Extrait d'une Fuite en Égypte

 

... (...) .... peut-être voulait-elle écourter la conversation parce que sa mère était juste à côté d'elle ; dans le vestibule ; près du guéridon Louis-Philippe prétentieux ; ma belle-mère avait décidément des goûts infects ; guéridon affreux donc ; sur lequel trônait le téléphone ; à la réflexion était-ce le guéridon Louis-Philippe qui était de mauvais goût ; ou était-ce qu’il ne servait qu’à y accueillir le téléphone qui rendait ce meuble tout à la fois suffisant et ridicule ; tant il est disproportionné ; tout de même ; d’utiliser un meuble à part entière comme simple support de téléphone ; cette inadéquation s’étendait de même à toute cette entrée sommaire de la maison dont le guéridon était le seul mobilier ; aidé dans sa vocation décorative par quelques gravures ; des eaux-fortes très faibles ; dans des cadres dorés un peu hors de proportions ; la valeur marchande du cadre était sûrement très supérieure à celle des gravures qui gondolaient dans leurs maries-louises depuis des années ; du fait de l’humidité de cette pièce souvent ouverte sur le froid du dehors ; après tout ; les cadres concourraient sans doute aussi à la dérision de l’ensemble ; il était possible ; en y repensant différemment ; que le guéridon Louis-Philippe ; complètement seul dans cette petite pièce pour porter le téléphone ; là dans un coin de cette entrée ; endroit mal commode comme tout pour y téléphoner ; il était possible ; même probable ; donc ; qu’isolé ; le guéridon dans cette entrée eût paru moins surfait ; ornement discret dans une pièce dont la seule utilité véritable était ; somme toute ; de faire office de sas au reste de la maison contre l’humidité et le froid hivernaux ; mais cette entrée était augmentée de fait ; comme contre son gré ; de devoir servir de pièce à téléphone puisque la seule prise téléphonique de la maison était bel et bien fichée dans l’entrée ; que tous les habitants de cette maison appelaient le vestibule ; elle l’appelait le vestibule ; sa mère disait le vestibule ; ses sœurs appelaient cette entrée ; minuscule pour une grande maison ; le vestibule ; et il devenait alors difficile de déterminer si c’était le petit guéridon Louis-Philippe ; dont le vernis était patiné et éraflé en de nombreux endroits ; les cadres dorés et les trois gravures très convenues et boursouflées d’humidité représentant des scènes de chasse ou de courses à cheval ; l’une d’elles était intitulée le Départ de la course ; ou encore que l’on appelât cette entrée ; par ailleurs exempte de toute patère ; un vestibule ou nommait-on cette entrée vestibule à cause de son guéridon faussement Louis-Philippe ; guéridon par ailleurs affligé d’un porte-à-faux incurable ; toutes mes tentatives pour le rendre moins bancal avaient échoué ; je ne suis pas très bricoleur ; mais à la différence de mes beaux-frères ; bricoleurs eux ; je ne bois pas ; aussi ma belle-mère m’avait autorisé à tenter de nombreuses opérations pour guérir le guéridon de sa bancalité navrante ; manœuvres qui avaient toutes échoué ; ma belle-mère ne m’en tenait aucune rigueur ; mais n’en appelait cependant pas aux compétences de mes beaux-frères auxquels elle n’aurait rien confié et certainement pas la restauration du guéridon ; ou pensait-on encore au guéridon ; comme ayant même un style ; fût-il d’un goût exécrable ; dire que l’on pouvait parler de style Louis-Philippe sans se sentir ridicule soi-même ; parce qu’on appelait cette pièce le vestibule ; et ma belle-mère me corrigeait à chaque reprise lorsque je faisais mine de parler d’entrée pour désigner son vestibule ; elle me fusilla même d’une œillade féroce un jour que j’ironisais en parlant de repeindre le grand hall ; s’étant agi seulement de quelques coups de rouleau dans cette modeste entrée ; et comble d’inconfort s’agissant du vestibule ; de ses gravures piteuses et de son guéridon ridicule ; il fallait téléphoner en restant debout et surtout aucune conversation téléphonique dans cette maison ne pouvait revêtir le moindre caractère privé ; tant vos paroles résonnaient dans la pièce déserte de tout mobilier ; à l’exception du maudit guéridon larmoyant ; désuet et pompeux ; nous avions offert de nombreuses fois à ma belle-mère de lui céder un téléphone sans fil devenu surnuméraire chez nous ; mais c’était là une révolution domestique pour laquelle elle n’était pas prête ; arguant que son téléphone fonctionnait parfaitement ; un vieux poste à cadran ; qui ; de fait ; en dépit de ses nombreuses années d’utilisation ; qui plus est dans une pièce à peine coupée du froid et de l’humidité extérieurs ; fonctionnait comme au premier jour ; c’était là un argument que j’entendais d’ailleurs fort bien ; étaient-ce les enfants à la maison qui jouaient sans soin et avec brutalité avec le notre ; mais il arrivait tout de même fréquemment que nous fussions obligés d’en changer ; et puis ma belle-mère ne manquait pas non plus d’argumenter contre le côté amovible ; et donc indépendant de sa base ; du combiné ; là aussi ; arguant que ses filles ; ces têtes de linottes ; selon son expression ; finiraient par l’égarer à force de rechercher des coins de la maison dans lesquels elles auraient pu ; comme tout un chacun ; s’isoler de l’écoute de tous ; oublieuses par la suite de resolidariser la base et le combiné ; de remettre le téléphone à sa place ; comme on dit aujourd’hui ; expression qui aurait été incompréhensible par les tout premiers usagers du téléphone ; alors mural ; et parmi eux ; un certain Marcel Proust ; qui par ailleurs voyait dans le téléphone ; et la récente trouvaille des théâtres de la ville de l’époque proposant ; moyennant un abonnement qui ne devait pas être modique ; d’entendre par téléphone les pièces qui y étaient jouées en direct même ; je crois ; Marcel Proust donc ; voyait dans cette ingéniosité inouïe ; l’épatante possibilité de s’abstenir de sortir de chez lui pour aller au théâtre ; ce dont il raffolait ; mais sortie dont les préparatifs pour se prémunir ; contre le froid ; notamment ; étaient innombrables et fastidieux ; tous les cols des nombreux vêtements que Marcel Proust passait devaient être dûment doublés d’ouate par sa bonne Célestine ; et à cet inconfort ; Marcel Proust avait visiblement préféré celui de devoir se tenir debout ; la pièce durant ; devant son poste téléphonique mural dans son vestibule ; pestant que ; tout de même ; le progrès n’était pas tout ce qu’il promettait d’être ; et souvent téléphonant à Puiseux ; debout dans le vestibule ; inspectant avec plaisir toutes les erreurs de proportions dans le dessin de la très médiocre gravure intitulée le Départ de la course ; comme on joue au jeu des sept erreurs ; tandis que je téléphonais donc ; debout donc ; dans le vestibule donc ; il m’est arrivé quantité de fois de penser à Marcel Proust écoutant la Berma dans Phèdre ; tenant l’écouteur vissé à l’oreille ; debout dans son vestibule ; dans lequel ; sait-on ; un guéridon Louis-Philippe meublait peut-être la pièce ; me pensant malicieux j’avais répondu que la sonnerie du téléphone quand celui-ci recevrait un appel ; guiderait sûrement les pas de ma belle-mère vers le combiné égaré ; elle eut cette parole déconcertante qu’il se pouvait très bien qu’elle ait ; elle ; à composer un appel avant d’en recevoir un ; ce qui était irréfutable ; j’admirais l’opiniâtreté de ma belle-mère pour défendre son précieux appareil à cadran ; non ; à Puiseux ; le téléphone était culturellement lié au vestibule ; et j’imaginais sans mal comment ses sœurs et elle avaient du souffrir adolescentes pour concilier leur trouble lorsqu’elles recevaient les appels de leurs petits amis ; l’une d’elles qui en riait rétrospectivement ; m’avait expliqué qu’elle n’avait jamais donné son numéro de téléphone tant qu’elle vécût à Puiseux ; à quiconque ; pas même à un service administratif ; tant elle vivait dans la gêne honteuse qu’on puisse l’appeler chez elle et que sa mère ; pire son père ; attrapent au vol quelques bribes d’une conversation quand bien même elle concernât une formalité bureaucratique ; et qu’il lui arrivait encore de tressauter aujourd’hui ; chez elle ; lorsque le téléphone sonnait ; ce qui expliquait que l’appelant ; encore de nos jours; elle décrochât toujours le cœur haletant et bousculé ; comme si elle avait été surprise sur le fait d’un crime dont elle seule connaissait la nature ; trouble qui s’entend nettement ; je vous donne son numéro de téléphone ; le 03 44 82 29 02 ; elle vit seule ; vous pouvez l’appeler de ma part ; elle aussi ; n’était jamais très à son aise au téléphone ; sa sécheresse neutre de ton ; cette fois ; étant sans doute motivée par le fait qu’elle ne tenait pas à faire partager à sa mère nos déboires et nos difficultés relationnelles ; peut-être aussi qu'elle ne voulait pas me dire qu'elle allait me quitter parce qu'elle voulait me le dire en face ; qu'elle voulait faire cela bien ; pas au téléphone ; peut-être qu'elle ne voulait pas me dire tout de suite que nous allions nous réconcilier ; que nous allions repartir ensemble ; soit parce qu'elle avait encore du ressentiment à mon égard et qu'elle ne voulait pas me faire bénéficier trop tôt d'un certain apaisement entre nous ; elle était bien capable de cela ; ... (...) ...