01 octobre 2003
Samedi premier octobre.Je me suis réveillé ce matin, la tête lourde, cela va sans dire, parmi des débris épars de verre, et un désordre qui à tout autre que moi eut paru invraisemblable. En fait ce capharnaüm était l'écrin le plus seyant qui soit de mes pensées confuses. Dans le miroir de la salle de bains, lequel était éclaté en son centre, une très belle cassure au demeurant, je constatai de nombreuses et fines lignes rouges sur mon visage. À l'évidence je m'étais coupé, et les nombreux débris de verre qui jonchaient le sol de mon appartement, un peu en toutes pièces et toutes pièces, donnaient toutes les apparences d'une relation de cause à effet. En écrivant le mot apparence, qui plus est au pluriel, je veux écrire par là qu'il me semblait que cette déduction était frappée au coin du bon sens, comme on dit, et pourtant elle n'offrait aucune certitude : j'aurai tout aussi bien pu me couper en me rasant. J'ajoute que lorsque je me suis réveillé, je n'étais pas couché certes je l'étais dans mon lit certes pas à des lieux mais en un lieu qui l'avoisine de façon très proche. Aussi les choses se compliquent. Puisque je ne parvenais, et ne parviens toujours pas, à me rappeler si je m'étais couché ou non dans mon lit. Si je m'étais couché à côté du lit si j'avais manqué ma cible en m'allongeant, en quelque sorte le fait de me réveiller à côté du lit demeurait plausible il est beaucoup plus probable de tomber du lit, dans son sommeil, que de remonter dans son lit, dans son sommeil, aussi. L'autre possibilité, celle de m'être effectivement allongé dans mon lit pour y dormir, puis sommeil faisant, de chavirer hors du lit pour se réveiller plus tard, en dehors du lit, était tout aussi plausible. De la salle de bains, je revenais à la chambre et considérais le lieu de mon réveil à une encablure ou deux de mon lit, je remarquais immédiatement que cet endroit bien qu'étant entouré de débris de verre, n'en était pas moins indemne, de débris de verre, lui. Je retournai à la salle de bains pour en avoir le coeur net : le poil de ma barbe était dru de quelques jours déjà, tandis que les coupures paraissaient, elles, fraîches. L'hypothèse que les coupures occuraient d'un rasage malhabile s'excluait, c'était déjà ça. Je retournai à la chambre. J'y constatai, à nouveau, que l'endroit où je m'étais réveillé, mais était-ce l'endroit où j'avais dormi la nuit entière, et par voie de conséquence, l'endroit où je m'étais couché ?, cet endroit donc, était exempt des débris de verre qui par ailleurs rendaient mon appartement difficilement praticable. En regardant avec précaution où je mettais les pieds, au propre comme au figuré, je remarquai que mes pieds, eux aussi, saignaient. Je remarquai la chose avec sang froid, pour ainsi parler, ce pour quoi je n'avais aucun mérite, je ne ressentais aucune douleur. Il y avait du verre brisé partout. Il devait y en avoir aussi dans l'autre pièce, il était inutile de vérifier, je me faisais confiance. Je Lorsque je gomme des mots, où passent-ils?
posted by Philippe De Jonckheere at 9:56 AM
30 septembre 2003
Vendredi 30 septembre. Je me suis mis à boire. Je ne veux pas écrire par là que j'ai commencé à boire. Non en fait, ce que je veux écrire c'est que désormais je bois pour de bon. C'est devenu une nécessité. Depuis quelques jours je m'adonne à la boisson dans le cas qui nous occupe au gin et ce dès le matin. Je commence par un jus d'orange, dont je m'efforce de boire un quart sobrement, c'est-à-dire sans adjonction de cet excellent gin dont je ne manque plus de m'approvisionner régulièrement, je bois à nouveau un quart de la boisson ainsi composée, quart que je remplace derechef par un quart de gin, je bois à nouveau un quart de ce mélange, que je remplace sans faute par un quart de gin, du nouveau mélange constitué, je bois un quart, quart manquant que je supplée sans retard d'un quart de gin et de boire un quart et de remettre un quart et de remettre ça, c'est à dire de boire et de remettre un quart et de boire jusqu'à plus soif, pour ansi dire mais tout le monde aura compris mon petit manège. C'est au fur et à mesure de mon petit déjeuner, en fait essentiellement constitué de mon verre de jus d'orange, que mon jus d'orange prend une teinte de plus en plus claire, et ce, grâce, à l'ajout au fur et à mesure, de mesures de gin. Pour le petit déjeuner je m'en tire admirablement, j'atteins toujours, sans trop d'efforts, mon objectif: faire disparaître la couleur orangée, tout à fait. À plusieurs reprises, j'ai noté que la couleur orangée s'éclaircissait de même que les rasades de quantité croissante de gin, devaient certainement être de merveilleuses illustrations de quelque principe mathématique, ainsi ne serait-il pas plaisant d'appréhender par le calcul la séquence par laquelle il conviendrait de procéder pour diluer tout à fait le jus d'orange en étant le plus économe possible en gin ou au contraire quelle devraient être les proportions des ponctions de jus d'orange et des rajouts de gin pour avoir le plus de gin possible à boire avant d'arriver au gin pur. Je promets souvent d'y réfléchir, en fait chaque matin, reportant le plus souvent ce calcul pour après la disparition de la couleur orangée. Dans ces promesses j'argue qu'il serait sûrement souhaitable d'accomplir un cycle complet c'est-à-dire partir du jus d'orange en concentration de cent pour cents pour finir au gin à la même concentration avantageuse de cent pour cents. Mon problème reste entier, lorsque j'accomplis ce passage, complètement, les choses, c'est-à-dire la beauté des éventuelles fonctions mathématiques, étrangement, ne m'apparaissent plus avec la même clarté. Je ne m'affole nullement, je reporte diligemment l'exécution de mes calculs au lendemain matin tandis que je serai encore à jeûn, en pensant, honnêtement, que de toute manière, j'ai déjà observé de nombreuses fois le cycle complet, et que cette connaissance a posteriori devrait dorénavant me permettre d'anticiper mathématiquement la résolution complète du cycle, dès le début du cycle, c'est à dire tandis que je serai encore à jeûn. Cependant je semble notoirement différer d'opinion le lendemain matin, tandis que je suis toujours à jeûn, puisqu'il me paraît alors bien mieux fondé d'attendre la disparition complète du jus d'orange de mon verre, et donc la résolution complète d'un cycle, pour pouvoir me livrer aux observations idoines. Maintenant que j'y pense en l'écrivant, aucune de mes hypothèses de calcul me semble mieux ou moins bien fondée que l'autre. Je m'efforce de reposer le problème différemment. A l'évidence il serait préférable d'attendre la résolution complète de la transformation du jus d'orange à l'état pur en gin à l'état non moins pur, pour pouvoir entreprendre des calculs un tant soit peu précis, fier que je serai alors d'observations avérées et non supposées. Tout aussi évidemment pour l'exactitude des calculs, il serait tout à fait préférable que je sois sobre, hors ma sobriété a vécu lorsque j'ai effectué la transformation complète du jus d'orange, en sa concentration maximale, en gin, en sa concentration maximale à lui aussi. Je suis obligé de constater l'échec auquel sont vouées mes tentatives. J'ai bien pensé à un embryon de solution, qui consisterait à remplir mon verre de jus d'orange, comme de juste, d'en boire un quart, toujours comme de juste et, de remplir à nouveau le verre à l'aide de gin, et puis, ce serait là la différence, d'en vider un quart dans l'évier et procéder ensuite de la sorte, de poursuivre mes dilutions du jus d'orange avec le gin et d'opérer les vidanges en passant par l'évier. Si l'évier tient la distance, nous sommes sauvés, je devrais, si je parviens à résister aux tentations intermédiaires, maintenir l'état de sobriété souhaitable pour de telles considérations mathématiques tout en observant, sans en perdre une goutte, pour ainsi parler, la parfaite transformation, complète, du jus d'orange en gin, et de pouvoir poser dans le calme les équations nécessaires à la résolution du problème. Cela supposerait une certaine force de caractère tout de même. En y réfléchissant, cela supposerait également de jeter par les fenêtres, via l'évier s'entend, une belle quantité de gin, au demeurant d'excellente qualité, et de cela, il n'est, évidemment, pas question. De même est-il périlleux de tenir des raisonnements d'ivrogne en étant parfaitement à jeun. Et inversement. C'était décidément, et à la différence du jus d'orange, insoluble.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:20 AM
29 septembre 2003
Jeudi 29 septembre.Je n'ai pas pris le parti de me faire tirer les cartes par pur amusement j'ai toujours du mal à résister à ce genre de modiques provocations. Au numéro XXX de la rue P à un P. L'endroit n'a rien du lugubre attendu, plutôt le décor d'un cabinet de médecine, j'étais tenté d'écrire de psychanalyse mais je me ravise puisque le cabinet dans lequel je me trouve maintenant diffère notoirement du cabinet de ma psychanalyste, le Docteur L, qui, lui, le cabinet, offre davantage l'apparence que l'on serait tenté de supposer à un cabinet de cartomancienne. J'ai tiré treize cartes. Le Roi de coeur le six de coeur le dix de pique le Valet de coeur le Valet de carreau le quatre de pique l'As de pique le Valet de trèfle le huit de carreau le sept de carreau le huit de coeur le deux de coeur le six de carreau. A l'aide de ces treize cartes, pourtant pas fameuses s'il s'agissait d'une main au bridge, il apparait que je connaîtrai une existence longue, tumultueuse, pleine de rebondissements, où la passion jouera un rôle prépondérant et que ma fortune sera bonne, m'assurant fortune, justement. Quand on sait le caractère, le mauvais caractère, terne, pas folichon, gris muraille de mon existence, on peut sérieusement se demander s'il n'aurait pas mieux valu que je lise un horoscope périmé de quelques mois, ce que je fais fréquemment dans les salles d'attente de la profession médicale, et de m'astreindre à faire corroborer les détails de mon quotidien du moment aux traits volontairement mal cernés de l'horoscope j'y parviens d'ailleurs toujours sans mal, c'est dire ou mieux encore l'horoscope d'un autre signe que le mien, ce à quoi je n'avais pas pensé jusqu'à présent, mais qui me paraît bien prometteur et ce à quoi je me promets de me livrer dès que je me trouverai dans une salle d'attente de la profession médicale. Nul doute que je connaîtrais dans cette nouvelle pratique pareils succès et vraisemblance. En somme la fréquentation de la profession médicale m'entraîne, elle aussi, vers d'hypothétiques et nébuleux horizons, chimériques à souhait, tant mes lectures de salle d'attente me promettent, par l'entremise d'horoscopes très optimistes, un futur étendu et haletant, tandis que la consultation me promet un coeur de centenaire, ce qui ne veut pas dire haletant, j'en conviens.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:19 AM
28 septembre 2003
Mercredi 28 septembre.Funérailles de D'. Les lettres de condoléances ont été dûment envoyées samedi. Trois jours me paraissent être le délai optimum, l'instant t+3j. Pendant la cérémonie au Père Lachaise, je remarquai la tombe d'un futur voisin de D', Léopold Fucker. I wonder how they called his mother.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:13 AM
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