30 août 2003
Mardi 30 août. Je suis allé voir X à l'hôpital, j'écris X comme je pourrais écrire Y. J'écris X comme je pourrais écrire Y, bien que X ne soit pas interchangeable avec Y. J'ai trouvé X très touchant. Lorsque je suis arrivé dans sa chambre, X s'était assoupi sur son fauteuil et dodelinait de la tête, et bien qu'il dormît tout à fait, X se tenait la tête dans la main, comme il le fait habituellement éveillé. Je pouvais l'observer tout à loisir. X a toujours représenté pour moi une figure autoritaire, et son autorité n'a cessé de croître à mes yeux, à mesure que X devenait de plus en plus vieux. Je n'avais, jusqu'à son récent séjour à l'hôpital, jamais vu X ne pas porter de cravate. Lorsque X, lors de ma dernière visite, regardait, dans ma direction X est maintenant aveugle je m'efforçais de lui rendre ce regard les yeux dans les yeux. Aujourd'hui, X dormait, les yeux fermés comme tout un chacun, sa tête dodelinant de l'avant et retenue dans sa main comme X fait toujours à l'état de veille, aussi je pouvais, pour la première fois, observer X à loisir, c'est-à-dire, sans avoir à lui rendre son regard, les yeux dans les yeux. Pour la première fois, je remarquai toutes les difformités du corps usé et rompu de fatigue de X. Je réalisai combien la cravate et les postures droites coutumières de X avaient voilé et caché la morsure de l'âge sur le corps de X. Je commençais par les pieds. Les chevilles étaient drastiquement enflées, un effet pervers de la cortisone m'a-t-on dit déjà. Les deux jambes de X sont dissemblables. Certes X a deux jambes dont une droite et une gauche, ce qui à l'évidence les différencient, j'entends par là que les jambes de X n'ont plus des galbes comparables. La jambe gauche de X est très droite, et son tibia saillant. La jambe droite de X est, elle, au contraire, très arquée. Ainsi les jambes de X plongent différemment dans leurs chevilles respectives. Les cuisses de X sont inversement diformes, c'est-à-dire que la cuisse gauche de X contrairement à sa jambe gauche est tordue, tandis que sa cuisse droite contrairement à sa jambe droite est très droite. Mes yeux remontèrent jusqu'à l'aine, mais je préférais m'arrêter là, sachant que X souffrait par ailleurs d'une importante hydrocèle au testicule droit, difformité qui donnait à son pantalon un pli inhabituel et surprenant. X rouvrit les yeux, se réveilla, réalisa immédiatement ma présence et me salua sur le champ, sans se méprendre sur mon identité, c'est à dire sans me prendre pour un autre, c'est à dire tout autre de ses parents, tandis que je n'avais toujours pas prononcé une parole. Je n'ai jamais su comment X faisait. X allait bientôt mourir. X faisait partie, comme moi, mais pas au même titre, des mortels de l'instant t moins un.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:56 AM
29 août 2003
Lundi 29 août.Je suis allé chez ma psychanalyste, le Docteur L. La conversation fut courtoise. Les murs entiers de son cabinet étaient couverts de rayonnages pleins à craquer de livres. Je remarquai que nous avions de nombreuses lectures communes. J'eus envie de lui demander si comme moi, elle n'avait rien retenu ou presque de Rilke, mais je n'en fis rien. J'eus le sentiment qu'elle acquiesçât à cette retenue, comme si un des enjeus majeurs de l’analyse fut précisèment le respect scrupuleux de la vie privée, aussi bien celle des patients qui pourtant s’étendent au propre comme au figuré sur les aspects peu reluisants de leurs existences, que celle de la psychanalsyste, le Docteur L, sur le cas de laquelle nous ne nous étendrons donc pas, elle ne serait pas consentante, de toute manière. Ainsi il ne me serait vraisemblablement jamais possible de voir le visage ou de connaître le nom du patient qui me précédait ou de la patiente qui me suivait, puisque ma psychanalyste, le Docteur L, attend toujours scrupuleusement que la porte d’entrée de son cabinet soit tout à fait close avant d’ouvrir la porte de la salle d’attente pour me faire à mon tour sortir de la salle d’attente, entrer dans le couloir qui mène au cabinet à proprement parler pour y pénétrer et m’allonger sur le divan. De même elle me reconduit toujours jusqu’à la porte d’entrée et donc de sortie, la refermant, avant d’ouvrir la porte de la salle d’attente à nouveau pour procéder également avec la personne suivante. Il ne me serait donc jamais possible de voir la personne suivante, à moins, évidemment, d'omettre un effet personnel dans la salle d'attente, mais alors peut-être que ma psychanalyste, le Docteur L, se chargerait d'aller chercher elle-même cet objet, de telle manière que je ne puisse jamais rencontrer le patient qui me précède ni la patiente qui me suis. J'ai écrit le patient et la patiente à dessein, en effet ce sont là les seules précisions que je puisse fournir. Le patient qui me précède est un patient et la patiente qui me fait suite est une patiente. Cela, je peux le savoir et le reconnaître aux tons des voix, qui transpirent malgré tout, un peu au travers des cloisons et des portes, mais je ne saurais reconnaître un mot prononcé par l’une de ces voix, ces voix ne sont pour moi que des assemblages aléatoires de sons informes parce qu’assourdis, un peu comme on distingue des silhouettes au travers d’une vitre seulement translucide. Je peux cependant déduire de ces tons de voix que le patient qui me précède est un patient patient, par là j'entends que sa voix est posée tandis que la patiente qui me suis est une patiente impatiente, pour les raisons contraires, tant je remarque parfois qu'elle commence déjà à parler avant que notre psychanalyste, le Docteur L, n'ait eu le temps de refermer la porte du cabinet, cela je peux l’entendre en remettant ma veste dans le couloir souvent obscur du cinquième étage, l’étage du cabinet de psychanalyse du Docteur L. Je peux aussi dire que le patient qui me précède lui sort toujours du cabinet pour se rendre aux cabinets, et c'est lorsqu'il est aux cabinets que je suis invité, moi, à franchir la porte du cabinet. Tout ceci est bien maigre, savoir que le patient qui me précède semble, en plus des symptômes qui l'amènent à être patient de notre psychanalyste, le Docteur L, souffrir d'insuffisances urologiques, et que la patiente qui me fait suite est impatiente et pressée, traits de comportement qui sont peut être parmi ses motivations d'être patiente de notre psychanalyste, le Docteur L. Je remettais à la semaine prochaine le projet de sciemment oublier un effet personnel dans la salle d'attente. Je n'avais aucune certitude qu'une telle combinaison marchât. Je fus déçu d'ailleurs de constater que ce stratagème, s'il fonctionnait, ne pouvait me faire rencontrer et encore très brièvement, que la patiente qui me faisait suite, mais certainement pas le patient qui me précédait. Pour cela, il faudrait recourir à un autre processus, une attitude différente, je me faisais fort de trouver une astuce d'ici à la semaine prochaine. Je remarquais, en outre, que la salle d'attente, elle aussi, comportait des murs couverts de rayonnages de livres. Parmi ces livres figurait un deuxième exemplaire du livre de Rilke, à la tranche vert absinthe, terne, que j’avais déjà remarqué dans le cabinet.
posted by Philippe De Jonckheere at 9:02 PM
28 août 2003
Dimanche 28 août.J'ai revu Untel Untel ne changera pas. Untel ne changera jamais. Untel ne vieillira jamais comme on dit. Il est curieux que l'on puisse penser de la sorte, parler et penser d'Untel, et pourtant Untel vieillira, j'en suis convaincu. Au contraire d'Untel, je n'imagine pas que l'on puisse dire à mon égard, D ne changera pas, D ne vieillira pas. Et pourtant vous l'avez compris comme moi, ce serait bien plus justifié.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:31 AM
27 août 2003
Samedi 27 août. Je suis tombé, par hasard, en rangeant une masse de documentation que j'ai empilée depuis quelques années, sur une photographie, que je n'ai pas jetée, au contraire de l'imposante paperasse dans laquelle elle se trouvait. J'avais découpé cette photographie, soigneusement, le long de ses bords, aussi l'article qui l'accompagnait a été perdu, vraisemblablement au rebut. Le fait est que je me rappelle insuffisamment bien de la teneur de cet article aujourd'hui. J'ai dû observer un moment cette photographie avant de ne pouvoir me remémorer son contexte. La photographie représente essentiellement des arbres, lesquels sont plutôt flous et inclinés à trente degrés, par rapport à la verticale. Du fait de l'erreur de mise au point, ou du manque de profondeur de champ, les arbres, je l'ai écrit, des peupliers, apparaissent flous. On devine cependant aisément qu'il s'agit de peupliers à leurs formes allongées, hautes et à la disposition touffue et désordre de leurs branches. La photographie a visiblement été prise en été puisque les peupliers, inclinés à trente degrés par rapport à la verticale, du fait du cadrage également incliné, sont épaissement feuillus. À cause de la netteté défaillante résultant de la mauvaise mise au point et du manque de profondeur de champ, ou se pourrait-il que le photographe ait bougé?, les feuilles des peupliers inclinés de trente degrés par rapport à la verticale se devinent essentiellement aux prismes de lumière pentagonaux qui les percent. Ces prismes pentagonaux sont une excellente indication sur les raisons du manque de précision de cette photographie. Ces prismes sont donc pentagonaux et plutôt grossiers. Ces pentagones se sont produits sur l'émulsion de cette photographie pour une première raison, la mise au point n'avait pas été faite sur les peupliers. Le fait que les prismes soient pentagonaux, plutôt que tétragonaux, hexagonaux, octogonaux, décagonaux, dodécagonaux ou icosagonaux ou même polygonaux d'un nombre de côtés supérieur à vingt, est une indication, qui elle, explique le manque de profondeur de champ, et donc toujours l'absence de netteté sur les peupliers inclinés à trente degrés par rapport à la verticale, supposée telle. En effet, si le photographe avait davantage fermé son diaphragme et que malgré cela, les peupliers ne soient toujours pas apparus nets, au point, les prismes seraient alors apparus, plus petits d'une part, mais aussi comportant un plus grand nombre de côtés, donc plus héxagonaux que pentagonaux, plus octogonaux qu'héxagonaux, plus décagonaux qu'octogonaux, plus dodécagonaux que décagonaux, plus icosagonaux que dodécagonaux et ainsi de suite. La profondeur de champ étant inhérente à la fermeture du diaphragme, il va sans dire que la faible profondeur de champ de cette photographie, causée par une assez grande ouverture du diaphragme, n'a en rien compensé la mise au point défaillante sur les peupliers inclinés à trente degrés d'avec leur verticale supposée. Enfin, les prismes pentagonaux plutot qu'octogonaux ou mieux encore qu'icosagonaux de lumière ont aussi des contours mal définis, ce qui ne devrait pas être le cas quand bien même la mise au point n'a pas été faite, comme je l'ai déjà démontré, sur les peupliers inclinés. De ce fait une seule explication s'impose à ces contours mal définis, l'auteur de cette photographie a bougé au moment du déclenchement. Cette dernière indication en fournit une autre. Le diaphragme, comme je l'ai expliqué, etait très ouvert. Bien que le diaphragme fût très ouvert, la vitesse d'obturation fut suffisamment lente pour entraîner un effet de bougé de la part du photographe. Ces deux faits concordent et mènent à deux hypothèses distinctes. La première. La sensibilité du film était trop basse pour ce type de prise de vue. J'ai un moment penché pour cette première hypothèse, mais je devais également constater la présence d'un grain important de la photographie. Or un film de faible sensibilité n'occasionne pas un tel grain. Le grain grossier de cette photographie m'amène à la deuxième hypothèse, celle plus judicieuse et plus vraisemblable: la présence d'un grain aussi grossier est due, comme cela se produit souvent en pareil cas, à une surexposition, notamment dans les parties de la photographie qui avoisinent les hautes lumières, ce qui concorde parfaitement avec cette photographie des peupliers inclinés. La surexposition de cette photographie vient s'ajouter comme aggravation au cortège déjà long des erreurs commises par le photographe la mise au point et la profondeur de champ défaillantes, de même que le bougé. Nombreux sont les photographes qui accumulent, un peu à cette façon, les erreurs dans le but de grossir le trait et d'obtenir des effets surprenants. Cependant cette photographie n'offre pas, de prime abord, d'intérêt esthétique, aussi est-il tentant de penser que les erreurs paramétriques de cette photographie ne sont pas volontaires. Je reviens à l'inclinaison des peupliers de trente degrés d'avec leur verticale supposée originale. Là aussi, il ne peut vraisemblablement pas s'agir d'un choix délibéré de cadrage puisque cette inclinaison de trente degrés d'avec la verticale, ne donne lieu à aucun effet graphique apparent. Or lorsque certains photographes inclinent volontairement leurs appareils, le plus souvent, on lit dans cette inclinaison sans pouvoir s'y méprendre une attitude manifeste. Ce n'est pas le cas de ce cliché. Je regardais encore cette photographie, et j'énumérai : mauvaise mise au point, surexposition, manque de profondeur de champ, bougé, le cadrage incliné de trente degrés d'avec sa verticale. Cette photographie avait été prise sans que le photographe n'ait regardé dans le viseur de son appareil, et il avait bougé. Je pris peur, car je me souvins. Le sujet de cette photographie n'est pas les peupliers inclinés de trente degrés d'avec la verticale. En bas, dans le coin gauche de la photographie, des formes, plus exactement des lumières et des ombres apparaissent. Pour les mêmes raisons que les peupliers inclinés n'apparaissent pas bien détachés contre le ciel de cette photographie, les ombres et les lumières tassées dans le coin inférieur gauche de la photographie se discernent assez mal. J'y parvins cependant. Une femme nue court vers la gauche. Elle est plutôt âgée, si l'on en juge par le poids de ses seins qui s'étendent jusqu'à mi ventre, à peu près. Ses fesses sont très contractées, mais sa course ne justifie pas une telle contraction du fessier. La femme est entourée d'ombres et de lumières qui lui ressemblent. La femme nue qui court, est entourée d'autres femmes nues, dont certaines courent déjà aussi vers la gauche, dans la même direction. Ces femmes vont mourir, ou plus exactement, elles sont déjà mortes. Ces femmes courent vers les chambres à gaz qui les attendent. Ces femmes ne savent pas vers où elles courent, exactement, mais elles savent qu'elles vont mourir. Les fessiers sont contractés, beaucoup ne prennent déjà plus la précaution de se cacher les seins ou les sexes. Elles savent qu'elles vont mourir, au même titre que des bêtes conduites à l'abattoir sentent l'odeur de la mort et de la peur, celles des bêtes qui ont déjà eu peur et qui ont déjà été tuées. Je m'en suis rappelé. Cette photographie est un des quatre clichés clandestins de l'intérieur du camp de concentration d'Auschwitz en activité, retrouvés récemment, dans des archives, anciennement soviétiques, si je me souviens bien.
posted by Philippe De Jonckheere at 2:15 PM
26 août 2003
Vendredi 26 août. Je fus réveillé ce matin, à six heures, tandis que le jour se levait à peine, par quatre coups de feu, espacés irrégulièrement dans le temps. Si le premier coup de feu éclata à l'instant t, le second le suivit, à l'instant t plus un, d'environ trois secondes. Le troisième coup de feu éclata, à l'instant t plus deux, quelque dix secondes après l'instant t plus un, le quatrième coup de feu, lui, éclata à l'instant t plus trois, à peine distant dans le temps de l'instant t plus deux. Immédiatement après l'instant t plus trois, le quatrième coup de feu, un silence lourd s'immobilisa sur l'avenue Daumesnil. Cet instant pesant de silence dura environ vingt secondes, une éternité comme on dit. Une voiture démarra sur les chapeaux de roue. Je fus réveillé à six heures, si j'en crois l'allure faiblarde du jour qui caressait à peine les toits des immeubles. Je fus réveillé à l'instant t, celui du premier coup de feu. À l'instant t plus un, j'étais levé, et nu. À l'instant t plus deux, par prudence je me suis plaqué contre le mur, sur la gauche de ma fenêtre. Ce n'est qu'une seconde à peine après l'instant t plus trois que j'entrebâillai mon store. Je ne vis rien. Une vingtaine de secondes après l'instant t plus trois, j'entendis la voiture partir à toute allure sur l'avenue Daumesnil, en direction de la Porte Dorée. Je ne vis et n'entendis rien d'autre et me recouchai, je ne parvins cependant pas à m'endormir à nouveau. Il était inutile de descendre sur l'avenue Daumesnil, les espacements des coups de feu indiquaient clairement qu'ils avaient tous atteint leurs cibles. Le premier. Le second, quelque trois secondes plus tard. Le troisième et le quatrième qui se suivaient de si près qu'ils furent quasi simultanés, comme tirés à la mitraillette. À l'instant t, la balle numéro un avait blessé. À l'instant t plus un la balle numéro deux avait pour ainsi dire supprimé la vie. Aux instants t plus deux et t plus trois les balles numéro trois et quatre avaient parachevé la tâche amorcée par la balle numéro un, poursuivie par la balle numéro deux et maintenant certifiée par les balles numéro trois et quatre. Du travail bien fait, assurément, il était donc inutile de vérifier. Les balles numéro trois et quatre n'avaient rien laissé au hasard. Il était également facile de déduire qu'il avait fallu dix secondes au tueur pour se porter à la hauteur du tué, et s'assurer ainsi, à bout portant, de l'efficacité irréprochable des balles numéro trois et quatre. Vingt secondes avaient ensuite été nécessaires au tueur pour regagner son véhicule. Il me semble, mais je n'en suis pas sur, que de se porter à la hauteur de sa victime, de tirer deux coups à bout portant, enfin de retourner au point de tir des balles un et deux, là où en fait le tueur avait garé son véhicule en double file, avaient duré vingt secondes. C'est donc avec sang-froid que le tueur avait dépensé vingt secondes supplémentaires sur les lieux de la tuerie, de manière à assurer le coup. L'affaire avait été réglée en moins de trente-cinq secondes. Certes quinze secondes eussent été suffisantes, mais les vingt secondes supplémentaires rendaient les choses, c'est-à-dire le trépas du tué, certaines. Il me plut à penser que cette tuerie pouvait porter tous les signes du sérieux dont ferait preuve mon tueur. Je me rassurais en pensant que mon tueur ferait montre du même sang-froid, userait volontiers d'un temps d'exécution supplémentaire d'une vingtaine de secondes. S'il devait me rester dix secondes de conscience avant l'achèvement, la conclusion finale, nul doute que je saurais apprécier le sérieux de la méthode. De plus dix secondes, ou même un peu plus, d'agonie m'apparaissaient comme un délai très digne. Le tué sur l'avenue Daumesnil avait cessé de vivre. À l'instant t moins un, il vivait encore, comme tout un chacun. Ma définition s'affinait: non seulement j'étais mortel, mais j'étais de ces mortels de l'instant t moins un. Une condition somme toute enviable, parce que si bien cernée. Séance d'analyse : nous faisons toujours connaissance, mais toujours pas de test d'aptitudes diverses, à mon grand regret, tant ces menus exercices sont toujours pour moi une plaisante récréation
posted by Philippe De Jonckheere at 11:54 AM
25 août 2003
Jeudi 25 août.Je vis mes derniers jours, depuis un mois.
posted by Philippe De Jonckheere at 12:28 PM
24 août 2003
Mercredi 24 août.Je consultai aujourd'hui le dictionnaire lorsque je tombais par hasard sur le mot Rorschach ou plus exactement sur une illustration typique d'un test de Rorschach. C'est amusant, il y à peu près six mois, j'ai cherché en vain le nom de ce test, sans pouvoir m'en rappeler, mon entourage, aussi restreint et mal portant soit-il, ne m'étant d'aucune aide en la matière, chacun étant aussi incapable que moi de se rappeler du mot Roschach comme des noms des états qui composent la Nouvelle Angleterre ou le nom des départements français correspondants à des chiffres pris au hasard, le 15, le 17, le 24, le 36, le 46, le 55, le 64, ou le 90 ou encore le nom des rois s'étant chronologiquement succédés au trône de France depuis Hughes Capet jusqu'à Louis XVIII, ou bien encore le nom du quatrième composant du granit, après le quartz, le mica et le feldspath, ou encore la formule chimique de l'acide citrique anhydre ou tout autre effort de mémoire équivalent et navrant, et le plus souvent voué à l'échec. J'ai attentivement observé l'exemple de test de Rorschach fourni par mon dictionnaire. N'étant pas féru en la matière, je suis incapable de savoir si l'utilisation de ce test est toujours d'actualité. J'imagine que la question que je me pose vraiment est de savoir si ma psychanalyste, le Docteur L, va me soumettre à ce type d'examen, pour faire connaissance, en quelque sorte. Je fus un peu désappointé, qu'ayant un moment considéré la figure représentée, je ne parvenais toujours pas à en formuler la moindre interprétation qui me fût digne. Il me devenait désagréable d'envisager l'hypothèse d'un second rendez-vous chez ma psychanalyste, le Docteur L, qui soit aussi néfaste. Sans compter, j'imaginais l'impression désastreuse que ferait à son psychanalyste un patient qui n'aurait rien d'autre à dire que écoutez, non vraiment je ne vois pas, je crois qu'il s'agit là d'une tâche d'encre sur une feuille repliée sur elle-même tandis que la tâche n'était pas encore sèche, ce qui donne cette symétrie, qui, elle, ne m'a pas échappé. Je posai donc le dictionnaire à la page indiquée et me faisait fort de trouver quelque chose qui me fût digne. L'illustration proposée dans le dictionnaire était de couleur bleue royal, ce que je trouvais immédiatement fâcheux, le noir ou même le rouge eussent été, à mon sens, plus idoines. Je décidai de faire abstraction de la couleur. N'y parvenant pas, je me mis en quête d'un pot d'encre de Chine et de noircir moi-même la figure représentée dans le dictionnaire. J'y voyais déjà plus clair. Comme je l'ai écrit, le rouge eut été également séant, je n'en disposais cependant pas, ou tout du moins pas dans la nuance qui assurément eut été ad hoc : un carmin profond, sanguin d'une nuance O rhésus positif si tant est qu'une telle nuance existât. A mon sens, deux figures se chevauchent : une tâche de sang engendrée par un écrasement et une coupe gynécologique du sexe d'une femme. Ça part bien. Le sexe de femme ainsi représenté en coupe longitudinale est celui d'une femme en période de menstruation. Des métamorphoses s'opèrent sous mes yeux, chaque partie de la figure prise isolément porte en elle une double représentation. Ainsi dans la partie basse s'associent toujours un plan de coupe agrandi du sexe féminin et, cette fois-ci je les reconnais sans mal, les mâchoires et les mandibules d'un insecte. Si j'envisage la figure dans son ensemble, mes vues deviennent plus communes. Un homme écartelé par deux femmes lui baisant de chaque part le front et leurs bras sous lui s'occupant sans pouvoir s'y méprendre de ses parties génitales. Dans ces bras de femme affairés à triturer les parties de l'homme, se trame une violence qui n'a plus de cesse de m'attirer, m'encourageant à approfondir. Les mandibules de l'insecte ont maintenant pris l'apparence des parties de l'homme écartelées, lesquelles gisent au-devant de lui, parfaitement dessinées comme le prolongement de ses entrailles. D'autres espaces de la figure, laissés blancs, ceux-là, cernés du noir qui composent la tâche d'encre, tâche bleue royal de mon dictionnaire que j'ai maculée avec la minutie indispensable pour faire une tâche sur une tâche, en tâchant de ne pas faite tâche, tâche minutieuse s'il en est de noir, parlons désormais de tâche noire, ces espaces laissés blancs autour de la figure donc, ne sont pas sans rappeler une représentation simpliste d'une paires de testicules. À n'en plus douter maintenant, l'homme est bel et bien écartelé, comme d'un supplice. Les baisers sur le front camouflent mal le sentiment douloureux inhérent au supplice. En plus d'avoir été écartelés, ses membres inférieurs ont été sectionnés, et laissent deux impeccables moignons nets et ronds. A l'évidence il se trouve à la merci de ces deux femmes qui sont visiblement toujours occupées à lui déballer les tripes, tout en l'embrassant sur le front. Ecartelé, l'homme ne l'a pas simplement été, il a été méticuleusement coupé dans le sens de la longueur et le visage qu'il jete vers l'arrière est double, tendant ses deux flancs aux femmes lui extirpant au jour l'ensemble de son appareil génital. De ses bras il ne semble rien subsister non plus, fondus qu'ils sont maintenant à ses épaules en des moignons comparables à ceux des membres inférieurs. Aucune douleur n'est apparente, si ce n'est terriblement équivoque et noyée dans la tendresse des baisers sur les fronts. Par l'abondance des viscères qui gisent maintenant entre ses moignons de cuisse, il apparaît que le déballage, la mise à jour, va s'achever de façon très prochaine. À quelle nouvelle partie de ce corps meurtri vont-elles maintenant s'attaquer? Par élimination, il ne reste plus que la tête qui n'a pas encore été sortie du tronc. C'est sans doute là l'étape ultime. Un défaut d'impression de mon dictionnaire rend la chose d'autant plus éminente que le cou de l'homme offre une aspérité, née de sa jugulaire enflée, comme de terreur. Par ailleurs à ce modique détail, une jugulaire saillante, je me reconnais sans peine. Le défaut d'impression de mon dictionnaire figure, à la perfection, le gonflement distinctif de ma jugulaire. Oui ma jugulaire a toujours été saillante, et d'ailleurs légérement coudée, pas tout à fait longiligne tout comme bien sur le défaut d'impression de mon dictionnaire le représente à merveille.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:46 AM
|