08 novembre 2003
Mardi 8 novembre.Je dessaoule. Ce qui me rappelle cette blague de Monsieur M qui a une écharde dans la pine et quand le toubib lui demande comment cela a pu se produire, Monsieur M lui répond que sa femme lui a taillé une pipe tandis qu'elle avait la gueule de bois.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:04 AM
07 novembre 2003
Lundi 7 novembre.Prendre la départementale 155 en direction de Brésis, après un kilomètre, prendre en direction de Besses. Prendre systématiquement à gauche jusqu'à se retrouver sur le chemin forestier de la forêt domaniale de Besses. Ensuite sur le chemin forestier, au premier embranchement à gauche, au deuxième, à droite. Dans le grand virage marqué par le grand hêtre, monter vers la gauche. A la fourche prendre à droite pour déboucher sur la Garde de Dieu. Je prends mes repères. Attendre que le soir tombe, puis la nuit. Les fils blancs et anthracite n'allaient pas tarder à se confondre. Entre chiens et loups pour exprimer les choses différemment. Les vestiges de la clarté crépusculaire donnaient en plein. Il était ivre de cette bouteille de genièvre trouvée miraculeusement, ici, dans le Sud, dans cette petite épicerie de Joyeuse. Il devait s'en boire une toutes les décades dans cette région. Il sourit en pensant que la consommation de genièvre dans cette région en un siècle devait correspondre à celle, en l'espace d'une minute, dans tous les bistrots de Lille réunis. Comique en effet. Et pourtant à Lille, il se buvait bien du pastis. Tandis que du genièvre, dans le Sud, une bouteille tous les dix ans. La différence entre les villes de Florence et de Knokke-Zult, c'était qu'à Knokke-Zult, on rencontrait des filles qui s'appelaient Florence, et à Florence, il était plus rare de rencontrer des filles qui s'appelaient Knokke-Zult. Ivresse. Il marchait les yeux grand-ouverts. Comme pour manger les dernières lumières de la journée. Il s'éloignait, il s'en rendait bien compte, mais il n'en avait cure, de cette insouciance faite de liqueur. D'un pas mal assuré, son corps entier allait à l'Est de l'avant, le buste précédent les jambes. Ou était-ce l'Ouest? Se dirigeant, il lui semblait vers les dernières lumières, c'était donc l'Ouest, là où le fil blanc résistait encore quelques instants à la phagocie gloutonne de l'anthracite, c'était donc l'Est. Les ronces lui battaient les tibias, bien au travers du pantalon, mais le vrai bouclier restait le genièvre pas mièvre. La fraîcheur venait aussi qui emboîtait le pas de l'obscurité, ses bras se hérissaient de cette fraîcheur ténue mais tenace, qui s'installait, durablement, pour la nuit. L'humidité vint d'un coup, une semonce. Ses pieds demeuraient la dernière partie dolore de son être. Ses yeux aussi, qui se nourrissaient, béants, des derniers feux éteints.
Il chuta Se releva Tituba Chuta, à nouveau Se releva Ajusta son équilibre Sa balance, son assiette Repartit.
Ses yeux ne distinguaient plus les lumières dernières, les ultimes jours. En perdant l'Est de vue, il perdit le Nord. Mais il avançait toujours. Il y mettait du corps, du coeur, je veux dire du sien, je veux dire qu'il y mettait du sien. Ses pas, sous lui, ralentissaient, il se dit que devant était devenu flou, incertain. Pour autant qu'il le sache, il pouvait très bien tourner en rond. Et pour décrire un cercle, il n'y avait pas de hâte. Il pouvait encore marcher, certes, mais ce n'était pas très utile, aussi ralentir le laisserait mieux pressentir quand les jambes, lasses, se déroberaient finalement. Il pourrait prendre les devants, comme on dit, prendre ses dispositions. Tourner en rond. Ce qui le ramenait, inévitablement, inexorablement, impitoyablement à la beauté intrinsèque de la définition du cercle. Un cercle est l'ensemble de tous les points équidistants d'un même point, lequel point devient le centre de ce cercle. Partir sans coup férir à la recherche de ce centre. Par définition ça permettrait d'arrêter de tourner en rond. Le centre trouvé. L'imprécision, là n'était pas la question. S'arrêter, enfin et en fin de course. Regarder alentour. Il y avait belle lurette que le blanc et l'anthracite ne faisaient plus qu'un. Il n'y voyait plus; déjà depuis un moment. Quelques points lumineux bien que le ciel ne portât pas d'étoiles non juste ces petits points, lucioles de cônes et de bâtonnets excités par la fatigue, ou l'ivresse, rien n'était à exclure, c'était selon, ce qui ne veut rien dire, vraiment. Ne tenir aucun raisonnement, rien ne tiendrait debout de toute manière, ça raisonnerait comme un tambour, la base faisait défaut, avait déserté, c'était comme le reste, ça fuyait et ça fuyait, dans les deux sens. Dans les deux sens du terme aussi. Se déshabiller, il ne restait plus que ça à faire. Tombèrent chemise, pantalon, caleçon, chaussettes, chaussures, nu. La queue dressée. L'ivresse était comme ça. Qu'en faire de toute manière. Trasciner n'était pas une issue, vraie. La semonce raisonnait qui tapait dans les tempes, la semence reflua. Tomba aussi l'érection. Tomba.
Il est parterre, et il est tombé.
Je ne voyais décidément pas ce qu'il y avait de comique à cela.
Tout à l'heure, se relever, à l'occasion, s'il en avait le temps. Pas de précipitation inutile. Ne pas s'exalter. Comme disait l'Autre, je feins de ne plus savoir qui, mais je le sais parfaitement, j 'en fais mon secret, voilà tout. To the happy few , comme dirait l'autre Autre. Il pouvait entendre le vent s'engouffrer dans la bruyère, avant même qu'il ne le frappe, en plein visage. Il releva le front, pour mieux s'y prêter. Toute résistance était futile, il était cerné. On pouvait, comme ça, tergiverser à loisir, je ne restais pas persuadé que ce fût là pour le meilleur, mais il faut reconnaître que cela soulage, il en convainc. Mais à propos de quoi ? L'esprit, comme la bouteille, étaient vides. La bouteille, elle, elle lui était tombée des mains, il avait fini de la lire, quelque part, un peu plus loin, en amont, en dehors de la périphérie du cercle. Il lui semblait. Il n'en était pas très sûr. Il pouvait rebrousser chemin pour s 'en assurer. S 'en convaincre. Mais à quoi bon ? Une bouteille de jeunes mièvres, de genièvre, échouée dans la garrigue, un parfum d'ordure inattendu, c'était là tout le charme. De la trouvaille. On dit libre comme l'air, mais on le dit, comme ça, tellement à la légère. La formule devient éventée. Il savait de quoi il retournait, lui qui en était entouré d'air, n'était-ce, et c'était là une exception de taille, ce sol de la garrigue, sur lequel il avait posé, en toute connaissance de cause, son séant. Se relever et avoir l'air digne. Si on voulait, comme ça, employer les grands mots. Séant au lieu de cul. Le chemin parcouru donnait des ailes, mais la garrigue était là qui vous les rognait, la garrigue des mots, comme de bien entendu. La clôture était plus ou moins vaste, la nudité n'aidait en rien, elle était un subterfuge, comme un autre, elle avait au moins le bon goût d'être agréable, sans jouer sur les formules. Elle était arrêtée, un choix arbitraire, peut-être, mais résolu; comme il faut choisir entre le point et le point-virgule; "nuance", Pointa-t-il de l'index. On était trop souvent tenté de s'accorder, un peu facilement, de béantes approximations, en dépit du bon sens. Il ne fallait tout de même pas l'oublier.
Passer souplement d'une idée à l'autre et bien marquer les paragraphes. Les gens s'imaginent. À tort, bien souvent. Dans l'ouverture anglaise, par exemple, il convenait de n'opérer des transitions qu'à bon escient. Ne pas espérer, toujours par exemple, d'opter pour la Nimzovitch sans consentir certains sacrifices, notamment faire son deuil en bonne et due forme de l'aile-roi. Ne pas systématiquement passer du coq à l'âne, et vouloir trop embrasser. Ceci étant dit, il fallait maintenant penser à la remontée. La voiture était ailleurs en contrebas. Toute chose avait une fin. Et il n'envisageait pas de s'attarder. On était sans cesse ramené à des réalités qu'il n'est pas nécessaire de nommer.
La route était sinueuse; euphémisme!, s'écria-t-il . Puis aimez-vous Bartok? Dans un murmure, comme moi je l'aime. Un virage à gauche, pris de manière gauche, puis à droite, mais toujours pris de manière gauche, tout ceci dans une alternance parfaite, ou bien c'était un virage à droite, un autre virage à droite, puis à gauche et de nouveau un virage à droite. C'était cyclique. Toute la difficulté résidait dans le passage d'un cycle à l'autre, en soi, un véritable virage à négocier. Mais ne nous emballons pas. Ne pas s'exalter.
Le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés des côtés adjacents, ce qui était d'aucune utilité en ce moment, mais mieux valait ne pas l'oublier, cela pouvait s'avérer utile d'un moment à l'autre. Virage à droite.
1 e4 c6 2 Nc3 d5 3 Nf3 Bg4 4 h3 Though the two knights variation was quite popular in the 40's, 50's and early 60's, it has become a rather rare visitor to top quality events. This is easy to understand as the line simply doesn't give White that much! 4 ... Bxf3 5 Qxf3 e6 6 d4 Nf6
et les hostilités pouvaient cette fois reprendre, cette fois au centre Virage à droite, on était dans l'alternance droite, droite à nouveau, gauche, gauche.
Es schlottern unter ihm die Knie Ohnmachtig bricht er jah zusammen. Er wahnt: es sause strafend schon Auf seinen sunderhals hermeider Der Mond, das blanke Turkensschwert. Virage à gauche, le prochain virage sera à gauche. Quelques carrées utiles 11 au carré = 121 12 " " " " = 144 15 " " " " = 225 36 " " " " = 1296 47 " " " " = 2209, ce dernier carré n'était d'aucune utilité, dans aucun calcul dont il puisse se rappeler, mais indissociablement des autres, il s'était toujours souvenu que le carré de quarante sept était égal à deux mille deux cent neuf. Par ailleurs savoir que la racine quatrième de mille deux cent quatre vingt seize était égale à six, aussi improbable que cela puisse paraître, était d'une relative utilité dans la vie courante : cela permettait, entre autres choses, de savoir que la probabilité de tirer cinq chiffres identiques avec cinq dés, des dés à six faces, s'entend, et cela en un seul jet, était de un sur mille deux cent quatre vingt seize, une connaissance indispensable pour tout joueur de yam qui se respecte. Egalement, mais est-il besoin de le préciser un sur mille deux cent quatre vingt seize était de fait la probabilité de réussite de deux doubles de suite d'un chiffre donné, avec deux dés, toujours des dés à six faces, s'entend. Virage à gauche.Frères humains qui après nous vivez, N'ayez contre nous les coeurs endurcis, Car si pitié de nous pauvres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci. Vous nous voyez-ci attachés cinq, six Quand de la chair que trop avons nourrie Elle est piéça dévorée et pourrie et nous, les os, devenons cendres et poudre Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre. Virage à droite. C'était l'alternance droite, gauche et, droite, gauche qui reprenait ses droits. En tenir compte.
Cent cinquante deux mille trois cent quatre. virage à gauche. En douceur. Restons prudents, ça prend tournure.La leçon d'anatomie du docteur Nicolas Tulp par Rembrandt. Noter l'habile contraste des tons chauds, presque vifs et foncés du bras dépecé, et des teintes grises, ternes et livides du cadavre, ainsi que la hardiesse de la composition triangulaire. Virage à droite.Le matelot gratte le fond de la quille avec le fer de l'herminette. Virage à droite.Egalement.A droite.Faire attention S'arrêter Dormir.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:23 AM
06 novembre 2003
Dimanche 6 novembre.Levé, réveillé plus tôt que l'aube, je me levai donc, un peu fourbu tout de même, et partis marcher dans la forêt, chataîgniers et mélèzes confondus, refusant au jour le plaisir de montrer son équité. J'arguai, en outre, que les jours, allaient, maintenant, s'amenuisant. Je regrettai juste de ne pas être au Pôle Nord où la nuit serait le futur de la nuit. Ne plus revoir le jour.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:29 AM
05 novembre 2003
Samedi 5 novembre.Ai-je précisé que je dormais la fenêtre ouverte ? Ai-je précisé que je me trouvais depuis peu dans les Cévennes ? J'ai bien du glisser, cela relève de la certitude, une ou deux allusions au lit de la tante Madeleine, à la vigne vierge qui grimpe le long des schistes, pour aller, but ultime, le leur en tout cas, déchausser les lauzes des toits. Cet après-midi, je me suis vautré, il n'existe pas de meilleure verbe, sur le lit de la tante Madeleine. La tante Madeleine est morte l'année dernière elle est morte presque centenaire, une question de jours elle n'était donc pas du siècle elle est morte aveugle, de surcroît. Pour ces raisons, sa cécité et son décès, je parle ouvertement de la tante Madeleine sans l'affubler d'une initiale fantôche au contraire d'autres dans ce journal. Pour les autres, ceux que je dissimule derrière des initiales qui ne sont pas toujours les leurs j'ai mes raisons et qui ne sont pas encore décédés, s'ils devaient souffir de ces lignes, je ne veux pas systématiquement du mal à tout un chacun, j'ai mes têtes, voilà tout, si d'aventure donc, d'aucun devait souffrir de mes lignes ici reproduites, ce serait à dessein. La fenêtre maintenue ouverte, c'est une habitude. Lorsque je me suis vautré sur le lit de la tante Madeleine, il faisait encore jour. Une fois vautré, je me couchais sur le dos et fixais, la tête calée sur mon poing et sur mon bras replié, le jour au travers de la fenêtre, ouverte. Il faisait encore jour, soit. Plus certaine, cependant, était l'imminence de la nuit approchante. Il faisait jour, soit. Je note au passage que lorsqu'il fait jour, la nuit est une certitude de l'avenir, et pareillement lorsqu'il fait nuit, et on a souvent tendance à l'oublier, le jour est aussi une certitude de l'avenir. De même dans la vie rien n'est plus sur que la mort. Mais je m'égare. Je ne saute pas du coq à l'âne par vocation, ni par plaisir. Je fais de la procrastination, voilà tout. Je freine des quatre fers et je tarde à me replonger dans les pensées qui m'accablaient, couché sur le dos, la tête relevée par mon poing et sur mon bras replié sur lui même, sur le lit de la tante Madeleine. Au travers de la fenêtre, le jour donnait en plein. Toute vue à court terme n'aurait pas laissé entrevoir l'arrivée de la nuit dont nous étions, le lit de la tante Madeleine et moi, encore séparés de quelques heures. Ces heures ne suffisaient cependant pas pour masquer, travestir, l'arrivée certaine de la nuit. En fait, je l'appelais de tous mes voeux. Je restais donc couché. Immobile. Mon poing souffra assez rapidement du port du poids de ma tête et, je résiste mal au besoin de préciser, qu'à cette masse s'ajoutaient de nombreuses pensées pesantes. Et pourtant, malgré la douleur, celle du sang stagnant dans mon poing et dans mon bras replié sur lui-même, je décidais, obstinément, de demeurer immobile. Mes vues étaient faites, j'allai m'entêter à confirmer, immobile, la certitude de la venue de la nuit. Les heures passèrent avant que le déclin du jour ne se fisse. La douleur dans le poing et l'avant-bras avait atteint ce degré ultime de l'intolérable que tout mouvement de ma part, de cette partie de mon corps, en tout cas, l'aurait rendue infiniment plus pénible. Cette délectable douleur s'agrémentait maintenant de crampes et de tensions dans les membres inférieurs qui se raidaissaient comme deux blocs de marbre, cassants mais surtout très pesants, je pesais une tonne de même que dans le bas du dos, aux reins notamment, je sentais sans pouvoir m'y tromper les arrêtes anguleuses de mon bassin, affleurant et poussant, l'os de mon bassin allait surgir de mes hanches à tout moment, douleurs que je me faisais fort aussi de prolonger et de conduire jusqu'à cette limite également intolérable qu'avait, maintenant, franchi avec succès celle qui bourdonnait dans mon poing et dont je sentais cogner les échos au travers de mon occiput, tels une onde fluctuante, allant et venant, asservie qu'elle serait, par le truchement d'un circuit électrique, à un rhéostat que d'aucun ferait varier entre ses deux positions de tout ou rien. L'attente fut longue et la douleur emphatique, extatique. La nuit vint, me soulageant de cette remarquable certitude, celle de la nuit avenir du jour, tout comme le jour est l'avenir de la nuit, et tout comme aussi la mort est l'avenir de la vie. Je pouvais dormir tranquille.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:42 AM
04 novembre 2003
Vendredi 4 novembre.Mes nuits, en ce moment, ne me laissent, décidément, aucun répit : c'est un comble. Cette fois, c'est décidé, je n'en nommerai pas l'habitante, elle en tirerait certainement une vanité toute usurpée.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:55 AM
03 novembre 2003
Jeudi 3 novembre.D'autres lignes, souhaitées érotiques. Nous ne pouvions plus nous toucher sans nous faire mal. De la violence, ce dont nous étions devenus des pratiquants, pour ainsi écrire quotidiens, je ne parlerai pas. J'éviterai, autant que faire se peut, le luxe de détails, travers si prompt à surgir des précisions qu'il est parfois indispensable de donner. Pour l'heure, je vais m'en tenir à l'évidence, et à l'immédiat. Nous étions un couple. Nous étions devenus incapables de nous toucher, sans nous heurter, sans nous blesser. Les attouchements, nous nous y livrions nous-mêmes, si je peux écrire, chacun de notre côté. Enfin pour L, je n'émets aucune certitude. Pour ma part j'officiais régulièrement, tranquillement dans l'incomparable tranquillité née de la clandestinité méthodiquement surtout. Il n'en avait pas toujours été ainsi, je parle des attouchements, de la vie de couple. Pour le mal et les blessures que nous nous occasionnions, là si, il en avait toujours été ainsi. À l'époque de se charger l'un l'autre, mutuellement, aussi, des attouchements, a compliqué les choses, inévitablement. J'éprouve, en relisant ces lignes une très grande gêne. Je ne suis pas écrivain. Je n'ai donc aucune légitimité à les produire.
posted by Philippe De Jonckheere at 12:07 PM
02 novembre 2003
Mercredi 2 novembre. Il rêva.
Il rêva d'L. Le matin, il gardait les yeux mi-clos, tâchant du mieux qu'il puisse de tomber, à nouveau, de replonger dans le sommeil et la rêverie. Il y parvint.
Il n'y parvenait pas vraiment. La fenêtre de sa chambre donnait en plein sur les feux diusculaires qui ciselaient l'ubac. Il voulait.
Il aurait aimé faire se coïncider ces premières lumières avec celles d'L, celles de son corps. Il la revit.
Il la revit, une dernière fois. Après, il le savait, il pourrait plisser, autant qu'il le pourrait, les paupières, le rêve d'L et L seraient partis. Les murs de la chambre seraient blancs. Les murs de la chambre sont blancs, un peu du même blanc, un miracle, sans doute, que celui de ses draps. Il choisit le plus sombre de ces murs, le regarda, intensément, il voulut la faire réapparaître, celle du rêve, sur le mur blanc, le plus sombre de la chambre. Il n'y réussit que très mal. Des habitudes de photographe qui s'épuisent. Il ferma les yeux.
Les rouvrit. Il était maintenant réveillé, bien qu'il lui rebutât de l'admettre. les rêves sont ainsi faits qu'ils se dissipent. Finalement. A la fin. Pour finir. Il caressa le bois d'acajou du lit. Lisse. Le bois du lit aussi avait un beau grain, blond. C'était un vieux lit, avec un matelas de laine. Comme on en faisait, et comme on n'en fait plus. Et des vrais draps un drap du dessous et un drap du dessus. Il était impossible de confondre, c'était le vieux lit de la tante Madeleine. Une couverture achetée au marché d'Adjame à Abidjan lui allait à ravir, au lit, pas à la Tante Madeleine qu'il était difficile d'imaginer vêtue de wax ou de toute pièce de tissu très colorée. Il faisait froid. Il n'avait pas froid. Il lui semblait qu'il avait rarement froid, ou sans doute devrais-je écrire, que rarement le froid lui était-il désagréable. Ce matin encore la fenêtre ouverte, le froid lui caressait les pieds il était décidément trop grand pour le lit de la tante Madeleine, qui dépassaient sous la couverture africaine. Il frotta ses pieds l'un à l'autre, ils étaient glacés, on n'obtient aucune chaleur en frottant deux glaçons l'un contre l'autre. Une fois encore, il bénissait ce froid qui le pénétrait par les pieds, et qui entrait sous la couverture et qui entrait sous le drap du dessus. De la chambre d'à côté, lui parvenait un incessant frottement qui se produisait et qui se reproduisait, grandissant, pour décroître brutalement en un craquement minuscule qui revenait sans cesse à intervalle régulier.
Frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano.
L'électrophone tournait encore de la veille. Frottement, crescendo, craquement, piano. Il s'était endormi, frottement, crescendo, craquement, piano comme il le fait souvent, frottement, crescendo, craquement, piano en écoutant un disque. Frottement, crescendo, craquement, piano.
Frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano
frottement, crescendo
craquement, piano.
Bartok, se souvint-il enfin.
Oui Bartok, le concerto pour piano numéro deux, avec un tableau du Douanier Rousseau sur la pochette, intitulé, il n'en n'était plus très sur, la Visite de la muse ou quelque chose d'approchant, le tableau, pas le concerto.
Il lisait aussi, lui sembla-t-il se rappeler. Il pencha la tête un peu hors du lit pour voir la couverture du livre qui avait chu hors du lit, et qui gisait maintenant à même le sol. Il écarquilla un peu plus les yeux, et déchiffra ce qu'il connaissait déjà. ANDRE CHERON
TROIS FOIS CHAMPION DE FRANCE
NOUVEAU
TRAITE COMPLET
D'ECHECS LA FIN DE PARTIE 
Yves Demailly, éditeur
Lille. |
Deux pensées.
Le livre appartenait autrefois à son grand-père, Oscar D. Sur la carte de France, il, le livre d'Oscar D, avait dégringolé du département du Nord à la région des Cévennes, en plein dans l'enclave du Gard sertie par les départements de l'Ardèche et la Lozère. Le diagramme représenté sur la couverture était celui d'une partie nulle, d'après ce qu'il pouvait en juger, et cela, bien que les Blancs, habituellement mieux lotis, possédassent l'avantage d'un pion, il se trouvait simplement que la tour noire s'était accaparé la colonne b, et il serait impossible aux Blancs de promouvoir leur pion de la colonne a, il n'y connaissait pas grand-chose. De toute manière. L'écoute de Bartok, ou la lecture de théorie échiquéenne, prises séparément ou même les deux simultanées, n'avaient a priori, aucune chance de lui faire rêver d'L. A un demi-mètre, à peine, de la couverture du traité d'échecs, à contre-jour se trouvaient deux vases. L'un contenait de la bruyère, aussi n'y reviendrai-je pas, tout un chacun sait à quoi ressemble, dans toute sa médiocrité un bouquet de bruyère dans un vase fut-il de très beau grès, l'autre des monnaies du pape séchées de toute évidence, ce n'était pas la saison, plutôt celle des chrysanthèmes, si vous voyez ce que je veux écrire. Les monnaies du pape jouaient de la lumière du contre-jour, il pouvait très nettement discerner les graines de chaque pétale et leur cerne bien distinct: ce qui l'amusa, c'était l'impossibilité, de son seul oeil gauche, le droit était enfoui dans les draps, d'envisager l'épais bouquet de monnaies du pape en entier, a fortiori tous les pétales dans une égale netteté. C'était assez confus, j'en conviens, aussi bien dans la manière de l'écrire que dans celle de le voir. Les monnaies du pape étaient, indiscutablement, plus propices à la rêverie, qui plus est, au rêve d'L. Il n'avait pas envie de la nommer.
Il savait pertinemment qui L était, comment L se prénommait, mais il ne voulait, en aucun cas, même échéant, pas maintenant, pas encore, l'appeler par son nom. Etait-il sur qu'il s'agissait là d'une partie nulle? La tour blanche ne pouvait-elle pas faire progresser le pion jusqu'en a7 puis la tour blanche se décalerai en b8, ce qui annihilerait les velléités de main mise de la tour noire sur la colonne b. Cette partie n'était pas nulle, au contraire, c'était bien de gain pour les Blancs dont il s'agissait, qu'ils soient ou non au trait, c'est dire. Il voulait revenir à L.
Au rêve d'L.
C'était idiot, de la sorte, de penser à tant d'autres choses, quand il fallait, à tout prix se rappeler du rêve. Il en avait perdu beaucoup, il s'en rendait compte. Peut-être même était-il déjà trop tard. Des pans entiers. Il ne voulait pas se résigner. Et pourtant. Dans le rêve, L avait bel et bien été là. L avait été belle et bien là. Je veux écrire par là, qu'L avait partagé le lit, le vieux lit de la tante Madeleine. L était nue, aussi. Pour autant qu'il pouvait s'en souvenir. Il avait beaucoup perdu du rêve, il s'en rendait bien compte. Lorsque j'écris, L était nue, je n'écris pas qu'L était nubile, ou offerte, ou accessible, ou désirable, il n'envisageait pas cette nudité de femme comme les hommes le font en général il était cependant homme, il ne pouvait donc jurer de rien. Peut-être, après tout, était-L offerte, il ne se souvenait plus très bien. Trasciner n'était pas non plus souhaitable.
L'appeler par son nom ne suffirait pas non plus, il y viendrait en temps voulu. Remettre de l'ordre dans ses pensées.
Ecrire les choses dès que l'on s'en rappelle ou dès qu'elles viennent, ne pas remettre à plus tard. Il était allongé dans le vieux lit de la tante Madeleine.
Il était allongé sur le ventre, la tête pendant un peu au dehors du lit, de telle sorte que son oeil gauche pouvait voir, c'est à dire regarder, le bouquet de monnaies du pape séchées dont les pétales se dessinaient à contre-jour, et que son oeil droit n'y voyait rien parce qu'il était étouffé si je peux écrire dans le drap du dessous. Il était allongé et venait de se réveiller.
Il était allongé et avait rêvé.
Avait rêvé d'L. Son oeil gauche, s'il s'était détaché du spectacle des cernes des pétales des monnaies du pape, aurait sûrement trouvé grand intérêt dans celui tout aussi captivant de la lumière qui gagnait le versant Est du Mont Lozère. Toujours si son oeil gauche s'était détaché des monnaies du pape, il aurait aussi pu s'étonner des reflets rouges vermillon de la vigne vierge sur les schistes des murs extérieurs, ces reflets troublés et tremblés par le carreau usé tels la surface de l'eau par les vaguelettes provoquées par un jet de pierre au milieu d'une étendue d'eau calme, vaguelettes qui s'étendent jusqu'aux berges pour ricocher contre les berges et repartir en sens inverse, plus vite et moins hautes, pour rencontrer à nouveau les vaguelettes ayant ricoché contre la berge opposée, ridant de cette manière la surface de l'eau, à l'envi, à l'infini, mais je m'égare adossé contre le mur de l'embrasure de la fenêtre. Curieusement, tandis qu'il s'égarait toujours dans les méandres des contours si arrondis des pétales des monnaies du pape, et qu'il ne pouvait voir, de ce fait, les reflets troublés de la vigne vierge, il songea précisèment à cette courte accalmie ressemblant à s'y méprendre à l'ineffable moment où l'eau d'une rivière s'immobilise tout à fait, après qu'une pierre dans sa chute y ait gravé des ronds concentriques, qui étendent leur agitation jusqu'aux berges pour ricocher en sens inverse, plus courts de moitié mais plus rapides, jusqu'à atteindre l'autre rive, et y buter pour repartir, plus courts encore mais aussi plus rapides, jusqu'à devenir infimes et ne plus rider la fleur de l'eau, instant peu tangible où la surface de l'eau tremble comme d'un frisson et puis s'immobilise tout à fait, jusqu'à la prochaine pierre. Il se retourna dans le lit.
La pensée d'L revenait par intermittence, elle, la pensée n'avait plus les contours distincts si doux du corps du rêve il ne la prénommait toujours pas mais la pensée d'L ne le gênait plus dans le flux des autres pensées, celles du réveil. En temps voulu, il l'appellerait par son prénom, il pouvait, maintenant, il en avait acquis la certitude, retarder à loisir l'instant où il l'appellerait par son prénom. Maintenant, il était allongé sur le dos.
L avait un prénom qu'il ne prononçait toujours pas, plus tard peut-être. Allongé sur le dos, il disposait désormais de ses deux yeux. Il choisit d'abord de considérer la petite gravure accrochée au-dessus du lit, sur l'un des murs blancs. Le petit cadre sobre en bois de la gravure l'intéressait tout autant que la gravure en elle-même. La gravure, elle, représentait une scène chevaline intitulée le départ de la course. Il s'agissait d'une aquatinte d'une facture sommaire, probablement de peu de valeur, son vieillissement rématuré dû à l'humidité pénétrante du mur sur lequel elle était accrochée ajoutait beaucoup au cachet de la gravure. La justesse de l'encadrement lui aussi de peu de valeur, et curieusement à la sobriété très réussie, donnait à penser que le cadre avait été assemblé pour la gravure peu de temps même après son tirage. La gravure était décidément sommaire dans sa facture comme dans l'intérêt que l'on pouvait lui porter. La gravure était accrochée à gauche, au-dessus du lit. A sa droite, la droite du lit, était une petite table, de construction plutôt frêle, couverte d'un tissu rayé blanc et carmin, de fines rayures lie de vin sur un fond blanc écru. Sur la table étaient posés, un stylo plume de couleur grenat et au capuchon argenté, sur la table et contre le mur, une pierre aux formes quelconques, un conglomérat, semblait-il, de pyroxène, de mica et de quartz, un granit du pauvre, en quelque sorte, le feldspath en moins, en fait, également contre le mur une photographie représentant une forêt, et enfin sur le coin droit, à côté du mur une intrigante petite tête sculptée dans une terre glaise aux accents de Sienne. La tête était celle, supposée, d'une vielle femme aux traits tirés, comme de douleur plus que par l'âge, des traits grossiers, assurément expressionnistes. Au milieu de la table était posé un tas conséquent de feuilles blanches, et, considérant le tas de feuilles, il sut que c'était sur ces feuilles, sur cette table, et à l'aide de ce stylo plume de couleur grenat, et au capuchon argenté, qu'il consignerait, plus tard, les traces de ce rêve d'L, fugitif. Ce que je viens de faire. Il pouvait maintenant l'appeler.
L'appeler par son prénom.
Il le fit.
H.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:42 PM
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