Extrait de La Vaisselle, Philippe De Jonckheere

 

 

II.





Il se réveilla d'un sommeil sans rève. Le souvenir de la nuit passée lui revint en fragments et mal, même presque pas. En fait le plus gros de cette nuit lui échappait maintenant tout à fait. Il y avait eu ce réveil en sursaut au milieu de la nuit, puis la photographie de la petite fille sur le radiateur. Tout collait mal. Ca collait dans l'ensemble, dans les grandes largeurs. En fait pas tant que ça. Attention à la syntaxe. Faire des phrases complètes... Merde à la fin, on n'est tout de même pas là pour faire des phrases, ça vient comme ça vient. Aux autres le luxe des belles phrases, ceux qui savent faire des belles phrases et des bons mots, ceux qui savent faire des belles phrases en toutes circonstances, quelles que soient les circonstances, dans n'importent quelles circonstances. D'ailleurs, cette faculté de faire des phrases en toutes circonstances est au delà du don. Nous, nous ne sommes que de petits joueurs, des laborieux, les belles phrases ça nous arrive comme à tout un chacun, mais somme toute assez rarement et surtout plus par accident qu'autre chose. A nous aussi cela ferait plaisir les belles phrases, les bons mots, les formules bien rédigées, la belle comparaison proustiennne, l'enfance de l'art, l'état de grâce, la métaphore sublime, la petite proposition subordonnée bien balancée, impeccablement équilibrée, l'épithète assassin, l'adverbe ad hoc, la phrase substantive idoine, ah la phrase substantive idoine, ce n'est pas tous les jours qu'elle nous vient à nous les studieux du stylo. Alors vous comprenez quand les circonstances ne sont qui plus est pas favorables, qu'elles n'y mettent pas du leur, quand nous les laborieux on ne reçoit pas un petit coup de pouce, la grâce nous ne pouvons qu’en rêver. Alors bien sûr nous nous contentons de peu, nous nous contentons du fonctionnel, la bonne petite phrase pépère, son sujet, son verbe transitif et son complément d'objet direct, immuables, et même ce rudiment parfois est au dessus de nos forces, nous ne finissons pas nos phrases, nous laissons aux autres le soin de les achever pour nous, de nous comprendre a demi-mots, nous sommes des petits maîtres, des demi-phraseurs, des auteurs du demi-mot, à nous la médiocrité. Nous avons beau nous efforcer à la vigilance dans la syntaxe, nous exhorter au minimum grammatical en vigueur, l'intégrité syntaxique n'est pas tout, nous sommes tellement dénués de tout génie de tout talent de tout don. Nous nous astreignons à un bath rythme ternaire, trois petits adjectifs menés par deux belles virgules ou un agent de liaison, et puis plus tard nous lisons la même phrase chez un Maître, un vrai, avec une majuscule, et lui s'est contenté de deux épithètes voire d'un seul et tout est dit, limpide, cristallin, qui sonne sans bavure comme une note de piano claire. Il ne faut pas se décourager, ne pas tenir compte des autres, les autres c'est la chienlit, les autres ont d'autres problèmes, les problèmes des autres, les autres se débattent dans l'alcool comme nous nous vautrons dans le rythme ternaire et les propositions relatives interminables de pesanteur, les autres ont de l'asthme et sont subclaquants, nous les laborieux nous avons la vie devant nous, aucune maladie honteuse ne nous traque, pour nous, nous avons la santé, après nous le déluge. La santé de nos artères, c'est avec cela que nous gagnerons sur les petits génies, les premiers de la classe, les forts en thème, les lunetteux à qui les mots ont l'heur de sourire. Ils croulent sous le malheur, s'inventent des maux, et les mots sont leurs pansements, leur muse consolatrice, une épaule sur laquelle verser leurs sanglots ridicules de romantiques sentimentalistes. Nous, il nous reste nos petits troubles de la vie courante, les tracas triviaux du monde moderne sont nos modiques os à ronger. Pas étonnant dans des conditions pareilles que nous nous débattions avec aussi peu de réussite avec une syntaxe retorse, qui nous résiste, qui ne fait rien pour nous, une amante peu coopérante, sans initiative, sans imagination, une pute à six sous, pour eux, les petits génies, elle veut bien, elle fait des efforts, elle ferme les yeux sur leurs haleines d'ail et de mauvais alcool, pour eux la syntaxe veut bien plier, elle laisse passer une incohérence dans la concordance des temps et cela devient une phrase de génie tandis que pour nous elle ne nous laisserait pas passer le moindre subjonctif de travers, nous les laborieux, les studieux, les besogneux. A qui mieux mieux, nous traquons une allitération, mais nos efforts restent oiseux. Nous nous inventons des situations épiques, montons des décors sublimes, nous aurions beau aller de pays en pays, nous assurer de faire passer le récit par les cinq continents et les sept mers, ils, les petits génies nous coifferaient au poteau, en décrivant posément les objets épars de leur table, parmi lesquels un petit et vernaculaire verre d’eau que leurs mots de premiers de la classe, de forts en thème, ne manqueraient pas de ciseler avec une délicatesse tellement écoeurante que ce verre d’eau prendrait des allures de vase bysanthin, dans lequel deux belles orchidées tremperaient, au sommet de leur gloire éphémère, juste avant la décrépitude pour confiner à la nausée, la mièvrerie. Ils nous feraient le coup de la madeleine de Proust, et nous n'aurions plus qu'à nous rhabiller. Nous les cancres, nous nous appliquons, nous voulons même bien faire des gammes, des exercices d'admiration, nous écrivons sur les Grands, nous leur tressons des lauriers, des couronnes d'aubépines, espérant sans doute qu'un peu de leur lumière rejaillira sur nous, ne serait-ce que sous la forme d'éclats un peu ternes, mais au fond nous ne sommes pas dupes, nous en sommes à des années lumières, nos phrases sont sans âme. Admiratifs, nous le sommes jusqu'à la nausée, nous affublons nos progénitures de prénoms ridicules, désuets même, comme si sur cette enfance débile, notre progéniture ne peut être qu'idiote et niaise, c'est la notre ne l'oublions pas, comme si donc sur cette génération délavée pouvait déteindre les merveilleux traits de caractère, ciselés avec excellence par les Grands quand ils enfantèrent de leurs héros, de leurs personnages. J'ai même connu un confrère qui n'avait rien trouvé de mieux que de baptiser sa fille Madeleine, sobriquet risible jusqu'à l'écoeurement, et nous pitres, les laborieux, nous l'avions félicité de ce bel hommage déguisé, jaloux que nous étions que cette trouvaille somme toute regrettable ne fût pas la notre. C'est lamentable. Nous sommes lamentables, nous les studieux, je suis lamentable, moi le besogneux des besogneux, celui à qui toutes les phrases résistent, celui qui fâche jusqu'aux virgules, celui qui n'est pas l'ami des mots. Alors la syntaxe dans ces conditions, vous comprenez, que sa petite vertu, j'en fais allègrement l'économie, et je dis "allègrement" en sachant pertinemment que c'est peut être l'adverbe de trop, mais voilà je n'en ai cure, je suis là pour écrire par le menu les tribulations d'un homme seul embarrassé par un cadavre, alors que ce soit vrai ou inventé de toutes pièces, là n'est pas la question, la question c'est de savoir si vraiment vous tenez à ce que je fasse des phrases complètes, ou si les choses peuvent rester entre nous, si nous pouvons nous en tirer à moindre frais en nous contentant d'une syntaxe médiocre, parce que c'est sûr s'il faut vous faire les finitions, ça va gonfler la facture et puis ce ne sera plus les mêmes délais. Revenons à nos moutons, à lui, d'ailleurs et puis à lui aussi.

Lui. Le mort. Phrases substantives, il en avait le droit.

A priori, il devait se trouver dans la pièce principale — j'acquiescais à ce progrès immédiat de formulation, l'expression la pièce du mort semblait à jamais bannie. Il eut fallu complèter le tout. Faire le deuil de certains mots. Oui c'est ça, maintenant, il ne dirait plus le mort mais Lui avec un "L" majuscule. Sa sagacité matinale était un signe on ne peut plus favorable. Lui ce serait Lui, et lui, lui.

 

Bon, comme on dit dans ces cas là, la question des courses pouvait être mentalement éludée pour le moment, encore que pour un délai restreint, comme il pouvait le sentir au-dessus de la ceinture. Il entendait bien ne pas se laisser dépasser par des gémissements stomacaux inoportuns, la dalle quoi. Attention à la syntaxe, j’ai dit. Pour faire des listes il ne craignait personne pour peu qu'il pût — voilà un subjonctif, ça repart mieux — mettre la main sur une feuille de papier et un crayon. Dans la poche de sa veste se trouvait son stylo plume, qui ne quittait d'ailleurs cette dernière que pour des intervalles de temps très courts — signatures de chèque et autres formulaires — ne pas oublier de renouveller le stock de cartouches, c'était tout, oui c'était cela, dire les choses au fur et à mesure, comme elles venaient, ne rien oublier et tout noter, et puis organisé comme il l'était, il tenait serré dans le petit placard du coin cuisine un petit bloc de papiers tous carrés, encollés les uns aux autres par la tranche, ce bloc ayant toujours et depuis assez longtemps gardé sa place, et ce dans le but unique de noter toute denrée manquante dans le garde-manger, et chacune de ses anotations constituait toujours le début d'une liste des provisions, précisèment. Il conçut une note d'euphorie légère quant à la concordance de ces petites choses qui se révélaient soudain vitales, et qui n'en demeuraient pas moins fiables et fidèles dans leur immuabilité, étant donné les circonstances. Il considéra le petit bloc. Celui-ci se composait de nombreuses feuilles probablement un peu plus d'un millier à l'origine, puisque le tout, le petit pavé de papier, cube parfait lorsqu'il était neuf, et qui se tronquait à l'usage, avait l'épaisseur d'un dictionnaire; cube parfait lorqu'il était encore neuf, l'utilisation de ses feuilles au fur et à mesure le rendait dorénavant parallélipédique, et non plus cubique, un parallélipéde bien particulier à la hauteur sans cesse décroissante à la mesure de la consommation des petits feuillets qui constituaient son épaisseur. A la vue de l'objet, il considéra deux choses: la première, à l'arrachage de chaque feuille, la reliure uniquement constituée de colle restait solidaire du bloc. Ainsi, s'il effeuillait une à une, une vingtaine de pages, ce qui représentait une épaisseur d'environ deux millimètres, donc remarquable à l'oeil nu, le côté où avait eu lieu l'encollage au moment de la manufacture du petit bloc, présentait bientôt une languette assez solide, faite de colle liquide lors de la fabrication, durcie par la suite mais dont la souplesse était maintenant remarquable. Il savait d'expérience que passé un certain nombre de feuillets arrachés, cette petite languette perdait de sa solidité et finissait par tomber du reste du bloc. La courbe de croissance de cette languette aurait donc ressemblé à un toit d'usine vu de profil. La deuxième chose qu'il remarqua était que la diminution de l'épaisseur du bloc était une fonction linéaire du temps. Ainsi il faisait, le plus souvent, les courses deux fois par semaine et rarement utilisait-il plus d'un feuillet par approvionnement pour établir la liste de ses besoins. Cette éventuelle variation lui parut d'ailleurs négligeable, elle devait intervenir deux fois par an, en des occasions bien précises, au moment des fêtes de fin d'année, d'une part, et au retour des vacances d'été, d'autre part. Il était donc possible, en marginalisant les épiphénomènes qu'il venait d'évoquer, d'anticiper avec une certaine précision dans le temps ( il estima l'amplitude de variation à deux mois, un mois trop tôt, un mois trop tard ), le jour où il lui faudrait remplacer le bloc. Il s'assit immédiatement sur le lit et entreprit d’en faire le calcul. Il pouvait procéder de deux manières. Il les employa toutes les deux pour mieux se convaincre de l'exactitude de son raisonnement premier. Comme l'attestait l'inscription sur la tranche du bloc ainsi qu'au coin inférieur gauche du verso de chaque feuillet, il avait hérité de ce bloc au stand de présentation de la compagnie IBM du salon du SICOB fin octobre 1992. Il se rappelait cependant mal les circonstances qui avaient pû l'amener à visiter ce salon. Qu'importait. Nous étions en mars1994, il s'était donc écoulé dix sept mois depuis. A l'état neuf le cube était un cube parfait de sept centimètres de côté. Dans son agenda devait se trouver un bord de page graduée en centimètres. De fait il trouva dans les dernières pages dudit agenda, le bord réglé d'une page qu'il arracha sans application. Il considéra à la va-vite que sur la même page se trouvait un tableau de conversion d'unités de type métrique et de leurs équivalences dans le système impérial, ainsi qu'une liste succincte des indicatifs téléphoniques d'une vingtaine de pays et leurs décalages horaires par rapport au méridien de Paris. Estimant qu'il pouvait allégrement faire l'économie de telles informations, il plia précautioneusement la page dans la longueur au bord de l'espace gradué et déchira la page avec minutie. Il venait donc de se fabriquer un outil fort commode, une petite règle souple, d'une longueur utilisable de quatorze centimètres et demi. Il mesura l'épaisseur restante du bloc, s'astreignant à une certaine précision, sachant cependant que toute erreur de parallaxe à si petite échelle était minime: il restait cinq centimètres virgule trois d'épaisseur. Il avait donc consommé depuis octobre 1992 un virgule sept centimètre de feuillets. Par rapport à une épaisseur première de sept centimètres cela représentait, un virgule sept divisé par sept égale zéro virgule vingt quatre, disons vingt cinq pour cent. Dix sept mois avaient donc occasionné une consommation de vingt cinq pour cent du bloc. Pour arriver au bout du reste du bloc, il lui faudrait donc dix sept fois trois égalent cinquante et un mois depuis aujourd'hui. Ca nous menait, cinquante et un mois égalent quatre ans et trois mois, en juin 1998. Il restait l'autre méthode pour vérifier. Il estima l'épaisseur d'une feuille à un dixième de millimètre. Il isola dix feuilles du bloc et les mesura au bord de sa réglette de papier, c'était cela en plein, dix feuilles avaient l'épaisseur de un millimètre. A raison de deux feuillets par semaine, un millimètre d'épaisseur du bloc serait entammé toutes les cinq semaines. Sa consommation annuelle d'épaisseur de bloc était à peu de choses près de un centimètre. Il restait donc cinq virgule trois centimètres de bloc ce qui était équivalent en temps à cinq ans et quinze semaines. Nous étions donc en mars 1993, ça nous menait, en mi juillet 1999.


Il y avait un an d'écart.

Ca ne collait pas.


Il n'en prit pas ombrage, après tout il restait persuadé que son idée première était toujours digne de curiosité, visiblement il s'était égaré dans les méandres des approximations. Ca n'avait aucune espèce d'importance.


Il considéra la première feuille du bloc sur laquelle, de son écriture fine et serrée il avait inscrit : " liquide vaisselle ". Bon il n'y avait rien à manger ou presque, ni dans le réfrigérateur ni dans le garde manger. Il redécapuchona (« redécapuchoner », c'est permis au scrabble? ) son stylo, et au moment où il allait commencer sa liste de provision, en relisant la première ligne, " liquide vaisselle", il repensa à cette histoire de clochards coiffés de casquette de contrôleur l'obligeant à faire la vaisselle au robinet sur le quai de la station Bastille en direction de Créteil. Oui ça n'avait pas d'importance et il commença sa liste.


En haut de la liste, au-dessus de " liquide vaisselle ", il écrivit: "liste pour tenir un siège" qu'il souligna, d'un trait pas très droit, puis entreprit sa liste.


- liquide vaisselle
- cartouches d'encre noire pour son stylo Scheaffer.
- cigarettes (deux cartouches) - sardines
- petit pois, haricots, et julienne de légumes en conserve.
- steacks hachés congelés
- pommes noisettes congelées
- confiture
- miel
- biscottes ( sans sel si possible )
- eaux minérales — l'eau du robinet était décidément imbuvable.
- savon
- whisky — ne rien se refuser - céréales
- lessive
- chocolat
- légumes frais — pour les premiers jours.
- deux poulets — il congélerait le deuxième.
- saucisses de Strasbourg en sachet
- pates
- riz
- sel
- café
- huile
- farine
- une douzaine d'oeufs
- vinaigre
- moutarde
- oranges
- pamplemousses
- vin ( un Côtes du Rhône de l'année précédente conviendrait parfaitement, le beaujolais 93 avait perdu son charme une semaine après son arrivée du moins c'est ce qu'il pensait.)
- quelques plats cuisinés ( gratin de poireaux, gratin dauphinois, émincé de veau à la citronelle, poulet basquaise, petit salé aux lentilles ) Ca permettait de voir venir.
- figues séchées
- bananes séchées
- amandes salées (quitte à se permettre un petit whisky de temps à autre autant bien faire les choses)
- lait ( longue conservation)
- un ou deux Simenons — pourquoi cet auteur dont je n'ai pas lu une ligne, je me le demande bien.

Pour le reste, il verrait bien sur place, glaner quelques denrées supplémentaires par gourmandise ou tout autre article auquel il ne pensait pas maintenant mais qui pouvait avoir son utilité ultérieurement.

D'un geste décidé, il bondit du lit, passa sa chemise et reconsidéra sa liste restée sur le lit, il se rassit et écrivit : " de quoi écrire ". Il acquiesca pour lui-même, et finit de s'habiller.

Avant de mettre la main sur la poignée de la porte d'entrée, il tâta ses poches de sa veste comme à son habitude : 1,2,3; 1,2,3; 1,2,3; 1.

Le premier trio était constitué par :
Le carnet de chèques
La carte de crédit
Porte-monnaie

Le deuxième :
Portefeuille
Agenda
Stylo

Le troisième :
Montre
Lunettes
Clefs.

Enfin le 1 de la catégorie inclassable, parce que variable chaque jour, en l'occurrence aujourd'hui, la liste des provisions. C'était une méthode comme une autre pour ne rien oublier. Un système à lui.

Il sortit.