20 septembre 2003
Mardi 20 septembre.Je suis allé aujourd'hui à G, en Belgique. Je m'étais muni d'un plan de la ville de G et d'une carte de la Belgique. Je pensais être paré. Il n'en fut rien. Au retour, j'eus les pires difficultés à m'orienter pour sortir de la ville de G et rejoindre celle de I. En effet, le plan que je possédais de la ville de G représentait, essentiellement, le centre de la ville de G ; tandis que le plan que je possédais de la Belgique était d'une grossière échelle. De ce fait, lorsque j'évoluais à la périphérie de la ville G, je me trouvais en fait en des lieux en dehors de l'épure du plan de la ville G ; ces lieux par ailleurs étaient mal définis, représentés qu'ils étaient par ma carte de Belgique figurée dans une échelle grossière. Ainsi j'oscillais dans la réalité entre deux zones de représentation de cette même réalité, passant tour à tour dans des rues et des avenues connues de mon plan du centre de G à des rues juste adjacentes à ces mêmes rues, qui n'étaient alors plus que grossièrement représentées par ma carte de Belgique, ces rues étaient de fait toutes fondues dans un petit point de couleur jaune, lequel était légendé G, le point G en Belgique. Je passai ainsi, sans grande transition d'un magma géographique représenté en jaune safran à l'échelle du un deux cent cinquante millième, à un réseau ordonné de rues et d'avenues principales, toutes clairement identifiées par des noms que permettait l'échelle du un cinquante millième, pour repasser à nouveau au simple détour d'une rue ou d'un carrefour dans le terrain vague représenté en jaune à l'échelle du un deux cent cinquante millième. Je trouvais plaisante l'idée que ma personne pouvait ainsi, elle aussi, physiquement évoluer d'une représentation à une autre dans des échelles différentes. De fait lorsque je me trouvais encore dans ce qu'il est convenu d'appeler G intra muros, je devais avoir la taille de trois ou quatre microns, une tête d'épingle, tandis que lorsque je m'écartais, souvent à mon insu, de G intra muros, je finissais sûrement dans le voisinage en taille des microbes et des amibes qui de fait se déplaçaient sur ma carte de la Belgique. C'est à la peine d'un tour complet de la périphérie de la ville de G que je parvenais enfin à m'en extraire dans une direction satisfaisante. Je gardai tout mon calme. Malgré les changements d'échelle. Aussi bien pour la confusion qu'ils faisaient naître dans mon orientation, comme pour cette autre confusion angoissée qu'il aurait été légitime de ressentir aux passages incessants d'une échelle de représentation à l'autre, de ma propre personne.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:47 PM
19 septembre 2003
Lundi 19 septembre. J'ai fait par hasard, la connaissance d'un menuisier. J'écris par hasard, puisque rien de mes anciennes activités professionnelles, ou de celles qui composent mon existence présente de mortel de l'instant t moins un, ne me prédestinaient à faire la connaissance d'un menuisier. C'est à W que s'est produit l'inattendu, la rencontre improbable avec le menuisier de W. Le menuisier de W et moi, nous nous entendîmes, tout de suite. Le menuisier de W a déjà construit, son cercueil. Le menuisier de W a déjà construit son cerceuil, tout comme d'autres empressés creusent leurs tombes. J'ai appris, par hasard, que le menuisier de W avait construit son cercueil. J'entrai dans la boutique du menuisier de W. Il n'y avait personne, apparemment. J'essayai, malgré tout, de trouver quelqu'un. Je ne trouvai personne, même dans l'arrière-boutique, ni même dans l'atelier, où je me hasardai. Dans l'atelier, se trouvait, à cheval sur deux tréteaux, un cercueil. Le cercueil était plein. Je veux écrire par là que le cercueil était occupé. De fait le cercueil était occupé par un homme endormi. J'écris endormi, de même que je m'aperçus immédiatement que l'occupant du cercueil n'était pas trépassé, mais qu'il était endormi, très distinctement je notai les dilatations répétées de ses narines. Je remarquai aussi sur le champ que les dimensions parfaites du cercueil pour son occupant ne laissaient aucun doute sur le fait que l'occupant actuel du cercueil était bien son propriétaire. Je réveillai l'occupant du cercueil. L'occupant du cercueil n'était autre que le menuisier de W, tout occupé qu'il était à faire la sieste dans son cercueil. Je compris du coup que le menuisier de W avait donc construit son propre cercueil et d'un coup d'oeil, comme je l'ai déjà écrit je remarquai que les dimensions de ce cercueil lui allaient parfaitement, ce qui à mon sens augurait parfaitement de la très grande compétence du menuisier de W. Il s'enquit de mes besoins. Je m'enquis de ses tarifs en matière de cercueil. Je promis d'y réfléchir et sortis.
posted by Philippe De Jonckheere at 1:35 PM
18 septembre 2003
Dimanche 18 septembre. Dans la forêt de W, en quête de champignons, je ne trouvais qu'une amanite phalloïde. Une seule. Et je ne trouvais qu'elle, l'amanite phalloïde. Je ne trouvais qu'un seul champignon qui se révéla être une amanite phalloïde. Je la ramenais, et rentré je décidais de m'assurer qu'il s'agissait bien d'une amanite phalloïde. J'aurais certainement pu m'adresser à une pharmacie le lendemain, et bien que rien ne pressait, je n'avais de fait aucune intention de déguster un champignon aussi vénéneux, je décidais de m'en remettre au dictionnaire, convaincu que ce dernier comporterait une planche des champignons les plus connus et qu'à l'évidence l'amanite phalloïde y figurerait en bonne place. La décision de compulser un dictionnaire me rappela qu'il y avait quelque temps je m'étais interrogé sur le nom donné à l'étude des champignons. J'avais alors fait un pénible et infructueux effort de mémoire comme d'essayer de se rappeler des noms des états qui composent la Nouvelle Angleterre ou le nom des départements français correspondants à des chiffres pris au hasard, le 15, le 17, le 24, le 36, le 46, le 55, le 64, ou le 90 ou encore le nom des rois s'étant succédés au trône de France depuis Hughes Capet jusqu'à Louis XVIII, ou bien encore le nom du quatrième composant du granit, après le quartz, le mica et le feldspath, ou encore la formule chimique de l'acide citrique anhydre; je me disais que j'allais faire d'une pierre deux coups, ou tuer deux oiseaux avec la même pierre comme le veut l'expression anglaise. Mon dictionnaire me confirma de fait que mon champignon était bien une amanite phalloïde, je remarquais effectivement que mon champignon avait en commun avec l'illustration de l'amanite phalloïde selon mon dictionaire, un chapeau vert olive, plus clair à la marge, d'abord hémisphérique puis convexe, strié de fibrilles radiales, aux lames blanches, ventrues, serrées et libres, au pied blanchâtre avec des nuances vert-olive, cylindrique, bulbeux à la base, entouré d'une volve membranneuse et d'une collerette blanchâtre et également membranneuse. Au bas de la définition du mot champignon, je pouvais y lire voir mycologie, le mot que mes pénibles efforts de mémoire n'étaient pas parvenus à faire ressurgir. Au bas de la définition du mot mycologie je constatais que l'on pouvait lire voir champignon. Et comme au bas de la définition du mot champignon, je pouvais y voir mycologie, je retournai au mot mycologie, pour y voir qu'au bas de sa définition, il était écrit voir champignon, lequel mot comportait au bas de sa définition le mot mycologie, en renvoi, ce qui me reporta au mot mycologie, lequel renvoyait au mot champignon, d'un renvoi réciproque, dont la définition et surtout son bas n'avaient pas changé, c'est-à-dire qu'elle m'indiquait très nettement de voir au mot mycologie, qui comme le mot champignon, comportait une définition qui n'avait pas changé et qui indiquait toujours, au bas de sa définition un renvoi au mot champignon qui lui-même renvoyait au mot mycologie, champignon, mycologie, champignon, mycologie, champignon.
mycologie,
champignon,
mycologie,
champignon,
mycologie,
champignon,
MYCOLOGIE
CHAMPIGNON
MYCOLOGIE
CHAMPIGNON
MYCOLOGIE
CHAMPIGNON
MYCOLOGIE
CHAMPIGNON
MYCOLOGIE
CHAMPIGNON
MYCOLOGIE
MYCOLOGIE: voir champignon.
CHAMPIGNON: voir mycologie.
Soient aussi les définitions de dictionnaire des mots:
Aimant: objet qui agit sous l'effet du magnétisme ( voir magnétisme )
Magnétisme: action généralement provoquée par un aimant
( voir aimant ) Ou encore:
Labyrinthique: inextricable.
Inextricable: labyrinthique.
posted by Philippe De Jonckheere at 12:10 PM
17 septembre 2003
Samedi 17 septembre.J'ai visité aujourd'hui un endroit étonnant : la forêt de Neuville Saint Vaast dans le Pas-de-Calais. Dans une grande partie de cette forêt, le sol y est étrangement cabossé, ondulé, martyrisé. Les obus de la Première Guerre Mondiale y ont plu. Plus rien n'y pousse vraiment à l'exception d'un gazon dru et de nombreux arbres très droits sans branches basses. Des cratères d'obus plus profonds que les autres ont reçu des noms de villes canadiennes, Montréal, Winnipeg. L'endroit est reposant, d'une certaine manière, désert ou presque en tout cas. Je descendis dans un vaste cratère. Il venait de pleuvoir, de l'eau de pluie seulement, les obus, eux, ne pleuvent plus. En descendant au fond du cratère, obtenant ainsi une position très abaissée, de laquelle n'étaient plus visibles que la cime des arbres et le ciel, j'échappais au spectacle désolant de cette terre bosselée boursoufflée, bouleversée de ses ondulations meurtrières. Je m'y plus, j'y restais. Le jour finissait, à quelques nuances près. J'avais le temps. Le temps était clément. Je n'étais évidemment pas attendu. Un voyage d'agrément, en somme, en Somme. Un peu las, je m'essayais. Au fond du cratère. Il me semble qu'en m'abaissant ainsi encore un peu, le calme se faisait plus profond, comme si la profondeur du cratère était garante de celle du calme. Cette présomption s'avéra plus exacte encore, en effet je m'allongeais, et de fait, le calme atteignait de nouvelles profondeurs. Allongé. Au fond du cratère. J'étais calme, paisible. À l'abri de toute peur. Le sentiment indicible que rien n'y put m'arriver. Au fond du cratère. Rien n'arriverait. Rien ne m'arriverait. Une vieille croyance de soldat veut que deux obus ne peuvent tomber deux fois au même endroit. La nuit était tombée, tout à fait, je ne crois pas que je somnolais à proprement parler, mais un craquement suivi de ce qui me sembla être un rire étouffé et lointain me tirèrent de cette torpeur agréable; je me posai alors la question: si un arbre tombe dans la forêt, et personne n'est alentour, est ce que les autres arbres se gondolent d'un rire moqueur?
posted by Philippe De Jonckheere at 10:06 AM
16 septembre 2003
Vendredi 16 septembre.Une situation se produit. Puis elle se reproduit. X s'est rendu à Y, et durant son parcours en direction de Y, il a remarqué qu'il était sans nouvelles de Z. Rien du parcours à destination de Y n'était fait pour rappeler à X l'existence de Z, mais c'est pourtant durant son voyage pour Y, que X s'est mis à penser à Z dont il était sans nouvelles depuis quelque temps. Quelques mois et quelques jours plus tard, X se rend derechef à Y, et de même, durant son parcours vers Y, il remarque qu'il est sans nouvelle de Z. Rien du parcours à destination de Y, n'est vraiment fait pour rappeler Z à X, mais c'est pourtant durant ce nouveau voyage à Y que X repense dans des circonstances comparables, à Z, dont il est sans nouvelles depuis quelque temps. À son arrivée à Y, X décide d'écrire à Z et de prendre de ses nouvelles. Cette initiative restera lettre morte pour des raisons qui resteront inconnues de X. De retour de Y, X ne cherchera pas à prendre davantage de nouvelles de Z, estimant sans doute que si Z ne lui donne pas de nouvelles, c'est qu'elle a ses raisons ou peut-être que Z ne vit plus, et de cela X n'aurait aucun moyen de s'en informer puisque X et Z n'ont jamais eu de connaissance commune. X restera donc sans nouvelle de Z, tant que cette dernière ne fera rien dans ce sens auprès de X. De ce fait, X, en se rendant compte qu'il est sans nouvelle de Z, depuis déjà quelques temps, ne saura jamais, tant que Z ne donnera pas signe de vie, pour ainsi parler, si Z vit toujours. En optant pour la plus prudente des hypothèses, X tiendra Z pour morte. Plus tard si Z venait à donner, pour des raisons x, y ou z, comme on dit, de ses nouvelles à X, cela ressemblerait, pour X, à une résurrection de Z. À cette éventualité cependant X ne décidera pas de donner beaucoup d'importance ni de crédit. Pour deux raisons. Une résurrection est chose improbable. Jusqu'à présent une seule personne ne s'est jamais vantée d'un pareil exploit mais de nombreuses incohérences dans le récit de son existence le gars aurait fait boire de l'eau à toute une troupe de types passablement émêchés en leur faisant croire que c'était du vin, des ivrognes incompétents en somme, il aurait nourri une foule famélique, mais visiblement peu exigeante avec trois pains et six poissons, apparemment ces trucages éculés il les tenait de son père, plus fieffé menteur encore, qui en son temps fit des tours pendables, comme faire un couloir au sec dans la Mer Rouge pour favoriser son équipe, composée de Juifs en fuite, pour refermer la mer ensuite sur leurs poursuivants de l'équipe adverse passablement excédés par cette tricherie flagrante, si l'on en juge les rapports maintenant peu harmonieux qui existent entre les deux camps donnent à penser qu'il puisse tout de même s'agir d'une vantardise éhontée, un discours d'ivrogne, en quelque sorte. X ne saurait être certain que Z n'ai plus en vie, ce qui rendrait tout aussi improbable et inadéquate la théorie d'une résurrection de Z. Ma psychanalyste, le Docteur L, m'annonce qu'elle part en vacances la semaine prochaine. Elle part, m'a-t-elle dit au Pôle Sud. Cela ne fait plus de doute, elle est vraiment azimutée.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:29 AM
15 septembre 2003
Jeudi 15 septembre.J'ai rencontré, un peu par hasard, mais il n'est pas utile de préciser à quel point ce hasard était fortuit, D. D était très inquiète au sujet de son père dont la santé ne semble pas vouloir s'améliorer. De fait, je n'ai pas voulu dire à D que j'avais prévu à son adresse une lettre de condoléances relative à son père. D la recevrait en temps utile.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:11 AM
14 septembre 2003
Mercredi 14 septembre.Je suis allé rendre de nouveau visite à X à l'hôpital. Un parent était là, L, aussi, qui rendait visite à X. Il parut surpris de me voir, depuis le temps, comme il dit, et comme X s'était un moment assoupi sur son fauteuil, près de son lit, il m'offrit d'aller boire un café avec lui. X s'était véritablement assoupi, aussi était-il gênant de décliner cette sommaire invitation que tout mon for intérieur refusait. Devant nos cafés insipides de cafétéria de visiteurs d'hôpitaux, mon hôte de la circonstance me dit: X nous enterrera tous. C'était vrai, X allait beaucoup mieux. Son espérance de vie avait cru. De toute manière le coup était paré, les lettres de condoléances prêtes. Mais il devenait évident que mon hôte avait raison, à mon sujet en tout cas.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:32 AM
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