13 septembre 2003
Mardi 13 septembre.Les Blancs jouent et obtiennent la nulle. Je suis resté longtemps incrédule devant ce problème d'échecs, pour lequel je ne semblais pas à même de trouver la moindre solution de survie plausible pour les Blancs. En effet, rien ne semble pouvoir empêcher les Noirs de pousser leur pion de la colonne a, et par là-même de le promouvoir en dame. Qui plus est, si tant est que les Blancs cherchaient à faire de même, c'est à dire à pousser leur pion de la colonne h vers une promotion égalisante, l'opération n'apparaît pas comme possible puisque les Blancs manquent de temps pour faire passer le pion de h3 en h8, quand bien même ils y parviendraient, la dame fraîchement acquise des Noirs en a1 prendraient sans mal la fictive dame blanche promue en h8. Non, décidément tout cela était inextricable. Et puis c'est venu d'un coup: le suicide. Les Blancs doivent s'enfermer, comme pour attendre l'estocade finale. Donc: 1. Rg3! Ad lib2. Rh4 Ad lib3. g3, partie nulle. Le roi blanc est dans l'attente du coup fatal de la dame noire en h8. Le pion noir en g6 ferme le couloir, c'est donc en se suicidant que le roi blanc se dérobe à la violence de ses agresseurs noirs.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:34 AM
12 septembre 2003
Lundi 12 septembre.J'ai dû prendre le métro pour aller à Nation. De là j'entendais correspondre et prendre la direction de Charles De Gaulle-Etoile par Barbès-Rochechouart, sortir au Père Lachaise, descendre la rue du Chemin Vert, et prendre la quatrième à droite, la rue Saint-Maur, pour mon rendez-vous de psychanalyse. J'aurais très bien pu marcher jusqu'à Nation m'évitant ainsi une correspondance toujours laborieuse à Nation, mais il pleuvait, aussi le temps pressait, sous tous les sens du terme. Entre Daumesnil et Nation, les wagons étaient pleins de visages aux expressions pensives et rêveuses, je remarquai deux femmes dont les deux sourires béats disaient la profondeur d'abîme de leur rêverie. Peu après que la rame ait quitté la station Daumesnil et un peu avant qu'elle ne débouchât en plein air, justement pour arriver à la station Bel-Air, un homme s'est mis à parler. Il tenait une bouteille de vin de Bordeaux entamée à la main. Un Saint Emilion de 1990 tout de même. L'homme raconta cette histoire. Il était camionneur. Sur une nationale, je roulais, normalement, à peine au-dessus de la limite. C'était avant d'arriver à Clermont. Il y a un grand virage. La femme blanche m'a dit de ralentir. Alors qu'est ce que tu fais-toi?, tu repasses en troisième, tu ralentis et tu commences à freiner. Le virage c'était pas de la tarte. A un moment j'ai regardé sur le siège, où elle était. Elle n'était plus là. La portière de son côté était fermée. Après je ne me souviens plus. Tous les camionneurs que je connais, ils la connaissent, la femme blanche. Des trucs comme ça personne ne veut y croire et pourtant ça existe. Il reprit son histoire. Au début. Presque mot pour mot. La nationale. Je roulais. Pas vite. J'étais à quatre-vingts cinq, quatre vingt dix à tout casser. C'était avant Clermont. Dans le grand virage avant d'arriver à ..., je ne sais plus comment ça s'appelle. La femme blanche, la même que tout à l'heure, elle m'a dit. Ralentis. J'ai ralenti, j'ai commencé à freiner. C'est vrai qu'il est duraille ce virage. Au moment où j'ai regardé où elle était, elle n'était plus là, la salope. Sur le siège plus rien. J'ai dit. Elle était encore la, à la minute d'avant, même que c'est elle qui m'a dit de ralentir, j'ai ralenti, ça... Mais elle, elle n'était plus là. Après je me souviens plus. Et pourtant c'est arrivé comme je l'ai dit. Sur la nationale, avant d'arriver à Clermont. Je roulais normalement, j'étais pas pressé, j'étais dans les temps, pas comme la vieille. Au grand virage, elle m'a dit, la femme blanche, ralentis. Moi j'ai fait comme elle m'a dit, j'ai freiné, j'étais à soixante, non à cinquante. Et quand j'ai voulu prendre mon virage, je l'ai regardée, mais elle n'était plus là. J'avais pas bu que je vous dis. Elle était là, c'est elle qui m'a dit de ralentir d'ailleurs, si j'avais pas ralenti. Elle n'était plus là. Comme ça. Alors je me rappelle plus. Mais ça existe des trucs comme ça, seulement voilà, elle n'était plus là, la femme blanche. Sur la nationale, avant d'arriver à Clermont, je roulais normalement, j'étais à quatre-vingt cinq, quatre-vingt dix. C'était avant Clermont, il y a un grand virage, avant d'arriver à ..., j'étais pas pressé, j'étais dans les temps. La femme blanche, celle de tout à l'heure, elle m'a dit. Ralentis. Moi j'ai fait comme elle a dit, j'ai freiné, tu repasses en troisième, tu ralentis et tu commences à freiner. Et quand j'ai voulu prendre mon virage, je l'ai regardée, mais elle n'était plus là, elle n'était plus là la salope. Sur le siège plus rien. La portière de son côté était fermée. J'avais pas bu que je vous dis. Elle était là, à la minute d'avant même que c'est elle qui m'a dit de ralentir. Après je me souviens plus. Comme ça. Des trucs comme ça personne ne veut y croire et pourtant ça existe. Après je me souviens plus. J'avais pas bu que je vous dis. La femme blanche, celle de tout à l'heure, elle m'a dit. Des trucs comme ça personne ne veut y croire et pourtant ça existe. Moi j'ai fait comme elle a dit, j'ai freiné, tu repasses en troisième, tu ralentis et tu commences à freiner. Sur le siège plus rien, la portière de son côté était fermée. Sur la nationale, avant d'arriver à Clermont, je roulais normalement, j'étais à quatre-vingt cinq, quatre-vingt dix. Elle était là, à la minute d'avant même que c'est elle qui m'a dit de ralentir. Comme ça. C'était avant Clermont, il y a un grand virage, avant d'arriver à ..., j'étais pas pressé, j'étais dans les temps. Ralentis. Et quand j'ai voulu prendre mon virage, je l'ai regardée, mais elle n'était plus là, elle n'était plus là la salope. Elle n'était plus là la femme blanche. Nous sommes arrivés à Nation. Son élocution était claire, franche même. J'ai oublié de regarder s'il était descendu de voiture à Nation-terminus-tout-le-monde-descend
posted by Philippe De Jonckheere at 2:14 PM
11 septembre 2003
Dimanche 11 septembre.Je me suis réveillé ce matin en parlant. De cela je suis sûr. Je répétais sans cesse et lentement : "Do you like Walt Whitman?"Je me suis réveillé, et, surpris de cet effet, je parlais en me réveillant, je n'ai donc pas ouvert les yeux immédiatement. En n'ouvrant pas de suite les yeux, je voulais m'assurer que le phénomène perdurerait, ce qui se produisit. J'eus la certitude qu'en ouvrant les yeux, je cesserai de parler. Do you like Walt Whitman?Do you like Walt Whitman?Do you like Walt Whitman?À intervalles réguliers. Do you like Walt Whitman?Il y a quelques temps déjà, O m'avait expliqué la différence entre une voix de tête et une voix de poitrine. Do you like Walt Whitman? Je parlai assurément d'une voix de poitrine, Do you like Walt Whitman? bien au-delà même. Do you like Walt Whitman? Les sonorités n'étaient pas exactement distinctes. Do you like Walt Whitman? Je fus stupéfait de percevoir, il eut été maladroit d'écrire de voir, je n'avais toujours pas ouvert les yeux, que ma bouche ne s'ouvrait pas. Do you like Walt Whitman? Pour m'en convaincre, je fis l'effort conscient de serrer les lèvres, et comme je l'ai écrit, cela ne m'empêcha pas de parler. Do you like Walt Whitman? Do you like Walt Whitman? Do you like Walt Whitman? La même ritournelle. Do you like Walt Whitman? A bien y réfléchir d'ailleurs, je saisissais parfaitement le sens de ces quelques mots d'Anglais Aimez vous Liszt? je n'avais pourtant aucune idée quant à leur raison d'être, pourquoi je disais: " Do you like Walt Whitman?" Et encore moins pourquoi j'écrivais: " Do you like Walt Whitman?" Je ne savais pas ce que je disais. Do you like Walt Whitman? Je le disais. Do you like Walt Whitman? Sans ouvrir la bouche qui plus est. Do you like Walt Whitman? Je l'écris donc, en gardant les lèvres serrées mais cela ne constitue plus un exploit. Do you like Walt Whitman? Je n'ouvrais toujours pas les yeux, puisque curieusement j'avais acquis la conviction que je me tairais en les ouvrant, et j'entendais bien y voir plus clair, paradoxalement en gardant les yeux fermés, avant d'ouvrir les yeux. Do you like Walt Whitman? Je poursuivais ma réflexion, et mes observations auditives, je suis obligé de préciser. Do you like Walt Whitman? Ma voix venait du fond. Do you like Walt Whitman? Une voie de poitrine, Do you like Walt Whitman? Elle venait de plus bas que la poitrine. Do you like Walt Whitman? Du ventre. Do you like Walt Whitman? J'étais ventriloque. J'ouvris les yeux, et me tus. Ce fut la fin de ma carrière de ventriloque. No I have never read anything from Walt Whitman.Non je n'aime pas du tout Liszt.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:23 AM
10 septembre 2003
Samedi 10 septembre.J'ai reconsidéré les photographies du photo-maton de la station Trocadéro et je leur ai trouvé d'immenses qualités qui allaient bien au delà de celle de la ressemblance. J'ai bien pensé à les faire encadrer dans un premier temps. J'étais de fait sorti à cet effet, à la recherche d'un encadreur dans le quartier. En descendant l'avenue Daumesnil, je m'arrêtais devant la vitrine d'un marbrier. Je changeai sur le champ d'idée et commandais un médaillon à partir d'une des quatre photographies, par ailleurs toutes identiques ; j'arrêtais mon choix sur un morceau de marbre à la très belle teinte de gris anthracite. Pour l'inscription en gravure j'ai demandé au marbrier un délai, prétextant que je n'avais arrêté encore aucun choix quant à la teneur du texte ; je pris cependant renseignement de ses tarifs en la matière. Le marbrier était d'ailleurs observateur pour le moins, en effet, après avoir visiblement hésité, il finit par me demander si le défunt était un parent proche, notant la troublante ressemblance, ce à quoi j'avais omis de penser, entre le photographié, c'est à dire le modèle de la photographie et son client, c'est-à-dire moi-même. Sans le souffle d'une seule hésitation je lui répondis que le défunt était, de fait, mon frère jumeau, et l'air affecté que j'empruntai sur le champ dut le convaincre sans tarder, si j'en juge par l'air également affecté qui fut le sien, tout aussi immédiatement, ses réflexes professionels étaient admirablement rodés. Pour le médaillon en porcelaine, il m'assura qu'un délai de trois mois était nécessaire puisqu'il aurait recours à un fabricant italien, dont il ne manqua pas de me faire l'éloge du travail soigné, en revanche, les services postaux italiens étaient souvent capricieux, d'après son expérience. Je lui signifiai que ce délai était tout à fait satisfaisant tout en ajoutant qu'il ne pouvait pourtant pas être dépassé. Il comprit. À bien y réfléchir, ce délai de trois mois était tout de même un peu éhonté. D'un autre côté, un tel délai, je l'avais remarqué était monnaie courante chez les marbriers, ce qui s'explique fort bien puisque la situation de leurs clients, les défunts, n'a aucune chance d'évoluer. Je me félicitais cependant d'avoir ainsi pris les devants, bien que j'ignorasse, en entrant chez le marbrier, qu'un tel délai fût nécessaire à la fabrication d'un médaillon d'après une photographie. Je remarquai aussi, intérieurement, que les marbriers convaincus que leurs clients ne reviendraient pas pour une réclamation aussi futile fut-elle étaient les seuls commerçants qui pouvaient, sans risque, afficher dans leur devanture : satisfait ou remboursé. Les marbriers n'avaient pas à faire des symagrées pour fidéliser leur clientèle. Je suis resté sans réponse un long moment devant la définition de mots croisés suivante : article de la mort. (en deux lettres).
posted by Philippe De Jonckheere at 11:18 AM
09 septembre 2003
Vendredi 9 septembre. Lorsque je m'allonge sur le divan dans le cabinet de ma psychanalyste, le Docteur L, je ne suis jamais plus tout à fait sûr de mon orientation dans l'espace. La tête est-elle au sud-ouest et les pieds au nord-est, ou la tête est-elle au sud-est et les pieds au nord-ouest, ou bien la tête est-elle au sud et des pieds au nord, ou bien encore le contraire, ou bien encore tout autre paire d'azimuths séparés d'un intervalle de cent quatre-vingt degrés ou de deux cents grades tels que sud-sud-est et nord-nord-ouest, ou sud-est-est et nord-ouest-ouest, ou encore sud-sud-ouest et nord-nord-est ou bien nord-est-est et sud-ouest-ouest ou bien encore est et ouest ? Tout porte à croire que l'architecture labyrinthique de cet immense corps de bâtiments dans lequel se trouve le cabinet de psychanalyse du Docteur L, a été entièrement construite selon des directives et des plans précis fournis par ma psychanalyste, le Docteur L, elle-même, dans le but avoué de perdre un peu ses patients pour qu'ils lâchent plus facilement prise d'avec leur quotidien, leur vie, leur situation, leurs repères, qu'ils ne soient plus tout à fait sûrs, une fois parvenus dans le cabinet de psychanalyse, d'où ils se trouvent et dans quelle direction il faudrait désormais orienter leurs pas pour rejoindre la rue Saint-Maur par laquelle ils sont entrés, au numéro 53. Pour renforcer cette impression de lieu tenu secret, deux fois j'ai dû envoyer un courrier à ma psychanalyste, le Docteur L il s'agissait une fois du règlement d'une séance, gêné que je fus d'avoir oublié mon carnet de chèques une omission pour laquelle elle fut cependant bienveillante, à des lieux des remarques sur les actes manqués et autres billevesées moralisatrices qu'on prêterait si facilement à un psychanalyste en pareille circonstance, une autre fois d'une feuille de soins qu'elle avait omis de signer et dont le remboursement m'avait été refusé pour cette raison, je fis preuve, en la lui renvoyant pour correction, de la même discrétion et ne surenchérit pas à propos de cet état manqué les deux enveloppes furent, selon les instructions du Docteur L, adressées rue du général Guilhem adresse qui correspondait, pour ainsi parler, à sa boîte aux lettres, m'assura-t-elle et non au 53 rue saint-Maur qui était malgré tout le point d'entrée du dédale qui décidément faisait office de sas, tout autant que la salle d'attente, en particulier son dernier ascenseur à l'exiguïté prenante, au cabinet de psychanalayse du Docteur L. Lorsque ma psychanalyste, le Docteur L, m'avait donné, par téléphone, pour la première séance, ses indications pour me rendre à son cabinet, une simple feuille d'éphéméride que j'avais arrachée et qui correspondait d'ailleurs à une semaine du mois de novembre, nous étions au mois d'août n'y avait pas suffi mon écriture est très large d'une part mais pour compliquer cette prise de notes j'écrivais accroupi parterre ce qui était là mon habitude quant au téléphone, ramassé que ce dernier était dans un coin de la pièce, le coin nord-ouest-ouest de la pièce aussi la feuille arrachée à la semaine du mois de novembre ne suffit-elle pas à prendre en note le tiers de toutes ces indications de code, d'interphone, de nom, ma psychanalyste n'opérant pas sous son nom d'épouse, Madame P, mais bien en tant que Docteur L, de premier ascenseur débouchant sur un premier entresol, suivi de quelques marches qui menaient à un patio reliant deux corps d'immeubles le patio est orné de trois bosquets de rhododendrons aléatoirement égarés dans ce terrain vague de ciment agrémenté de conglomérats de gravier, un espace indéfini résistant à toute description tant l'architecte qui l'a dessiné a manifestement manqué d'inspiration pour cet entresol et puis dans le deuxième corps d'immeuble, une nouvelle séquence de couloirs, d'escaliers et d'ascenseurs, pas dans cet ordre-là, mobilisa une troisième feuille d'éphéméride, celle-là consacrée à la semaine d'août dans laquelle nous nous trouvions, mais c'était là un hasard fortuit. Dans le chemin sinueux qui mène de l'entrée par le 53 de la rue Saint-Maur au divan du cabinet de psychanalyse, par le biais de ses nombreux corridors aveugles et sombres les murs de ces couloirs sont tendus de tissu tabac crasseux et sont surtout faiblement éclairés par des lampes plafonnaires de faible puissance si ce n'est tout à fait défaillantes je perds tout à fait le sens de ma position par rapport à la rue Saint-Maur, la rue du général Guilhem, la rue du Chemin Vert et l'avenue de la République. La séance ayant pris fin le fin de la scéance est un rituel immuable puisqu'elle est en fait toujours annoncée par un je vois de ma psychanalyste, le Docteur L, puis éventuellement d'un oui effectivement dubitatif qui en fait me presse poliment d'escamoter les circonvolutions souvent périlleuses d'une proposition relative ou de toute construction de phrase laborieuse et interminable, avec une grande rigueur temporelle, ces deux indications sont le plus souvent distantes dans le temps l'une de l'autre d'une quinzaine de secondes, tandis que le premier je vois fait toujours suite, deux minutes plus tad à la sonnerie de la patiente suivante je m'extirpe comme à rebours de ce piège architectural au prix des efforts inverses qui m'y ont conduit, et lorsqu'enfin je débouche dans la rue Saint-Maur, immanquablement je marque une hésitation, brève mais hésitation tout de même, à savoir si je pars vers la gauche pour rejoindre la station de métro Saint-Maur sur l'avenue de la République ou si au contraire je prends à droite pour remonter la rue du Chemin Vert pour rejoindre la station du Père Lachaise. Si toutefois j'opte pour la droite je ne manque jamais de trouver réconfort dans un modeste débit de boissons dont la patronne parle le français avec difficulté et un accent slave qui bute sur tous les phonèmes et les diphtongues de notre langue, mais dont le mari, pareillement en difficulté dans la pratique de la syntaxe française, maîtrise, au contraire, parfaitement la défense française aux échecs aussi bien avec les Blancs qu'avec les Noirs dans la petite salle à côté où deux jeux d'échecs forts abîmés sont posés sur les deux tables placées près de la grande baie vitrée, donnant sur la rue Saint Maur, lesquelles, lorsque j'entre, ne sont jamais occupées, bien qu'étant les meilleures tables, les plus agréablement situées. Les pièces des deux échiquiers ne sont jamais rangées, elles gisent au contraire en tas, un tas informe pour chaque échiquier, il faut souvent se servir des deux tas pour constituer un jeu de trente-deux pièces, seize blanches et seize noires, dans un tel fourbis de pièces abandonnées je m'étonne toujours qu'il n'en manque jamais une seule. Le mari de la patronne ne me laisse rarement plus de temps qu'il n'en faut pour plus de deux gorgées rapides de ma consommation avant de me proposer une partie. Les nombreuses bières que je finis pas écluser, tout au long de parties pour moi inextricables pour le mari de la patronne beaucoup plus à l'aise dans la défense française, de même dans la défense Petrov, que moi, ces parties gardent leur caractère ludique, c'est dire si la défense française peut se pratiquer avec un fort accent slave ajoutent toujours beaucoup à la confusion qu'a déjà fait naître en moi la séance de psychanalyse. Revenons au cabinet du Docteur L, ma psychanalyste. J'ai souvent beaucoup d'avance pour mon rendez-vous bi-hebdomadaire. Ou est-ce elle, le Docteur L, qui a beaucoup de retard, n'ayant pas de montre je ne peux être sûr de rien, je prends mes marges et elle les siennes, sans doute. J'ai le sentiment que l'attente se fait croissante au fil des séances mais sans doute est-ce là une simple impression, psychologique pour ainsi parler. Je nourris cette attente de la lecture des magazines très éculés, dont l'état se délabre beaucoup trop à mon gout d'une séance à l'autre, me laissant toujours la même désagréable et amère sensation de servir de lecteur-poubelle à ma psychanalyste, le Docteur L, comme tout un chacun aux ressources limitées doit avoir du ressentiment pour ses vêtements tous acquis en seconde main dans des cartons poussièreux de farfouilles, de brocantes ou de braderies. J'ai le plus souvent le temps de lire entre deux et trois articles avant que mon tour ne vienne. Je ne suis cependant jamais parvenu jusqu'ici, à lire en entier un article du Nouvel Observateur à propos de l'abracadabrante affaire Romand, cet homme qui s'était forgé une vie imaginaire, dans laquelle il était médecin-chercheur, mensonge qu'il avait réussi à maintenir auprès de ses proches pendant vingt ans, et lorsque le leurre de toute une vie fut sur le point d'être démasqué, le faux docteur Romand trucida sa famille entière pour éviter le désaveu de ce mensonge interminable. De même je ne suis jamais parvenu à entamer ou faire progresser les grilles de mots croisés de Robert Scipion dans les mêmes numéros du Nouvel Observateur. Ces grilles ont été apparemment survolées par une première personne qui a trouvé quelques solutions éparses, les plus faciles de chaque grille. L'écriture qui a ainsi séché sur les définitions si épineuses de Robert Scipion n'est pas celle de ma psychanalyste, le Docteur L, pour ce que je connais de cette écriture au travers de la rédaction des feuilles de soins, sans doute celle d'un autre patient. L'unique fois où je trouvai la solution d'une énigme ne demandent qu'à être dépaysés, en douze lettres je n'avais pas de crayon ni de stylo sur moi pour inscrire SEPARATISTES, aussi, déçu, j'abandonnais vite ces efforts chimériques. Lorsque je pénétre enfin dans le cabinet de psychanalyse, je ne perds pas de temps en formules de politesse consacrées mais je vais, au contraire, tout droit m'allonger sur le divan. C'est d'ailleurs plutôt d'un lit assez bas dont il s'agit, lequel est recouvert d'un tissu épais aux couleurs ternes mais chaudes et harmonieuses et qui souvent me démange dans le cou. Ainsi allongé je retrouve de séance en séance les fissures et les craquelures du plafond du cabinet de psychanalyse. Le mur contre lequel est poussé le divan-lit est orné d'une lithographie abstraite qui à mon sens n'a pas les qualités plastiques plus subtiles des fissures et des défauts du plafond qui, elles, donnent davantage à penser à des toiles des grands maîtres de l'art abstrait expressioniste américain, dont les noms m'échappent même au prix de laborieux efforts de mémoire, les mêmes efforts qui furent inaptes, il y a quelques jours, à faire resurgir le nom de Rorschach. Le plafond accidenté du cabinet de psychanalyse a, dans sa contemplation, un effet plus thérapeutique que le contenu des séances en lui-même. À l'image de ce plafond zébré de fissures, de rayures et de petites ratures, le silence dans le cabinet de psychanalyse est plutôt rare. Les séances du lundi après-midi correspondent aux heures de récréation d'une crêche voisine, quant aux séances du vendredi matin elles correspondent dans le temps au ménage qui est fait dans l'appartement du dessus et dont je perçois très nettement les va-et-vients de l'aspirateur et les chocs du même aspirateur contre les pieds d'une table et contre les plinthes. Depuis peu aussi la séance du lundi en fin d'après-midi est gênée par les balbutiements d'un joueur de violon tout à fait débutant. On devine sans mal les doigts malhabiles et sentant l'école d'un enfant qui n'a décidément aucun don et hélas pour nous, le Docteur L, ma psychanalyste et moi-même, aucune oreille. La sérénade répétitive, entendue de loin en loin d'un des nombreux appartements de cet immeuble somme toute gigantesque, et qui bute sur la moindre difficulté est expurgée dans son interprétation de tous les accents sentimentaux qui doivent sûrement figurer en bonne place sur la partition, mais cette musique, cet embryon de musique hachée comme passée au laminoir ( en la mineur ), dit assez bien le désespoir d'un enfant qui, à cette pratique fastidieuse d'un instrument sûrement choisi par des parents ambitieux, préférerait, sans crainte des représailles parentales, justement, fracasser son instrument strident contre les murs de sa chambre couverts de posters représentant des joueurs de football célèbres. Aujourd'hui la séance fut interrompue par la sonnerie qui n'était pas celle de la patiente suivante, loin s'en fallait puisque je venais à peine de m'allonger. La sonnerie tinta une nouvelle fois pressant le Docteur L, ma psychanalyste, d'aller s'enquérir de l'identité du sonneur : il s'agissait de deux témoins de Jéhovah pour lesquels le Docteur L, ma psychanalyste, n'eut aucune douceur, s'en débarrassant sans ménagement. Comme ils eurent l'effronterie d'insister, elle les envoya promener en les insultant d'un terme de médecine psychanalytique dont je n'étais pas sûr du sens. Nul doute que c'était parfaitement envoyé et je retins le quolibet pour en faire moi-même usage le cas échéant vis-à-vis d'autres colporteurs de Dieu qui sont décidément la plaie des étages. Tandis que les témoins de Jéhovah se faisaient rabrouer de belle manière par une spécialiste, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'étant donné la complexité du parcours qu'il fallait suivre pour arriver à la porte du cabinet de psychanalyse du Docteur L, l'opiniâtreté de ces démarcheurs était invraisemblable. La pensée des témoins de Jéhovah bravant et franchissant tous les obstacles qui séparent les patients du Docteur L, de l'entrée d'immeuble du 53 rue Saint-Maur à la porte du cabinet de psychanalyse, cette pensée m'obnubila et me gêna après coup dans la contemplation benoîte des fissures et des zébrures du plafond du cabinet de psychanalyse. Aux sortires de cette séance je ne jugeais pas bon d'aggraver ma confusion avec les bières tièdes du petit estaminet et un indémêlable écheveau de pièces d'échecs en faux buis organisées dans une défense française aux accents slaves, si une telle chose est possible.
posted by Philippe De Jonckheere at 10:43 AM
08 septembre 2003
Jeudi 8 septembre. Je n'entends rien à la musique. Ou si peu. J'aime énormément Bartok, mais je ne serais certainement pas capable d'en discourir. Sur la devanture d'un kiosque à journaux restée allumée, bien qu'il fasse déjà plein jour, je me suis attardé à parcourir les gros titres des couvertures des magazines. L'un d'entre eux titrait dans une typographie grasse et très voyante Comment choisir un piano? comme d'autres magazines auraient titré, toujours en typographie plantureuse et aguichante: LES RAISONS DU SUICIDE DE PIERRE BEREGOVOY. Comme je l'ai déjà écrit, je n'entends rien, ou si peu de choses, à la musique, le piano n'étant pas un instrument qui fasse défaut à cette règle. Songeur, je continuais de considérer les épaisses lettres qui formaient ce titre de Comment choisir un piano? Les lettres étaient bleues outremer. Je me suis alors fait la réflexion que la lecture de ce banc d'essai serait très certainement assommante pour le lecteur néophyte que j'étais en la matière. Aussi je m'empressai d'acheter ce magazine ; en rentrant chez moi, je me plongeai sur le champ dans la lecture de cet article. Je n'en retins rien, aussi est-il inutile d'écrire à ce propos. Je m'infligeai cependant la lecture du reste du magazine de fond en comble sans omettre la moindre manchette. Je ne retins pas davantage des autres articles du même magazine. Comme je l'ai déjà écrit, je n'entends rien la musique, à cette exception près qu'est celle de Bartok, mais il s'agit bien là d'une exception. En ce qui concerne la musique, je pourrais aussi bien être sourd, j'ai bien écrit sourd et non mal-entendant tant à mon sens, on dit con et non mal- -comprenant. La lecture de l'article m'a captivé, mais je serais bien incapable d'en étayer les raisons, ni même celles qui m'ont poussé à acheter ce magazine dans le but unique de dévorer un article dont je savais pertinemment que je ne retiendrais rien. Après tout je crois qu'en plus d'être sourd, je suis tout de même assez con.
posted by Philippe De Jonckheere at 2:08 AM
07 septembre 2003
Mercredi 7 septembre.  , mon ami chinois m'a un jour donné un magnifique pictogramme qu'il avait peint à mon intention. J'étais frappé par la très grande liberté des coups de pinceaux qui avaient composé les signes — j'allai jusqu'à me demander si un des gestes amples et si déliés, d'aventure mal contrôlé aurait pu engendrer un accord de participe passé erroné ou une proposition subordonnée inaboutie. Comme c'était du chinois pour moi, je demandais à  ce que signifiait ce texte. Un homme s'allonge sous un arbre L'homme s'allonge longtemps. L'homme reste allongé tellement longtemps que l'automne arrive et les feuilles de l'arbre tombent sur son corps jusqu'à bientôt le recouvrir tout à fait. Il me semble aussi me rappeler qu'il pleut et tandis que l'homme est ainsi enseveli par les feuilles et la pluie jusqu'à disparaître des regards alentours, il observe sans se lasser l'immensité de l'arbre, un chêne si je me souviens bien, happé par la terre, il conçoit la même admiration pour l'immensité de la Terre. J'avais alors dit à  que j'aimerais beaucoup être cet homme, il parut surpris de ma méprise puisque ayant peint ce pictogramme pour moi, il ne faisait nul doute dans son esprit que j'étais l'homme étendu sous l'arbre. J'ai eu depuis l'occasion de soumettre ce pictogramme à d'autres personnes chinoises, pour la raison évidente qu'elle parlaient le chinois, mais aussi à un ami slovaque qui, fait curieux pour un slovaque, parle couramment le chinois, ces personnes n'ont pas toujours vu ni l'arbre, ni la Terre, ni les feuilles, ni la pluie, à leur décharge  écrit comme un cochon. Aucune de ces personnes chinoises ni mon ami slovaque parlant le chinois, ne se sont entendues sur la signification de l'homme étendu, toutes ne virent pas l'arbre, ni la pluie, ni les feuilles mortes, ni la Terre, une personne ne me parla pas dans sa traduction de l'homme étendu sous l'arbre immense, l'arbre, si, cette personne le vit et me le traduisit. En revanche tous étaient d'accord sur la très grande valeur littéraire de ce poème. Je trouve merveilleux que l'on puisse s'entendre sur la beauté poétique d'un texte mais pas sur la signification des mots et des caractères qui le composent.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:24 PM
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