J'ai pris la décision de quitter ce monde dans cinq mois, pour des raisons personnelles qui seraient trop longues à expliquer et énumérer ici. De même que le délai de cinq mois pourra, en tout état de cause, paraître arbitraire, les raisons qui m'ont conduit à le déterminer seraient également fastidieuses et soporifiques à éclaircir. Réalisant pleinement qu'il s'agissait là d'une décision capitale, pour ainsi parler, à ne pas prendre à la légère, et bien qu'elle fût assez facile à prendre, je me suis appliqué à résoudre le respect impérieux du délai d'une manière que d'aucuns jugeront alambiquée, je lui trouve cependant l'indéniable avantage d'être efficace. En effet je me suis arrangé, par l'entremise d'un ancien collègue de travail, avec lequel je garde de bonnes relations, bien qu'épisodiques, pour contacter ce que l'on appelle communément un tueur à gage. A l'occasion de ma rencontre avec cette personne, et ce pour éviter toute confusion dans son esprit qui aurait pu mettre en péril l'exactitude et l'efficacité que j'attendais de lui, lors de notre entrevue donc, je m'étais travesti, de sorte que lorsque je lui fournis, entre autres détails logistiques tels que mon adresse, mon numéro de téléphone et une énumération générale de mes habitudes, ma photographie, donc, il l'empocha sommairement sans même la regarder. La transaction financière avait été pré-arrangée ce qui permit à notre entrevue de garder son caractère discret sobre et, pour mon agréable surprise, détendu. Ainsi, c'est discrètement que je lui remis, sous la table, littéralement, la rondelette somme de , en liquide. Cette somme ne m'avait paru ni trop élevée ni trop basse. Bien sur mon tueur à gage pensait qu'une seconde moitié, égale à celle qui venait de passer des mains un peu moites de la victime à celles irréprochablement calmes et sèches du tueur, aurait lieu après la réalisation du contrat. Je ne pouvais réprimer une sorte d'exaltation intérieure à l'idée que j'avais réussi à m'arroger les services de mon tueur avec une importante remise de cinquante pour cents, eût égard au fait qu'il ne pourrait y avoir de deuxième versement puisque le commanditaire de ce meurtre périrait en même temps que la victime. Ce menu larcin, menu en regard de ce qui était commis sous la table par moi-même, engageant un contrat pour le meurtre d'une personne, et par mon tueur à gage qui acceptait moyennant finance ladite commande, ce menu larcin, celui d'escroquer un tueur à gage, individu potentiellement peu enclin à apprécier tel mauvais tour, me rendait malgré tout nerveux, ce qui devait jouer beaucoup dans l'hypersudation de mes mains, mais mon interlocuteur ne releva pas, rien dans ses traits ne laissait voir la mine de dégout habituelle lorsque l'on entre en contact avec les mains moites d'un quidam. Enfin en sortant de cette entrevue, j'eus le sentiment que j'avais affaire à un homme déterminé et qui me laissa l'impression vive de compétence, ce qui ne manqua pas de me rasséréner en bien des endroits. De fait j'ai pour habitude, lorsque j'engage d'importantes sommes d'argent quand bien même je bénéficiai en l'instance d'un rabais éhonté d'être soucieux quant au professionnalisme des tiers envers lesquels je produis ces sommes, et dans mon esprit, ce contrat ne différait, de ce point de vue, d'aucun autre. J'étais donc satisfait. Je sortis de l'arrière-salle de ce café, où nous avions convenu du rendez-vous, sans pouvoir me cacher un soulagement évident. Dernier point, avant de nous séparer, pour la date d'exécution du contrat, le terme est choisi à dessein, je ne suis pas amateur de faux-fuyants en matière de vocabulaire, je lui laissais le choix entre toutes les dates comprises entre le 26 et le 31 décembre de cette même année, et j'ajoutai que le contrat ne pouvait être honoré qu'entre ces seules dates, ni avant, ni après. Il m'assura que cette fourchette était amplement suffisante. Nous nous serrâmes les mains, une poignée qui en plus d'être franche avait le bon goût d'être solide, de fer, et, curieusement, j'écris curieusement car je sais que cela peut paraître étrange à plus d'un, ce contact avec la main de mon futur assassin me combla d'une grande chaleur, ce qui n'arrangea rien à l'hypersudation déjà mentionnée. C'était physique. De plus, si je n'avais pas été de la dernière caution quant à ce type d'intuition que je qualifie bien volontiers de romantique, je dirais que cette franche poignée de mains m'apparut comme une information sur le type de méthode qui allait être employée: la strangulation, mais je suis comme vous, je viens de le dire, je n'accordai pas beaucoup de foi à cette présomption un peu facile. Je ne me cachai donc pas ma satisfaction, mon tueur m'inspirait la plus grande confiance. En outre, je remarquai qu'il avait été d'une irréprochable ponctualité à notre rendez-vous, ce qui augurait, à n'en pas douter, qu'il ferait preuve de la même exactitude quant aux dates que je lui avais communiquées.
Tout était en bon ordre donc.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:15 AM