Vendredi 7 octobreJe suis descendu, tôt, de chez moi, ce matin. Dehors il faisait encore nuit noire. Dans la cage d'escalier, à ma grande surprise, tout le second étage était baigné d'obscurité. C'était l'étage de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J. Ce qui m'étonna, ce n'était pas tant l'obscurité du deuxième étage, à proprement parler, après tout les ampoules électriques ont elles-mêmes leur durée de vie. Non ce qui m'étonna c'était que la veuve, la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, ne m'avait pas donné signe de vie, pour ainsi écrire, m'intimant prestement, comme elle seule sait le faire, comme elle seule sait exiger quelque chose, de lui changer cette ampoule, ou plus exactement, comme je le remarquai seulement maintenant, les deux ampoules électriques. Les éléments de ce curieux et néanmoins épineux problème, se bousculèrent dans le désordre et précipitamment dans mon esprit. Soit q la probabilité qu'une ampoule soit défectueuse. Ceci logiquement équivaut à dire, comme à écrire que la probabilité pour que les deux ampoules du même étage soit en croix, c'est à dire qu'elles tombent toutes deux en rideau qui plus est à l'étage de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J au même moment était égal à
q². Quant à la probabilité pour que la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, ne m'appelle pas immédiatement pour me faire changer une ampoule défectueuse à son étage, cette probabilité, elle, est strictement égale à zéro. Pour convaincre que je n'écris pas à la légère, je précise que la probabilité pour qu'un singe tape à la machine à écrire, l'intégrale du texte de la Bible, anciens et nouveaux testaments confondus, pour simplifier le calcul, faisons nous grâce des écrits intertestamentaires, sans faire une seule faute de frappe, cette probabilité est infinitésimale (entendre par là quelle est égale à un sur l'infini) en revanche aussi minuscule que soit cette probabilité, elle est non nulle. La probabilité pour que la veuve à la tringle à rideaux martyrisée dont je suis le réparateur attitré, Madame J, ne m'appelle pas pour réparer une ampoule défectueuse à son étage, cette probabilité, elle, est nulle. D'aucuns trouveront sûrement que je surcharge un peu la caricature de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J. Pour la clarté et l'efficacité du raisonnement que j'entends maintenant tenir et l'exactitude du résultat en découlant, je me permets d'ajouter ici un autre trait au portrait de la veuve à la tringle à rideaux martyrisée dont je suis le réparateur attitré et dont les réparations ne tiennent jamais longtemps, Madame J. La veuve à la tringle à rideaux, Madame J, ne sort jamais de chez elle, à cette exception que constitue son pénible périple quotidien à la boulangerie du coin de la rue Sidi-Brahim d'avec l'avenue Daumesnil. En outre l'immeuble dans lequel j'habite, en compagnie de
mes veuves et vieilles demoiselles, est équipé d'un ascenseur assez capricieux dans son fonctionnement. Pour fixer les esprits disons que ses pannes sont aussi fréquentes que les mauvais fonctionnements d'une certaine tringle à rideaux de l'immeuble, et il ne s'agit pas là d'acrimonie de ma part. Or lorsqu'une panne dudit ascenseur se produit, par bonheur celle-ci n'a jusqu'à présent jamais concordé dans le temps avec un arrêt du fonctionnement de la tringle à rideaux à propos de laquelle j'ai écrit précédemment, ce qui serait, je le remarque, en l'écrivant, l'éventuel objet d'un autre calcul de probabilité celle de la concordance dans le temps d'une panne d'ascenseur et d'un dérèglement complet de la dite tringle à rideaux mais surtout du désagrément pour moi de devoir descendre de mon septième étage jusqu'au deuxième, et
a fortiori, de remonter du deuxième jusqu'au septième, d'une part lesté de ma caisse à outils, d'autre part privé de l'ascenceur, lorsqu'une panne, donc, dudit ascenseur se produit, donc, le périple quotidien, dont la boulangerie, à l'angle de la rue Sidi Brahim et de l'avenue Daumesnil, est l'objet de la veuve à la tringle à rideaux, dont je suis, je le rappelle, le réparateur attitré et dont les réparations ne tiennent jamais longtemps du fait du manque absolu de douceur de la veuve propriétaire opératrice de cette même tringle à rideaux, Madame J, ce périple quotidien, donc, s'en trouve contrarié, tout incapable qu'elle se juge de gravir le moindre trio de marches elle peste plus souvent qu'à son tour contre les trois marches qu'elle doit encore gravir au rez de chaussée pour atteindre l'ascenceur et a
fortiori, le moindre quartuor, le moindre quintuor, le moindre sextuor, le moindre septuor de marches, un orchestre lui donnerait le tournis. La veuve à la tringle à rideaux dont il n'est plus utile de rappeler les caractéristiques, Madame J, n'est pas sans ressource, puisqu'immanquablement elle fait appel à son amie servile du sixième étage, la vieille demoiselle, pour son malheur atteinte de la maladie de Parkinson, laquelle, la vieille demoiselle parkinsonienne, Mademoiselle P, se charge, elle, du périple quotidien à la boulangerie à l'angle de la rue Sidi-Brahim et de l'avenue Daumesnil, et cela, en dépit complet de considération de la part de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, de: un, la difficile mobilité de son amie, la vieille demoiselle parkinsonienne du sixième étage, Mademoiselle P, et de deux, le nombre six fois supérieur de marches qu'il faut descendre et gravir à la vielle demoiselle parkinsonienne du 6e étage, Mademoiselle P, pour le périple quotidien à la boulangerie dont je crois avoir clairement, déjà, indiqué la location exacte, nombre de marches six fois supérieur à ce qu'il faudrait à la veuve à la tringle à rideau du deuxième étage, Madame J, descendre et gravir pour le même périple à la même boulangerie, par conséquent pareillement située à l'angle de la rue Sidi-Brahim et de l'avenue Daumesnil. Après cela j'espère avoir convaincu et réussi à induire que la veuve à la tringle à rideaux du deuxième étage, Madame J, est une femme, non seulement d'habitudes, mais aussi d'exactitude exigeante. Or, reprenons les faits. Les deux ampoules du deuxième étage ne luisent plus, au contraire de celles des sixième, cinquième, quatrième et troisième étages par lesquels je suis passé pour arriver au deuxième étage, lesquels étaient correctement éclairés, la panne de secteur s'excluant donc naturellement. La veuve à la tringle à rideaux, Madame J, habitant à ce même deuxième étage ne m'a nullement signalé ce défaut, ce qui, si elle s'en était rendu compte est
improbable. Je ne reviens pas sur la nullité de cette probabilité. Il est également
improbable que la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, ne se soit pas rendu compte qu'une ampoule du palier de son second étage ne luise plus. D'où l'improbabilité encore plus grande qu'elle ne se soit pas aperçue que les
deux ampoules de son deuxième étage étaient défectueuses. La veuve à la tringle à rideaux du deuxième étage, Madame J, ne s'absente
jamais de son domicile, en dehors de son périple quotidien dont j'ai déjà décrit les modalités. Je m'arrêtai, un temps, celui de la réflexion, dans la pénombre dense du palier du deuxième étage. En soi la situation était invraisemblable du fait des probabilités dont je me suis efforcé de démontrer qu'elles étaient tout aussi proches de zéro que possible, l'une d'elles étant strictement égale à zéro allant toutes dans le même sens, celui de l'impossibilité. La situation était mathématiquement impossible. De fait la probabilité pour que cette situation se produise, produit de toutes ces probabilités que j'avais estimées voisines de zéro, et d'une qui était nulle, la probabilité pour que cette situation se produisît était donc nulle, égale à zéro. Et pourtant cette situation était
présente. J'en déduisais, prestement qu'un des facteurs, un des paramètres qui composaient l'impossibilité de la situation présente, était devenu non avenu. Or le paramètre primordial, celui qui réduisait toutes les probabilités en des valeurs voisines de zéro, et une d'elle à la valeur zéro, ce paramètre était la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, elle-même. Il était donc pleinement justifié, raisonnable et exact de dire que ce paramètre maintenant non avenu, la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, elle même, n'existait plus. La veuve à la tringle à rideaux, Mademe J, était décédée. Non seulement la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, était décédée mais j'étais,
selon toute vraisemblance, la première personne à le constater. Lorsque j'écris, selon toute vraisemblance, je suis motivé par différents éléments logiques. L'ascenseur, lui, est en parfait état de fonctionnement je ne l'emprunte jamais pour descendre, pour m'en convaincre donc, je déclenche l'ascenseur qui, comme prévu, descend du quatrième étage, où il se trouvait, jusqu'au deuxième étage, où je me trouve, maintenant, dans la pénombre. La boulangerie, au coin de la rue Sidi-Brahim et de l'avenue Daumesnil n'est pas encore ouverte, il est encore trop tôt. Ces deux faits concourent dans le même sens. Du fait que la veuve à la tringle rideaux, Madame J, ne sortait je ne reviens plus maintenant sur l'à-propos de mon usage de l'imparfait jamais, à l'exception de son pénible périple à la boulangerie, s'il eut été une seule personne qui aurait dû se rendre compte de l'absence de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, c'eut été la boulangère. Certes la boulangerie est fermée le mercredi mais nous ne sommes pas mercredi, aussi cet élément ténu est raisonnablement écarté du fil conducteur. La boulangère, de la boulangerie à l'angle des voies Sidi-Brahim et Daumesnil, aurait du, en tout état de cause, savoir, le jour même si l'ascenseur de mon immeuble était ou n'était pas en état de fonctionnement, suivant qu'elle aurait vu venir dans sa boutique, la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, ou sa remplaçante attitrée en cas de non-fonctionnement de l'ascenseur de mon immeuble, la vielle demoiselle parkinsonienne du sixième étage, Mademoiselle P, qui aurait alors fait une provision inhabituellement ample de pain. Si la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, n'avait pas paru et que par ailleurs la vielle demoiselle parkinsonienne du sixième étage, Mademoiselle P, n'avait pas fait double provision de pain ce jour là, alors la boulangère, si elle avait raisonné, comme je le fais maintenant pour elle, et avec la même rigueur de raisonnement que j'employais encore plongé dans la pénombre inhabituelle du deuxième étage, la boulangère aurait, elle aussi, su que la veuve à la tringle à rideaux, Madame J, n'était plus. Cependant je viens de le préciser, la boulangerie n'est pas encore ouverte, il est donc tout à fait indiscutable que je suis, de fait, la première personne au fait du décès de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J. J'écarte soigneusement l'idée de donner l'alerte, d'informer, en quelque sorte, du décès de la veuve à la tringle à rideaux, Madame J. Je l'ai déjà écrit, je ne suis pas médecin, or seuls les médecins sont habilités à se prononcer sur le décès des personnes. Ce dernier point n'invalide nullement la clarté et l'exactitude de mon raisonnement je fais pleinement confiance au futur proche pour, justement, valider ce raisonnement mais, comme je l'ai déjà écrit, j'aime le respect des compétences de tout un chacun. Chacun son métier et les vaches seront bien gardées. Je ne suis pas médecin, dans ce cas-ci, tout au plus le réparateur patenté de la tringle à rideaux de la veuve du deuxième étage, Madame J. La veuve à la tringle à rideaux, Madame J, avait donc trépassé. En descendant du deuxième jusqu'au rez-de-chaussée, je jubilai d'être ainsi relevé de mes fonctions de réparateur de la tringle à rideaux en question.
Avec ma psychanalyste, le Docteur L, je suis allé droit au but aujourd'hui, je lui ai demandé tout de go si elle pensait ou non que je souffrisse du syndrome de la personnalité multiple. Elle m'assura que non, ce qui est somme toute assez rassurant, pas seulement pour ma santé mentale mais aussi pour l'avenir. En effet si une personne à personnalités multiples menace de se suicider, est-ce que la situation ne prend pas un tour particulier, en se compliquant, de fait, d'une prise d'otages ? Sans parler des conséquences juridiques potentiellement navrantes pour mon tueur qui de ce fait deviendrait un tueur en série, ce qui devant les Assises est bien plus lourd à plaider.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:13 AM