| Extrait d'Une fuite en Égypte
... (...) ... j'ai pu suivre ; à l'occasion ; son travail qui commençait à jouir d'une reconnaissance grandissante ; elle a développé un site Internet dans lequel elle donnait à voir les toiles en pleine évolution ; littéralement tandis qu'elles étaient peintes ; un dispositif de caméra numérique de petit format et de faible résolution donnait une vue d'ensemble de son atelier en temps réel ; les vues étaient rafraîchies toutes les dix secondes ; il était loisible aussi d'observer comment ses dernières toiles mûrissaient dans son atelier et aussi en regard de toiles plus anciennes ; je me suis plu à visiter ce site de nombreuses fois ; je scrutais les images en direct de cette caméra très ralentie avec un engouement maladif ; qui le disputerait même à la poursuite finale dans les égouts de Vienne du Troisième Homme de Carol Reed ; ou encore à la fin interminable et trépidante de France-Angleterre du tournoi des Cinq Nations de 1997 ; la tension que créait ce spectacle à la fois lent et minuscule me démontrait une fois de plus qu'en matière de suspense tout réalisateur ; tout écrivain ; tout metteur en scène ; avaient grandement à gagner au ralentissement des scènes qui y concourraient ; ainsi la scène du meurtre de la logeuse dans Crime et Châtiment de Fédor Dostoïevski ; la masse va s'abattre sur la nuque offerte mais non ; Dostoïevski prend le temps d'une description du chignon de la logeuse ; longue d'une demi page ; avant que le chignon en question ne soit tout à fait saccagé ; les restes de cette coiffure ne sont pas décrits par la suite ; ce qui montre bien que tout ceci est écrit uniquement dans le but de jouer avec la patience du lecteur ; coiffure défaite donc ; par le coup assassin ; comme si Dostoïevski s'était soudain entiché de jeter un dernier regard sur l'occiput de la logeuse et qu'en sorte il s'y soit pris au pire moment du récit ; le freinant à un instant tout à fait inopportun pour une telle digression ; distraction perverse de son lecteur à l'agonie d'être pareillement retenu prisonnier par cette circonvolution inattendue du récit ; suivre la progression d'une toile sur la caméra en ligne du site internet de Suzanne oui ; elle s'appelle Suzanne ; oui ; Suzanne Cohen-Sidal ; oui ; Suzanne Cohen-Sidal la peintre ; ne pouvait être recommandé aux nerfs de tous ; ainsi sur une parcelle d'écran de petite taille le visiteur du site pouvait voir Suzanne s'approcher d'une toile munie d'une brosse trempée dans la peinture acrylique ocre-rouge et d'anticiper qu'au prochain renouvellement d'image ; une dizaine de secondes plus tard ; une trace rouge importante apparaisse désormais sur la toile ; la défigurant tout à fait ou au contraire donnant à la composition son assise ; après tout c'était cela même qui était ambitionné par Suzanne qui avait adjoint à cette image lente et changeante un texte qu'elle avait écrit ; à la concision éclairante ; et notamment nourri de nombreuses références au peintre américain Cy Twombly ; à propos de cette fragilité constante de toute peinture en devenir et comment ; chaque nouveau geste vers cette toile menaçait toujours de faire s'effondrer sa composition ou ; c'était plus heureux ; de la soutenir juste à temps d'un déséquilibre fatal ; Suzanne dans son texte donc ; insistait sur cette notion picturale de non-fini ; qui n'existait ; de façon volontaire et revendiquée ; en peinture ; que depuis le Cubisme ; et comment chaque coup de pinceau courrait en fait le risque d'emmener le tableau trop loin ; comme si la peinture se tenait sur les lèvres d'un gouffre ; l'acte de peindre ressemblait étonnamment à être acculé au bord d'un précipice et d'être contraint d'avancer malgré tout ; on gagne de misérables centimètres puis des fractions de centimètres ; ce faisant Suzanne estimait dans son texte donc ; que c'était là une qualité principale de la peinture de Cy Twombly dont chaque trace apportée à chaque dessin ; prise séparément ; concourrait à une vision rétrospective du chemin qu'avait parcouru le tableau ; qu'en soit l'œuvre de Cy Twombly et son vocabulaire de signes nerveux donnaient littéralement à voir l'acte-même de peindre ; dix secondes plus tard le bras de Suzanne était armé en suspens au devant de son chevalet ; il allait falloir attendre dix secondes de plus ; et puis dix secondes supplémentaires écoulées ; le bras de Suzanne avait disparu du cadre qui n'évoluait plus pendant les dizaines de secondes suivantes ; la toile ne portait pas la touche ou la trace d'ocre-rouge attendues ; Suzanne avait disparu hors champ pour répondre au téléphone ; se préparer un thé ; ouvrir la porte à un témoin de Jéhovah égaré ou tout simplement uriner ; |