16 août 2003
Mardi 16 août.J'ai bien manqué de m'emporter aujourd'hui. De m'emporter contre moi-même, contre mon manque d'observation. La veuve du deuxième, Madame J, à qui je rends de menus services ça et là, m'a fait demander. C'est à dire qu'elle a demandé à Mademoiselle P, qui habite au sixième étage de bien vouloir monter au septième pour me demander de descendre au deuxième. Elle est atteinte, ces derniers temps de complications respiratoires, bénignes à ce qu'il me semble, et doit, à ce qu'elle pense, garder la chambre. De toute façon, la veuve du deuxième, Madame J, ne sort jamais de chez elle, sauf pour aller au pain, tous les jours, à la boulangerie, à deux pas, à l'angle de l'avenue Daumesnil et de la rue Sidi-Brahim. Elle n'aime cependant pas que l'on puisse penser dans l'immeuble qu'elle reste chez elle pour d'autres raisons que médicales. Elle a ses raisons, j'imagine. Par malheur la tringle à rideaux de sa chambre vient de nouveau de se dérégler. Aussi m'a-t-elle demandé de bien vouloir la réparer. Pour avoir déjà eu affaire à sa tringle à rideaux, mon diagnostic fut rapide. Mes précédentes réparations n'avaient pas tenu, et pour cause, cette vieille femme continue de tirer comme une sourde sur cette maudite tringle à rideaux jusqu'à la coincer, et ce en dépit des conseils que je lui avais déjà prodigués. Elle se plaint beaucoup. En substance, elle argue que l'existence ne lui fut jamais douce, probablement le même manque de douceur avec lequel elle opère sa tringle à rideaux. Comme chaque fois, elle se confond en excuses de devoir faire appel à moi, en pensant exactement le contraire de ce qu'elle dit. Comme chaque fois je lui assure qu'il n'en est rien, en pensant exactement le contraire de ce que je dis. Mais cette fois elle dit. Monsieur D vous êtes le seul homme qui habite dans l'immeuble. Encore qu'elle ne prenne pas en considération Monsieur N, cette vieille lopette qui vit encore chez sa mère, forcément très vieille, doyennne de l'immeuble, mais bon pied bon oeil, état de santé qui a d'ailleurs toujours été l'objet de la très grande jalousie de la veuve du deuxième, Madame J, jamais avare de quelque médisance, veuve bien sûr et qui occupe, avec son grand fils, comme on dit dans l'immeuble, ironiquement et à mots couverts, camouflant mal l'homosexualité notoire de Monsieur N, l'appartement peu avenant de l'entresol, étage à part entière de l'immeuble. Elle a raison. La veuve du deuxième étage a raison. Comment ai-je fait pour ne pas remarquer plus tôt que mon immeuble est un pavillon de veuves et de vieilles demoiselles esseulées? La veuve du cinquième étage, Madame ( ), elle, tire avec un égal manque de douceur sur sa chasse d'eau, la réparation est cependant plus simple, et Madame ( ) est de toute façon beaucoup plus aimable que la veuve du deuxième, Madame J, Mademoiselle P, la Parkinsonnienne du sixième, elle, tire sur ses fils électriques pour les débrancher sans ménagement, il me faut généralement racourcir le fil, dénuder à nouveau les deux pôles et refaire le branchement des prises. Mais qu'ont-elles toutes ces veuves à tirer comme des brutes sur tous ces cordons, ces tringles à rideaux, ces chasses d'eau et ces fils électriques? C'est comme si elles tenaient encore à la vie, à leurs existences chaque jour un peu plus compliquées par de nouveaux handicaps dûs à l'age. En tirant ainsi sur les cordons, sur les tringles à rideaux, les chasses d'eau et les fils électriques, c'est comme si elles s'accrochaient, pour ne pas tomber, refusant, un temps encore, la chute. J'imagine que je pourrais un peu saboter les choses, leur faciliter la tâche en somme, faire en sorte que toute la tringle à rideaux se décroche et assome tout à fait la veuve du deuxième, Madame J, démonter la chasse d'eau de telle sorte que l'opulente Madame ( ), la veuve du cinquième tombe à la renverse, bloquant, inconsciente, la porte de ses toilettes et périsse noyée de ma fuite d'eau assassine encore plus ingénieux ou enfin je pourrais aussi entièrement dénuder les fils électriques de Mademoiselle P, la Parkinsonnienne du sixième, profitant de sa myopie galopante. En fait ce serait leur rendre service. Ce n'est pas avec leurs modiques économies, bas de laine et autres porcelets en porcelaine que ces veuves et vieilles demoiselles parviendraient à s'arroger les services d'un tueur surtout au prix prohibitif du mien compte tenu de mon illicite rabais et quand bien même celui-ci se laisserait convaincre pour un tarif de groupe ou tienne compte de leurs cartes vermeilles. Non, vraiment, ces menus sabotages, ce serait faire oeuvre de charité. La veuve du deuxième étage, Madame J, tire donc sans douceur sur sa tringle à rideaux. Ce qui a le don de m'exaspérer. Mes réparations de sa tringle à rideaux n'ont donc aucune chance, de ce fait, de tenir bien longtemps. Ce qui m'exaspère. Elle geint et se plaint. Ce qui m'exaspère. Monsieur D vous êtes le seul homme de cet immeuble, toujours abstraction faite de Monsieur N, vieille lopette qui habite chez sa vielle mère, Madame N, la veuve de l'entresol. Je deviens narquois et assène que plus pour longtemps. Elle se désespère et croit au déménagement. Je la conforte dans cette hypothèse. Un déménagement définitif. Dis-je.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:58 AM
15 août 2003
Lundi 15 août. Les jours fériés servent à aller au Louvre, le 15 août plus qu'aucun autre.
Tous les matins de Nouvel An,
Tous les Lundis de Pâques,
Tous les Premier mai,
Tous les Armistices de 1945,
Tous les Jeudis d'Ascension,
Tous les Lundis de Pentecôte,
Tous les 14 juillet,
Toutes les Assomptions,
Toutes les Toussaints,
Tous les Armistices de 1918,
Et tous les Noëls, je vais au Louvre.
Chaque fois je m'y prépare dûment.
Le problème au Louvre c'est la pollution humaine et j'ai remarqué depuis quelques années qu'elle est minime les jours fériés. Pour mes visites au Louvre, je me prépare, je me donne un but.
Mon but est un tableau.
Un seul.
Un seul tableau pour une visite, seulement les jours fériés.
Aujourd'hui, il s'agit d'un tableau du Titien. Si je pouvais me bander les yeux pour affronter le parcours qui me mène au seuil du tableau ce serait absolument parfait. Pour l'aller comme pour le retour. La liste.
Deux ticket de métro.
De quoi m'acquitter des droits d'entrée.
Mes lunettes.
Un calepin dans le cas bien improbable où je voudrais prendre des notes. Le parcours.
Remonter l'avenue Daumesnil jusqu'à la place Félix Eboué.
M'engager dans la station de métro Daumesnil,
Prendre la direction Balard.
Changer à Reuilly Diderot.
Prendre la direction la Défense.
Descendre au Louvre.
Suivre les indications qui mènent à la pyramide.
Déboucher sous la pyramide.
S'acquitter des droits d'entrée.
Prendre l'entrée Deron.
Premier escalier mécanique.
Contrôle des billets.
Deuxième escalier mécanique.
Prendre à droite.
Troisième escalier mécanique.
Prendre l'escalier légérement sur la gauche.
Traverser le palier.
Gravir les quatre marches.
A droite au-dessus des marches, deux grandes plaques de marbre gris, un gris poussiéreux, gravées: FONCTIONNAIRES ET AGENTS DES MUSéES NATIONAUX 1914 MORTS POUR LA FRANCE 1918 |
CLUSE Emile
COCQUEREL Léon
DANIEL Henri
DAUDE Odilon
DELPORTE Laurent
DEZILAS Louis
DUFOUR Vincent
DUHAMEL Gustave
| LEBORGNE Louis
MASPERO Jean
MERCIER Camille
MILLOT Georges
MOCQUARD René
NAU Alfred
BUSSIER Gustave
RAULT François | SARDA Jean
SION Ernest
SOVAY Prosper
TERRIER Charles
ULERCK Hugo
VIRGINIER Maurice |
Traverser la Gallerie Daru
Gravir le grand escalier jusqu'à la victoire de Samotrhace.
A droite.
A droite encore.
Resister à la tentation vraie de regarder la Bataille de San Romano par Ucello, sur la droite.
Traverser la grande gallerie, sans un regard pour toutes ces sucreries de la Renaissance italienne.
Ne pas lever les yeux vers les légumiers infâmes d'Arcimboldo.
Se retenir de cracher sur les fadaises en grand format du XVIème et du XVIIème siècles.
Au bout de la grande gallerie, réaliser que je me suis fourvoyé. Et faire demi-tour dans la grande gallerie.
Pester contre la répétition des horreurs précédemment nommées.
Prendre à gauche dans la salle des Etats.
Charger la foule des demeurés plantés devant la Joconde.
Le sixième tableau à gauche de la Joconde:
Tiziano Vecellio dit Titien
Pierre de Cadore 1488/1489
Venise 1576
Allégorie, dite d'Alphonse d'Arallos
Marquis del Vasto.
Collection de Louis XIV inv 754 |
La moulure du cadre fait vingt centimètres de largeur et dix centimètres d'épaisseur, tout de même. Les motifs de la moulure sont des fleurs à gros pétales et petits coeurs, grossièrement représentées, chaque fleur compte quatre ou cinq pétales sculptés d'un bloc, d'un seul coup de ciseau presque. La moulure joue sur trois niveaux de profondeur. Sa dorure paraît très patinée. Cette patine laisse voir un fond rouge sang, ce même fond, lorsqu'il est visible, est, par endroits, rayé, de fines rayures bouton d'or, si c'est vrai. Il y a au-dessus du tableau un verre anti-reflet, inefficace pour ce qui est de retenir les reflets. Les pas nonchallants de touristes italiens, chaussés de tennis blanches immaculées et de chaussettes de tennis aussi, blanches, mais avec deux ou trois rayures bleues outremer dans le haut du bas, lesquels touristes se complaisent dans l'admiration béate de la grandeur de leurs origines, lesquels pas nonchallants se reflètent très nettement dans les ombres du tableau, surtout les chaussettes de tennis au blanc immaculés et leurs rayures bleues outremer que l'on devine seulement par réflection. Les ombres du tableau sont foutues et se fondent dans un magma où tout se confond dans un à-plat platreux, pâteux et pataud. Les tons chairs des personnages sont ceux de malades de jaunissse. Le personnage dans le fond qui tient la courrone est sans relief et le ciel qui l'entoure est ridicule parce que beaucoup trop sombre pour être crédible, ce qui ne manque pas de souligner plus que de raison l'éclairage théatral de la scène. Les femmes sont laides et adipeuses, molles en fait. L'homme a l'air d'un pochtron, il partage avec le sculpteur César et quelques siècles d'écart, la même barbe jaunie et crasseuse, comme le tabac blond d'une cigarette écrasée depuis quelques jours. Les ailes de l'ange au premier plan ont l'air d'un urticaire géant ou d'un tatouage raté. En un mot c'est un tableau magnifique.
Rentré chez moi, je constate qu'il me reste trois visites au Louvre, trois tableaux à voir de mon vivant.
Le premier novembre.
Le 11 novembre.
Le 25 décembre.
Je vais y réfléchir, je voudrais sûrement ne pas négliger l'importance d'un tel choix. Le Titien ne m'a pas déçu. En matière de Louvre, il me reste trois dernières volontés, c'est amplement suffisant, il me semble.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:07 AM
14 août 2003
Dimanche 14 août.Les lettres de condoléances vont bon train. J'ai adopté un schéma type dont l'efficacité se prouve de jour en jour, au fil de la rédaction des lettres de condoléances. Je livre ici bien volontiers cet utile pochoir. Premièrement, j'ai appris... Deuxièmement, je m'associe à votre peine. Troisièmement, X a été pour moi ... Quatrièmement, le souvenir de X (sa vie, son oeuvre.) Cinquièmement, dernière expression de ma compassion. Sixièmement, formule de politesse. Septièmement, je signe mon nom. À toutes fins utiles, donc.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:10 AM
13 août 2003
Samedi 13 août.Je n'utilise plus mon réveil. Jusqu'à ce matin cependant je le remontais dûment, à bloc. Ce matin, j'ai abandonné cette habitude superflue et obsolète. Le réveil va s'arrêter. J'ai hâte de savoir quelle heure il sera à ce moment-là. Ce qui est d'ailleurs parfaitement rassurant, c'est la certitude qu'il ne m'est pas nécessaire de ne pas quitter le réveil des yeux pour le voir s'arrêter, cela en soi ne m'est d'aucun intérêt. Ce qui m'intéresse, en revanche, c'est son heure exacte d'arrêt, instant immanquable s'il en est, puisque le réveil en cessant de fonctionner indiquera l'heure exacte de son arrêt de fonctionnement. Si d'aventure je ne me trouvai pas les yeux rivés sur mon réveil, tandis que celui-ci serait arrivé au bout de son rouleau remontoir, il me suffirait plus tard, quelques instants à peine après son arrêt, de voir quelle heure il est, deux fois de suite, sur mon réveil, ces deux heures étant égales, je saurai que telle est l'heure à laquelle mon réveil s'est arrêté, et que cette heure n'est plus l'heure. De fait cette heure indiquée par mon réveil arrêté ne sera plus exacte que deux fois par jour. De plus n'ayant jamais porté de montre, il me sera finalement à jamais impossible d'affirmer avec certitude que mon réveil arrêté indique effectivement l'heure qu'il est ou cas plus probable que mon réveil n'indique pas l'heure qu'il est.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:08 AM
12 août 2003
Vendredi 12 août.J'ai aujourd'hui passé un long moment sur le quai d'une station de métro. L'heure était tardive et il s'agissait de la station Mouton-Duvernet sur le quai Est, c'est à dire, en direction de la porte de Clignancourt. J'étais assis. Sur la même rangée de sièges jaunes d'or, à trois sièges du mien, un jeune homme était sur le point de tomber en syncope. N'étant pas médecin, je ne serais être à même d'établir un diagnostic, aussi je me gardais bien de toute intervention par souci du respect des limites de ma compétence, syncope, syncope, c'est peut être un peu vite écrit alors. Je ne pouvais donc que me contenter de l'observation assidue de ces symptômes lesquels m'absorbèrent pleinement, longtemps, ce qui explique que je passais ainsi un long moment sur le quai en direction de la porte de Clignancourt, à la station Mouton-Duvernet. Je voyais le jeune homme de trois quarts-arrières. Il était en outre assis depuis plus longtemps que moi puisque lorsque je m'asseyais, lui-même était déjà assis, je m'asseyais donc sur un des autres sièges vacants de cette rangée de sièges jaunes d'or par ailleurs tous libres à l'exception de celui occupé par le jeune homme, le deuxième siège en partant du Nord. Il m'a toujours semblé qu'un intervalle de deux sièges libres entre deux personnes étrangères assises sur une même rangée de sièges constitue une marge parfaite et très décente, préservant aimablement l'intimité de tout un chacun, dans ce cas précis, celle du jeune homme et la mienne. Avant de m'asseoir, donc sur le cinquième siège en partant du Nord, je suis passé au large de ce jeune homme. Là encore, je m'étais appliqué à marcher au centre du quai, n'amputant pas trop sur l'espace d'intimité vital du jeune homme assis, et cependant en ne m'approchant pas trop des rails. Il est à noter que sur le quai en direction de la porte de Clignancourt, le jeune homme assis et moi-même étions seuls. Tandis que sur le quai en direction de la porte d'Orléans, un seul siège était occupé par un clochard paisible bien qu'un peu agité par un monologue qui semblait lui donner beaucoup de mal quant à sa conduite et sa résolution. L'heure était donc raisonnablement tardive. Avant de m'asseoir sur le cinquième siège, je passai devant le jeune homme assis qui donnait déjà tous les signes préoccupants d'un moment difficile. N'étant cependant pas résolu à l'abandonner complètement à cette condition inconfortable, et bien que n'étant pas médecin, j'ai décidé de m'asseoir sur sa rangée de sièges jaunes d'or, maintenant un intervalle respectable de deux sièges libres entre nous. J'étais adossé contre mon siège. Lui, au contraire, était recroquevillé sur lui-même. Je le voyais donc de trois quarts-arrières. En passant devant lui, je remarquais, comme je l'ai déjà écrit, sa condition, mais aussi, dans l'ordre, son jeune âge, sa faible corpulence, ses traits anguleux qui conféraient à son visage une mine reptilienne, ses yeux délavés aux pupilles anormalement dilatées étant donné l'éclairage blafard d'une station de métro. Ses jambes étaient croisées, de même que ses bras, sous lui, les deux coudes côte à côte, les bras ballants tandis que tout son corps penchait dangereusement de l'avant. Puis il se reprenait. Ouvrait péniblement les yeux pour les refermer aussitôt, comme aveuglé, et de nouveau son corps tombait progressivement vers l'avant jusqu'à la rupture qui le faisait se reprendre. C'était très cyclique. Reprise du corps vers l'arrière, sans modification de la posture générale, jambes et bras croisés. Ouverture subite des yeux. Aveuglement, semblait-il. Fermeture des yeux. Chute progressive du corps vers l'avant, sans sacades apparentes. Rupture. Reprise du corps vers l'arrière, et un nouveau cycle reprenait. Les yeux s'ouvrent. Ils sont aveuglés. Ils se ferment. Le corps chute vers l'avant. Le point de rupture est atteint. Le corps repart vers l'arrière. Les yeux ouverts. Amaurose. Les paupières écrasent la vue. Le corps vers l'avant. Il se casse. Et repart vers l'arrière. Yeux ouverts fixes. Cécité. Obturation. Chute. Rupture. Reprise. Regard. Aveugle. Fermés. Chute. Casse. Retour. Yeux. Ebloui. Clos. Chute. Fin. Encore. Oeil. Eclair. Clin. Chute. Fin. Oeil. Oui dans cet ordre là. Puis il reprenait. Mais se perdait lui-même dans cette séquence immuable. Il y avait toujours des cycles mais à l'intérieur de ces cycles le jeune homme ne respectait plus l'ordre qu'il s'était lui-même donné; au lieu d'ouvrir péniblement les yeux, pour les refermer aussitôt, comme aveuglé et de nouveau le corps tombait progressivement vers l'avant jusqu'à la rupture qui le faisait se reprendre, en fait il ouvrait les yeux, chute progressive du corps vers l'avant, les refermer aussitôt, jusqu'à la rupture, aveuglement semblait-il, reprise du corps vers l'arrière, sans modification de la posture générale, jambes et bras croisés, puis ils sont aveuglés, ouverture subite des yeux on voit bien ici la volonté de désordre le point de rupture est atteint, obturation le corps vers l'arrière puis vers l'avant. Bref coupons dans le vif. Eclair. Oeil. Fin. Chute. Clin. Oeil. Le jeune n'avait décidèment aucun ordre, aucune suite dans les idées dans sa détresse. Tout ceci est fastidieux autant écrire amphigourique. Le rythme des cycles était très irrégulier. Cela on l'aura compris, à force d'amphigourismes sans doute. Certains cycles duraient à peine une dizaine ou une douzaine de secondes, tandis que d'autres pouvaient exécuter leur révolution complète en une minute et plus. J'en chronométrais un au-delà de deux minutes. Rien ne paraissait pouvoir tirer d'affaire ce jeune homme, c'est-à-dire en dehors de ses cycles sempiternels. J'ai déjà remarqué de tels comportements, mais il s'agissait là de personnes gagnées à leur insu par le sommeil. Cependant le comportement du jeune homme en différait de beaucoup. En effet, contrairement aux personnes s'endormant bien malgré elle, notamment dans les transports en commun, la fin d'un cycle enclenchait immédiatement le début d'un autre, tandis qu'une personne s'endormant bien malgré elle, notamment dans les transports en commun, lutte, elle. Cette personne aura tendance à changer de posture à s'écarquiller les yeux pour ne plus retomber dans ce sommeil involontaire. Un peu à la façon du lecteur de ces lignes. Certes ces modestes manoeuvres ne parviendront-elles pas toujours à éviter la rechute dans le sommeil impromptu, mais tout du moins ces personnes lutteront-elles. Le jeune homme, assis à trois sièges du mien, avait, semblait-il, abandonné toute lutte, depuis déjà un bon moment. Tomber de sommeil est une chose banale, en soi, qui plus est dans le contexte abrutissant des transports en commun. Le jeune homme assis à quelques sièges du mien ne faisait preuve d'aucune banalité. La constance de l'évolution de ses cycles mais aussi leur irrégularité dans la durée étaient un spectacle captivant. En observant plus en détail l'ensemble de sa personne je m'aperçus que d'autres détails ne me confortaient pas dans l'hypothèse de la syncope. Des tremblements continus agitaient ses membres, des tensions périodiques donnaient de curieux mouvements latéraux à son cou. Tout en évoluant parfaitement selon l'ordre de ces cycles, son index attaquait furieusement les petites peaux autour de l'ongle de son pouce. Son pied gauche, en bascule du fait du croisement de ses jambes, décrivait de curieuses butées dans l'air et ce dans un rythme tout à fait indépendant de celui de ses cycles. Je ne pouvais en jurer mais il me semblait fortement qu'il bavait, abondamment de surcroît. Sous sa narine droite, un épais caillot de sang coagulé enflait mais ne paraissait pas crever puisque rien ne coulait, le caillot ne cèdait pas. Ce n'était plus une syncope ; j'en acquis la conviction, il s'agissait bien d'un trépas, imminent au demeurant. Je le répète, je ne suis pas médecin. Les cycles poursuivaient leur cours. J'avais maintenant la pleine certitude qu'il s'agissait d'un trépas, mais je demeurais incertain sur le nombre de cycles qu'il restait à parcourir. À la fin, j'ai fini par déserter ce tableau navrant. Cela devenait lassant. Le spectacle d'un trépas peut offrir quelques curiosités, mais celui d'une agonie est rédhibitoire.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:32 AM
11 août 2003
Jeudi 11 août.Je remarque que contrairement à mes habitudes antérieures (antérieures à ma nouvelle vie, celle finie, qui vient de commencer) je ne fais plus d'erreur dans les dates. Autrefois j'en faisais beaucoup ce qui d'ailleurs m'attirait de nombreux ennuis lorsque je venais à manquer des rendez vous, certains cruciaux. Je remarque aussi que depuis que ma vie finie a commencé je n'ai commis que deux rendez-vous, celui important qui finit tout, et cet autre rendez-vous chez le médecin, qui me laisse envisager la perspective de vivre centenaire, totalement exempt d'une éventuelle thrombose coronaire. Ces deux rendez-vous ont, cela va sans dire, des conséquences éminemment contradictoires.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:45 AM
10 août 2003
Mercredi 10 août.J'ai lu une bonne partie de la nuit dernière. De cette lecture, je n'ai pas retenu grand-chose. Il arrive en fait très souvent que je lise sans n'en rien retenir. J'en tire d'ailleurs un plaisir immense. Ma bibliothèque est jalonnée de livres que j'ai lus, de la première à la dernière lignes sans en retenir une seule ou si peu. Ces livres trônent sur les rayonnages de ma bibliothèque mais si un visiteur, entité bien improbable en elle-même, je ne reçois personne ou presque, cela va sans dire, devait s'être passionné d'un de ces livres, et engageât une conversation à propos de ce livre, je serais bien embarrassé de le suivre dans ce débat. De ces livres que j'ai lus sans en retenir grand-chose, il existe plusieurs catégories. La première, la plus édifiante, est composée de tous les livres pour lesquels je n'avais aucune chance de retenir quoi que ce soit, même une ligne, puisque je n'y ai rien compris, même pas une seule ligne. Je les ai pourtant lus de fond en comble, mais sans en comprendre et a fortiori sans en retenir une seule ligne. Une fois lus, je les ai dûment datés, je date toujours mes lectures, refermés et rangés à leur place dans la bibliothèque. Certains de ces livres, la plupart même, sont de véritables pavés et qu'importe leur nombre imposant de pages incompréhensibles, je les ai lus jusqu'au bout, étant par ailleurs très satisfait de les avoir lus en entier. Mon niveau de compréhension du livre que je suis en train de lire n'a que très peu d'incidence sur mon rythme de lecture. J'ai parfois littéralement dévoré des pavés incompréhensibles en très peu de temps. Pour fixer les esprits, parmi les livres-pavés auquel je n'ai virtuellement rien compris : il y a, entre autres, Un Art Moyen (des usages sociaux de la photographie) par Pierre Bourdieu. Vient ensuite une catégorie aux contours mal définis, celle des livres dont je ne comprends que partiellement le contenu, et dont je ne retiens que très peu de choses ou rien du tout de cette compréhension parcellaire. Ces livres sont équivoques en ce sens que j'adopte à leur égard les mêmes méthodes inefficaces de lecture que j'ai déjà décrites, mais cependant pour aussi aberrantes que ces méthodes soient, je parviens à comprendre pleinement certains passages, le plus souvent privé que je suis de la compréhension des passages antérieurs, c'est assez confus j'en conviens. Appartenant à titre d'exemple à cette catégorie est l'Essai sur la fatigue de Peter Handke. Pour finir, il existe aussi la catégorie des livres dont je comprends très clairement toutes les lignes mais dont je ne retiens rien ou si peu. J'imagine que ce sont là des livres qui m'ennuient et que je lis jusqu'au bout parce que je les ai commencés et que c'est là un principe auquel je me tiens, je suis respectueux de tous les principes, par principe. Il m'est assez pénible de ne pouvoir citer qu'un seul ouvrage appartenant à cette catégorie assomante de livres: La Nausée, de Jean-Paul Sartre, ou tout autre livre de lui, j'aurais tellement aimé en démolir plus d'un, dans le cas présent je me suis rabattu sur le bigleux de la bande. Il m'a bien fallu cinq minutes pour parvenir à me rappeler du titre du livre que je lisais la nuit dernière, encore que je ne puisse me rappeler que du nom de son auteur : Herman Hesse. Autant dire que je ne l'ai pas lu. Tout ceci est très contrariant puisque j'ai maintenant perdu tout à fait le fil de mes idées. Il me semble que de constater mon inadéquation à la lecture devait apporter quelque lumière sur quelque chose, un sujet dont j'ai oublié du tout au tout. Ma mémoire est bien capricieuse, qui fait que je me souviens du chiffre cent cinquante deux mille trois cent quatre, que je me souviens aussi que la circonférence de la Terre fait quarante mille soixante quinze kilomètres, et aussi que s'il était physiquement possible de plier une feuille de papier-cigarette, d'un millième de millimètre d'épaisseur, cinquante fois sur elle-même, l'épaisseur du pliage ainsi obtenu serait de deux fois la distance de la Terre à la Lune soit trois cent quatre vingt quatre mille kilomètres, multipliés par deux, égalent sept cent soixante huit mille kilomètres que je me souviens de Lee Harvey Oswald ( l'assassin de John Fitzgerald Kennedy ), que je me souviens d'un garçon avec une bite absolument énorme, et il le savait, il était toujours le dernier à être habillé ( mettant ses chaussettes d'abord ), que je me souviens que Lester Young était surnommé The Prez et Paul Quinichette The Vice-Prez, ce qui d'ailleurs est un peu injuste pour Paul Quinichette, tout comme je me souviens être allé avec B farfouiller dans les buissons et les jardins du voisinage, à la recherche d'animaux morts, nous les enfouissions sur le côté de la maison dans la profondeur obscure du lierre, et je me souviens qu'il y avait surtout des oiseaux, des moineaux, des rouges-gorges et des mésanges, je me souviens de leur avoir fabriqué des croix avec des bâtons et avoir récité des prières sur les cadavres que B et moi déposions dans les trous que nous avions creusés dans le sol, les yeux contre la terre meuble et humide, et que je me souviens, comment l'oublier quand on l'a vue?, d'une photographie d'un duel entre le Marquis de Cuevas et Serge Lifar, à l'arrière-plan de laquelle on voit Jean-Marie Le Pen affublé de son funeste bandeau à l'oeil*, duel dans lequel il était le témoin du Marquis de Cuevas, le souvenir de cette photographie me fait souvent froid dans le dos lorsque j'y pense tant il y règne une atmosphère répugnante, et pourtant la légende de cette photographie rassure sur le fait que nul n'y laissa la vie et que les duellistes se réconcilièrent dès le premier trait de sang, ces faits sont minuscules, le fruit non désiré de modiques efforts de mémoire, d'une mémoire féconde en anodin, et ne sont d'aucun rapport avec ce qui nous occupe ni d'aucune indication concrète quant à ma capacité à me servir utilement de ma mémoire. Non décidément je ne parviens pas à me souvenir du pourquoi de ces lignes sur les lignes des autres, dont je ne retiens que si peu de choses. Et si mal. _ * Le Pen n'a qu'un oeil, visez bien, graffitti trouvé dans le parking du centre commercial de Noisy le Grand.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:36 AM
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