Extrait de Portsmouth

Son travail alimentaire ? Là le sujet est plus hermétique, il faudrait, pour en parler, décortiquer quelques fondamentaux de l'informatique et, en ces temps reculés, 1995 - 1996, encore très peu de personnes n’avaient de pratique de l’outil informatique, en Europe, seuls 4 à 10% des foyers étaient équipés d’un ordinateur, et  seulement 1% des Européens disposaient d’une connexion domestique à un serveur distant, Internet était ignoré par le plus grand nombre, et beaucoup continuaient d’appeler ce réseau les autoroutes de l’information, appellation couramment utilisée particulièrement dans la presse pour désigner ce qui justement n’avait pas encore de nom. Lui s'essayait timidement à la chose, aux heures perdues de son travail, et elles n'étaient pas très nombreuses, mais regrettait beaucoup que la plupart des sites qui auraient pu l'intéresser, comme celui de la Maison Européenne de la Photographie, récemment fondée, n'étaient en fait que des cartes de visite améliorées, qui promettaient sans cesse, à l’image même des petites animations, entêtées, de bonshommes affairés sur des marteaux piqueurs ou avec une pioche, que le site était en travaux, état provisoire qui demeurait désespérément permanent, incompréhensible urgence de figurer sur Internet quand on n'avait rien à y donner à lire. En revanche, le courrier électronique lui paraissait très prometteur et il s'était ouvert une adresse de mail philippe_de_jonckheere@yahoo.com mais il était  obligé de reconnaître l'inutilité de la chose, les seules personnes qu'ils connaissait, et qui fussent munies d'une telle adresse étaient ses collègues du travail, et comme il n’avait d’autres possibilités de se connecter qu’à son travail, il lui paraissait idiot d'entamer une correspondance avec des personnes qui étaient littéralement assises à côté de lui, certes cela ne lui déplaisait pas d'imaginer le parcours physique proprement ahurissant, qui n’excluait pas un changement de continent, que ces mails devaient sans doute emprunter, pour, en définitive, atteindre des personnes qui liraient ces messages à quelques encablures seulement de leur expéditeur. Non, décidément, il n'était pas, de prime abord, très impressionné par Internet. Malgré tout il se donnait en devoir de tenir à jour la boîte aux lettres de son adresse chez Yahoo! mais dans laquelle il ne trouvait, en définitive, que des courriers de ses collègues, lesquels étaient majoritairement destinés, les courriers électroniques de ses collègues, à colporter des histoires drôles dont presque toutes cumulaient d'être éculées avant même l'existence d’Internet et d’être médiocrement désopilantes. Non, vraiment quelle déception de se dire que cette merveilleuse invention qu'est Internet ne servait qu'à des effets aussi dérisoires en apparence ! En janvier 1996, il eut cependant la surprise de pouvoir lire, sans les accents – son poste de travail était résolument anglais et refusait d’afficher les voyelles accentuées et les cédilles – le texte du Grand Secret du professeur Gubler, l'ancien médecin de François Mitterrand, livre qui avait été interdit à la publication en France mais qui circulait sous le manteau, entendez, sur Internet. C'était piètrement écrit, en revanche il restait sans voix devant le récit de ce mensonge d'état et de ses interminables prolongements, et surtout, devant le fait d'avoir accès à un livre qui était censuré, jubilatoire combinaison qui ne manquait d’ajouter au plaisir de la lecture celui de la transgression. C'était sans doute à l'aulne de cette découverte, qu'il jugeait volontiers miraculeuse, qu'il avait décidé de persévérer dans sa pratique d'Internet, étant confiant que de nouvelles expériences de ce genre auraient des chances de se produire. Il ne pouvait se douter que le miracle du réseau se ferait attendre longtemps, prédit comme imminent il aurait, pour éclore tout à fait, à franchir l’obstacle des préjugés et des résistances toujours plus coriaces, montagne infranchissable, en comparaison des prouesses qui avaient été déployées pour imaginer sa conception. En 1995 les plus audacieux misaient, sans doute hâtivement, sur la disparition du livre, des journaux, de la radio ou encore de la télévision, monde utopique qui ne vit pas le jour, enfant trop empressé de naître, le réseau eut ensuite à grandir dans le dédain de ses aînés, adolescent impétueux, tantôt invité dans la cour des grands, tantôt brocardé par ses frères plus âgés, inquiets de se voir un jour dépassés en taille et en force par le petit dernier. Non, à nouveau, au milieu des années 90, son travail alimentaire n'avait rien à voir avec ce que l’on entend aujourd’hui par Internet, du moins le pensait-il, à l’époque, incapable de discerner le lien de sens, pourtant patent, entre cette préfiguration du monde de demain et son travail, qu’il écartait un peu sommairement, comme alimentaire et rébarbatif, un tel effort d’anticipation, à son avis, relevait de la science-fiction juvénile. Or son travail, en fait, mettait en oeuvre de puissantes machines de calcul et de stockage d'informations et l’organisation en réseau de ces systèmes complexes dessinait un labyrinthe invisible de connections immatérielles, à la surface du monde entier, et c’était sur ces mêmes réseaux privés qu’allait s’appuyer la progression de ce que, justement, on allait appeler le réseau des réseaux, tellement inconnu de l’homme de la rue en 1996, pour preuve, ceux qui allaient devenir les pionniers d’Internet n’étaient pas encore connectés eux-mêmes. Il eut été tout aussi incapable de se douter que lui-même jouirait dix ans plus tard d’une renommée modeste avec la construction d’un site très brouillon, et, plus étonnante encore, serait la popularité de son journal en ligne dans lequel il tiendrait la chronique de ses jours, son intuition première d’enregistrer faits et gestes minuscules s’avérerait, un temps, en phase surprenante avec le goût de ses contemporains. A tout hasard, je vous donne l’adresse de son site : http://www.desordre.net qui est encore en ligne. 

dernières corrections le 11 juin 2006