bout de ses réserves de vaisselle propre, afin justement de ne jamais devoir faire la vaisselle. Les rares fois où il avait effectivement épuisé les réserves d'assiette, de verres et de couverts propres, il avait alors fait la vaisselle sans plaisir. C'était pour cette raison qu'il se montrait vigilant, sachant comme il le faisait du mélange d'eau chaude et d'eau froide, doser son plaisir entre se réserver une pile conséquente de vaisselle à faire, et choisir, lentement, le moment venu pour se consacrer à cette vaisselle. Depuis qu'il utilisait l'évier aussi comme un cendrier, il avait pallié le problème de l'absence apparente de pouvoir décisionnel quant au moment où il ferait la vaisselle en restreignant, effectivement, sa consommation de cigarettes. De ce fait les plaisirs de la vaisselle et de la fumée se mêlaient pour son plus grand bonheur. Ainsi l'envie d'une cigarette l'invitait, sans le presser, à s'approcher de l'évier, il considérait sa vaisselle sale, et surtout sans rien précipiter, il envisageait alors de faire la vaisselle. Après avoir posé sa montre sur la petite étagère des tasses à café, il faisait, en premier, couler l'eau chaude, en attendant qu'elle ait atteint sa température maximale, puis graduellement, augmentait le débit d'eau froide, jusqu'à un début de tièdeur acceptable. Le reste était affinage, mais il ne fallait pas le négliger, de même qu'il lui arrivait souvent de s'interrompre au milieu d'une vaisselle pour peaufiner de nouveau le réglage de la température. Enfin, il aspergait copieusement de liquide vaisselle, la marque importait peu, en général, il prenait la moins chère, et c'était avec lenteur, même douceur — par habitude, il plongeait dans de l'eau savonneuse et laissait tremper tous les ustensiles de cuisine, les plats, poêles et casseroles notamment, de manière à ne jamais, où le mois possible, avoir à frotter — qu'il lavait la vaisselle. La vaisselle une fois dégraissée et rincée à l'eau tiède — l'économie d'eau chaude qui aurait consisté à rincer à l'eau froide lui paraissait mesquine — il épongait soigneusement l'évier et ses bords pour reposer l'éponge à droite du robinet, s'essuyait doucement les mains, mais à fond, dans le torchon qu'il épendait ensuite contre la petite porte du placard située sous l'évier. Refermant celle-ci, le torchon était coincé et ne pouvait tomber à terre et se salir. Il pouvait maintenant s'octroyer une cigarette bien méritée, et c'était là tout le plaisir, en s'acquittant d'une tâche dont il n'aurait pour rien au monde laissé le soin à un tiers, fusse un tiers de confiance, là n’était pas la question. Mais il y avait dans la vaisselle, d'autres satisfactions. Depuis longtemps, il était fasciné par cette chose en devenir qu'était la vaisselle. Pour commencer il y avait l'empilement progressif de la vaisselle sale. Un évier vide devenait le décor d'un théâtre clos où l'ordre d'apparition des acteurs, assiettes, verres, bols, tasses, fourchettes, couteaux, cuillères, saladiers, casseroles, plats, était chaque fois différent d'une représentation à l'autre. Le nombre des intervenants variait lui aussi d'une fois sur l'autre. Cet entassement dans le désordre était captivant. Pour lui, entasser la vaisselle sale, et ne pas s'y attaquer immédiatement, attendre de nouveaux arrivages, faisait intrinsèquement partie du plaisir de faire la vaisselle. Il y avait ensuite, ce lent mouvement de la pensée qu'il l'amenait à choisir, librement, le moment voulu pour faire la vaisselle. Cet instant était à la source même de son plaisir de la vaisselle. Il se levait, s'approchait de l'évier, considérait l'empilement des assiettes, verres, couverts, bols, tasses et autres plats ayant servi à la cuisson de ses repas, et s'amusait alors à la délicieuse abstraction qui consistait à mentalement laver toute cette vaisselle sale, et le fond de cette rêverie atteint, pouvoir imaginer l'évier reluisant après la vaisselle, il commençait par faire couler l'eau chaude jusqu'à ce qu'elle atteigne sa température maximale, et donc constante, il ouvrait alors le débit d'eau froide et cherchait lentement la tiédeur ad hoc. Faire la vaisselle le replongeait, la tiédeur de l'eau aidant, immédiatement dans cette rêverie qui avait précédé la vaisselle en elle-même. Enfin l'évier vidé de sa vaisselle transformée, apparaissait radieux, tel qu'il l’avait vu quand celui-ci regorgeait encore de vaisselle sale. Il repensait alors, la vaisselle enfin faite, qu'il avait reçu pour son douzième, ou était-ce son onzième?, anniversaire un appareil photo qui sortait les photos tout de suite — enfant et il n'arrivait jamais à prononcer ce mot Polaroid dont il trouvait l'orthographe absurde — il avait consacré son premier lot entier de films instantanés à ses vaisselles. Son père avait essayé, en vain, de lui expliquer qu'il y avait des sujets plus dignes d'intérêt, comme de prendre ses parents en photo, mais c'était là peine perdue. De ce fait, en se lassant de prendre ses vaisselles en photo, il s'était tout simplement lassé de son appareil photo, rien ne méritant plus, à ses yeux, d'être photographié.

Sa main sur le robinet d'eau chaude, s'immobilisa, il avait obtenu une tièdeur tout à fait satisfaisante.