09 août 2003
Mardi 9 août.Je me suis occupé, du moins le plus clair de la matinée, à prendre des renseignements auprès des Hôpitaux de Paris en matière de don d'organe. Sans doute les considérations physiologiques de la veille. Les procédures ont l'air plutôt simple, là n'est pas mon embarras. Bien que je puisse dater mon décès avec une précision d'un peu moins d'une semaine, je réalise que je n'ai pas la moindre idée de sa nature. Et c'est bien là ce qui est fâcheux. De fait, il me plairait assez de pouvoir dresser une liste précise et exhaustive des organes que je me ferai un plaisir de léguer. Laisse pour cause de départ, coeur de centenaire, mains calleuses, pieds chaussant du 45 fillette, poumons d'occasion dernière radiographie pulmonaire satisfaisante vessie fonctionnant avec régularité, verge ayant peu servi ces deux dernières années mais entretien fréquent, estomac pas très économe mais au bon rendement, foie solide et resistant, un pancréas ayant une légère tendance à la surchauffe et d'autres pièces détâchées toutes en très bon état. Cependant je n'ai aucune certitude quant à leur état à mon décès, ce qui me navre. En effet quelle que soit la méthode du trépas, il est à craindre que certains organes, toujours de manière inhérente à la nature du trépas, soient endommagés jusqu'à l'inutilisable. Je pourrais certainement obtenir quelques renseignements auprès des services compétents des hôpitaux de Paris mais j'ai bien peur qu'il ne soit délicat d'élucider un tel vice de procédure.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:51 AM
08 août 2003
Lundi 8 août.Je regarde le gardien dans sa guérite, aux portes du Sénat, et bien qu'il ne me ressemble en rien, physiquement, s'entend j'ai même eu du mal à réprimer un sourire narquois en l'apercevant de prime abord l'idée obsédante que nous sommes équivalents me tourmente. Je n'ai pas pu m'en tenir au premier regard, celui lointain qui somme toute nous donne en général les indications essentielles. Le gardien est assez âgé, la cinquantaine environ, ce qui a le mérite d'être à la fois divisible par deux, cinq, dix et vingt-cinq ans. Il a le cheveu long, mais impeccable, qui dépasse sous le devant du képi. Les yeux pour autant que j'en puisse juger de l'autre trottoir de la rue Vaugirard, sont bleus, de ce bleu immensément fatigué, délavé, ennuyé et peu flatteur, si ce n'est commun. Ses mains, je peux le voir d'ici, c'est-à-dire du trottoir opposé, sont velues d'un poil blond gris, du blond qui a vécu et qui tire maintenant sur le gris, une couleur que j'ai toujours trouvée très raffinée. Son visage est quelconque à cela près que le nez est plutôt de taille respectable, mais c'est décidément le type même de visage dont on ne dit rien, facilement assimilable ou confondable avec un autre. Son uniforme n'est pas neuf ; cela je peux le voir du trottoir Nord de la rue Vaugirard. Je ne peux m'en tenir à ce premier regard lointain. Je ne saurais d'ailleurs me rappeler avec précision à quel moment exact la pensée douloureuse, pour le moins, de notre équivalence m'a traversé l'esprit. Est-ce lors du regard lointain ? Ou est-ce lorsque je franchissais le pas qui nous séparait, c'est-à-dire en traversant la rue ? Ou bien est-ce encore lorsque je me suis approché pour lui demander mon chemin ? Je ne peux décidément pas m'en rappeler avec la précision voulue. Quand bien même j'essaierais, je crois que ce serait perdu d'avance. Lorsque je me trouvais sur le trottoir Nord de la rue de Vaugirard, il me semble que je m'en tenais à des observations générales, allusives presque. Lorsque j'ai traversé la rue Vaugirard vers le Sud, il me semble me rappeler que j'ai affiné certains détails que j'avais relevés tandis que je me tenais toujours sur le trottoir Nord de la rue Vaugirard. Lorsqu'enfin j'étais à le toucher, j'ai fouillé dans son visage et dans ses mains à la recherche de ces éléments informateurs qui me permettraient de conclure. Ces trois actions à mon sens, ne doivent pas se dérouler en plus de sept secondes. Sept secondes sont un intervalle de temps idéal, tant il est indivisible et bref. Tandis que je menais à bien ces trois actions, je me suis, à tous moments donné une contenance. Lorsque je me tenais sur le trottoir Nord de la rue Vaugirard, j'ai feint d'hésiter. Aussi familier que je le sois avec le quartier, il est en fait peu probable que j'hésitais réellement quant à mon chemin, ma direction ou même mon sens. Aussi il ne me paraît pas trop présomptueux que de penser qu'en observant de manière lointaine le gardien dans sa guérite, je connaissais déjà un irrépréhensible appel vers cet homme, un besoin d'en savoir plus, dirais-je pour le moment, avant de préciser les choses, ou d'entrer dans le détail. Lorsque j'ai traversé la rue Vaugirard vers le Sud, j'ai, en fait, exécuté trois choses à la fois. J'ai traversé la rue Vaugirard vers le Sud. J'ai cherché et trouvé un prétexte plausible pour adresser la parole au gardien dans sa guérite aux portes du Sénat. J'ai désiré l'approcher et j'ai accédé à ce désir. Les choses se précisent. Lorsque j'ai demandé au gardien dans sa guérite aux portes du Sénat où se trouvait la rue Madame (dont je savais pertinemment qu'elle était plus à l'Ouest en suivant la rue Vaugirard ) j'ai à la fois feint de me renseigner, et d'écouter la réponse à ma demande de renseignements. Tandis que je feignais ainsi, j'ai fouillé dans le regard et le visage du gardien dans sa guérite aux portes du Sénat, dans le but secret de confirmer mes présomptions premières, celles de notre mutuelle équivalence. Ceci accrédite ma théorie précédente qui veut que je feignais d'être un tant soit peu égaré sur le trottoir Nord de la rue Vaugirard, la notion d'équivalence était déjà pleinement intégrée. Comme je l'ai déjà écrit, tandis que je traversai vers le Sud de la rue Vaugirard, j'étais occupé à trois actions simultanées, ce qui est déjà beaucoup, il est donc improbable que je me sois aussi livré, tout en traversant, à la quatrième occupation consistant à relever notre équivalence. Par élimination, il convient de me résoudre au fait que me tenant sur le trottoir Nord de la rue Vaugirard, observant de manière relativement lointaine le gardien dans sa guérite aux portes du Sénat, j'ai pressenti que cet homme et moi-même étions équivalents. Interchangeables en sorte. Ce que le gardien dans sa guérite aux portes du Sénat pouvait faire, c'est-à-dire dans le cas qui nous occupe, monter la garde et a fortiori renseigner un passant sur la situation de la rue Madame, je pouvais le faire. De même le gardien dans sa guérite aux portes du Sénat aurait très bien pu, s'il n'était justement pas occupé à monter la garde et à me renseigner, feindre de ne pas connaître son chemin, tout en m'observant, traverser la rue Vaugirard vers le Sud, toujours en m'observant, et enfin faire une fausse demande de renseignements auprès de moi, puisque je me tiens maintenant à sa place dans sa guérite. Le gardien dans sa guérite aux portes du Sénat m'a répondu promptement et sans hésiter, son indication était par ailleurs juste puisqu'il tendit le bras gauche, dans sa position face au Nord, désignant donc l'Ouest. Le détail corrobore. Nous possédons la même connaissance de la situation de la rue Madame par rapport aux portes du Sénat. Ce qui sous-entend irréfutablement qu'à sa place je l'aurais renseigné tout aussi prestement, tandis que lui aussi n'aurait pu que feindre en me demandant où se trouvait la rue Madame puisqu'à l'évidence il le sait. Lorsque j'étais à le toucher sur le trottoir Sud de la rue Vaugirard, je remarquai, chose que je ne pouvais voir ne serait-ce qu'en traversant et a fortiori lorsque je me trouvais sur le trottoir Sud de la rue Vaugirard, qu'il s'était faiblement coupé en se rasant, tout comme moi ce matin, bien évidemment. Il eut certainement été déplacé de lui demander quel était son groupe sanguin mais je ne doutais pas une minute qu'il fût du groupe O, rhésus positif. Il ne m'était d'ailleurs pas impératif de m'en enquérir tant je remarquai que cet homme, comme moi, possédait un visage essentiellement composé d'une paire d'yeux, d'un nez, d'une bouche, d'un front, d'oreilles au nombre de deux, de joues, également sous la forme d'une paire et d'un menton pour ne nommer que l'essentiel, par ailleurs il était également affublé de membres en nombre pair avec leurs épaules, mains, bassin et pieds afférents, de même qu'un torse et un ventre. Je ne doutais évidemment pas un seul instant que nous avions aussi en commun un squelette dont les principaux éléments seraient le crâne dont il ne faut pas oublier l'apophyse zygomatique, des vertèbres au nombre de trente trois, sacrum et coccyx inclus, des clavicules, des omoplates, un sternum, des côtes, deux humérus, deux radius et deux cubitus, carpes, métacarpes et phallanges associés, un bassin, des rotules, des fémurs, des tibias, des péronés et leurs tarses et métatarses idoines, chevillé à ce squelette commun, nous partagerions également, dans les grandes lignes, des muscles dont le masséter, le muscle sterno-cleïdo-mastoidïen, un deltoïde, des grands pectoraux, des biceps et des triceps brachiaux, des abdominaux, de longs supinateurs, des adducteurs, des couturiers, des quadriceps, des biceps cruciaux, des jumeaux, des tendons d'Achille, des trapèzes, des sous-épineux, de grands dorsaux, de grands fessiers et des demi-tendineux, tout ceci serait également commandé par deux réseaux identiques de nerfs, c'est à dire, des plexus brachiaux, deux moelles épinières, des nerfs intercostaux à profusion, des plexus lombaires, des nerfs cubitaux, des nerfs radiaux, des plexus sacrés et des nerfs sciatiques, entièrement sous la coupelle de nos cerveaux, à n'en pas douter, nous serions également équipés d'un système digestif dans lequel il faudrait compter, un palais, une cavité buccale, une langue, un pharynx, un oesophage, un diaphragme, un estomac, un foie, un intestin grèle et un gros intestin, une vésicule biliaire, un duodénum, un colon, un jéjunum, un iléon, pas d'appendice dont nous aurions tous les deux subi l'ablation, un rectum, un pancréas, un hypothalamus, une hypophyse et une glande thyroïde, nos appareils génitaux seraient également constitués d'une vésicule séminale, d'une vessie, d'un canal éjaculateur, d'une symphyse pubienne, d'un canal déférent, d'une prostate, d'un urètre, d'une verge, d'un épididyme, de deux testicules, d'un gland et d'un prépuce, nos machoires seraient un foutoir où pêle-mêle, un dentiste y retrouverait encore ses petits, des incisives, des canines, des prémolaires et des molaires, et bien sur deux coeurs, tout autre que nos pères l'eut éprouvé sur l'heure, ces coeurs totalisant, entre nous deux, quatre ventricules et quatre oreillettes, donc deux aortes et deux veines cave. Comme je l'ai écrit nous nous équivalions, et nous nous équivalons toujours, pour autant que je sache. Bien qu'étant d'un âge différent, mon âge, lui, étant divisible uniquement par trente et un ou par une années, j'estimai sans hésiter que nos espérances de vie respectives étaient finies. Nous étions tous les deux, mortels. J'irai même jusqu'à écrire que nous étions très mortels. Entendons nous bien, je ne souhaite pas systématiquement du mal, comme du bien en outre, aux autres, mais il me sembla que le summum de notre équivalence résidait, également, mais aussi principalement dans nos espérances de vie comparables. Au-delà de tout son être, je voyais clairement que tout comme la mienne l'existence du gardien aux portes du Sénat était finie dans les deux sens du terme. Je refoulais in extremis l'envie d'échanger les adresses de nos proches pour les besoins des lettres de condoléances.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:59 AM
07 août 2003
Dimanche 7 août. Je viens de recevoir un coup de téléphone insensé. V a appelé. Je n'avais pas entendu parler d'elle depuis des lustres, deux exactement. Elle veut me voir. Cela va me paraître idiot, a-t-elle dit. Assurément, cela me paraît idiot. Depuis quelques temps, elle rêve. De moi. De mon frère. Nous sommes dans un train. Elle n'en dit pas davantage, c'est heureux. Alors je voudrais savoir ce que l'on devient les frères D. Elle piaffe d'impatience. Je lui réponds un peu froidement que ça va. Elle se calme. Elle se reprend. Bien lui en prend. Elle insiste hélas. Et hélas, il va falloir que l'on se revoit. Je n'y pense pas à bien. Tout ou presque en moi me hurle de fuir au plus vite, mais j'accepte prestement l'invitation. C'est sexuel, à n'en point douter. Après tout, je ne suis qu'un homme, mortel qui plus est. Je devrais même écrire très mortel, en effet, je pense que c'est encore le terme qui définit le mieux ma condition, celle de très mortelle. Elle a raccroché. Je me suis couché .
Les yeux mi-clos
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | Un lit, aussi, revêtu de draps humides, il ferait froid, un froid à donner la chair de poule à ses cuisses et à friper la peau de son scrotum.
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | De ses jupes dont on ne peut réprimer l'envie de les soulever, de les arracher et de maltraiter la chair des cuisses qu'elles cachent. Les bas aussi seraient de cette etoffe à massacrer au ciseau, tirer des échelles en partant des chevilles, par delà les genoux, et ne s'arrêtant qu'à mi- -cuisses, dans l'intérieur de la cuisse, bien sûr.
| | | | | | | | | | | | | | Le visage serait acceuillant, des yeux noirs sans fond, dans lesquels il serait impossible de lire par réflection ce qu'ils voient.
| | | | | | | | | | | | | | | | | | Le nez serait volontaire. Les nez qui ne sont pas volontaires sont des nez d'idiotes, d'incapables, d'incompétentes.
| | | | | | | Quel bonheur dans toute cette boue, tandis que je lui caresserais les cheveux, huileux, boueux de remarquer quelques cheveux blancs du meilleur effet. Ils seraient malgré tout peu nombreux.
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | Ses seins seraient lourds de toute cette boue qui s'y serait collée, aglutinée, je les triturerais, m'amusant de mes mains qui glisseraient en les palpant, en les lèchant, je dégagerais les aréoles que je goberais en mordant , je ne parviendrais pas à la faire crier.
| | | | | | Tandis que nous nous vautrerions dans la boue ouverte sous nos pieds, les murs aussi disparaîtaient pour laisser place à deux épaisses haies, désordres et fournies, il y aurait bien quelques arbres de part et d'autre, dérrière les haies. Le couloir serait devenu un chemin forestier, un chemin boueux et nous serions au mois de novembre. | | | | | | Mais de quel couloir s'agit-il? De quoi parle-t-on? | | | | | | | | | | | | | | | | | | | | Peu de ses sensations transparaîtraient si ce n'est en rendant son regard encore plus épars, vague, plus bovin aussi. Des yeux de vache qui se perdraient dans notre plaisir laborieux.
| | | | | | | | | | | Je m'enduirais le sexe de boue et lui prierais d'en manger, pour ainsi parler, tout comme je m'étais repû du sien et de ses caillots de boue.
| | | | | | | | | | | | | | | | | Nue, elle serait le portrait même d'Eve dans le polyptique de l'Agneau Mystique de Van Eyck — et bien qu'ayant toujours révé de ressembler moi même à l'Adam du même tableau, je ne peux, même du plus fort que je puisse réver, prétendre y ressembler — surtout son ventre balloné sur lequel courrait un sillon partant du nombril, un sillon sombre, jusqu'à son sexe qu'il m'est impossible de voir autrement que béant. Son visage aussi serait bouffi, avec, certes, une paire d'yeux, un nez, une bouche, cependant les yeux seraient d'une telle absence qu'ils seraient l'encouragement inutile, dont je n'aurais pas besoin, pour mieux la rouler dans la boue. La peau de son visage porterait aussi les craquellements de la peinture écaillée. J'y regarderais de plus près, de fines nervures irrigueraient la peau de son visage, sur le corps ce serait plus difficile à dire, disons que la boue en séchant aussi craquellerait en des écailles plus grossières. Je couvrirais ses joues de salive, pour bien faire, pour tenter de joindre les écailles de cette peinture.
| | | | J'oublie absolument d'écrire à propos des odeurs. La sienne, la mienne, celle de toute cette boue que l'on finirait par remuer. La bouche coincée dans son sexe, le nez fouinant dans le sillon de ses fesses, il me deviendrait très difficile de sentir les autres odeurs, celles de mes sueurs froides, de cette humidité dans laquelle le froid ne parviendrait pas tuer toutes les odeurs.
| | | | | | | | | | | | | | | | | | | Nous nous roulerions, elle et moi, chacun l'aura compris, dans cet océan de boue, qui s'ouvre sous nos pieds. Elle ne serait pas moins cochonne qu'une truie, et moi qu'un porc. La boue s'accumulerait sur nos épidermes, puis séchant en certains endroits, nous donnerait l'apparence d'animaux bicolores, des tâches plus brunes, celle de la boue encore fraîche, nous ayant tout juste maculé, et d'autres tâches, tirant davantage sur les ôcres pâles, d'une boue ayant déjà, séché. Je m'emploierais pour que jamais ne sèche la boue qui couvrirait ses fesses, j'essaierai du même coup de garder mon sexe aussi rouge et indemme de boue que possible, la vue de mon sexe rouge, allant et venant entre ses fesses, maculées d'une boue fraîche à laquelle je ne donnerai aucune chance de sécher, cette vue bichrome m'enivrerait. Et d'embouer sa vulve à elle, et de laisser sécher cette boue. Je ne maintiens aucune chronologie, je pourrais aussi bien commencer par la fin ; je ne le ferais cependant pas ; à la fin je m'epancherai de gouttes épaisses dans sa chevelure lissée à la boue. Puis-je encore attendre? Je veux dire, cette touche de blanc cassé à sa crinière aux accents de Sienne...
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Je me suis fini, elle, elle était éteinte.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:59 AM
06 août 2003
Samedi 6 août. J'ai repensé à l'histoire du violeur. Mes lettres de condoléances sont au point mort. De toute évidence, je manque d'exercice en la matière, après tout je n'ai encore jamais, faute de n'y avoir plus tôt pensé, rédigé à l'avance une lettre de condoléances. Je vais donc essayer d'écrire la lettre de condoléances aux parents de l'homme noyé dans la Durance. Paris, le 6 août.
Madame, Monsieur.
J'ai appris avec douleur et chagrin la terrible disparition de votre fils X. C'est avec beaucoup d'émotion que je vous envoie ces quelques lignes. En pareilles circonstances, les mots se dérobent à nous, tant l'injustice est profonde.
Combien de fois aujourd'hui ai-je pensé à la détresse de X, et surtout à son courage? X était comme cela, généreux, faisant don de lui-même sans compter, et c'est malheureusement sans compter qu'il s'est jeté au secours de cette jeune fille. Je veux que sa tragique disparition soit pour nous un exemple, comme ils sont de plus en plus rares à notre époque où l'indifférence règne sournoisement sans partage. Ami d'enfance de X, je resterai toujours son ami, au-delà du trépas, et votre dévoué, en toutes circonstances.
Je vous prie, Madame, Monsieur, d'agréer l'expression de mes sentiments confus et respectueux.
Et je signe mon nom. À bien y relire, ça sonne pas mal. C'est assez équilibré entre le pompeux d'usage, la morale et l'hypocrisie. Je devrais sans doute garder cette lettre de condoléances à titre d'exemple, tel un moule. Une excellente idée cette fausse lettre de condoléances, je me sens d'attaque pour en torcher une autre. Prenons le premier de la liste.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:07 AM
05 août 2003
Vendredi 5 août. La rédaction des lettres de condoléances n'avance guère. Il semblerait que j'ai méjugé la difficulté de cet exercice.
Trouvé dans le journal, un fait divers. En été. Tragique. Un homme qui tentait de violer une jeune fille de 19 ans s'est noyé hier dans la Durance. Après une courte bagarre le violeur et sa victime sont tombés dans le cours d'eau. La jeune fille est parvenue à regagner le rivage, tandis que l'homme a été emporté par le courant.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:12 AM
04 août 2003
Jeudi 4 août.Ma buraliste ne porte plus sa minerve. Elle ne l'aura pas portée longtemps. Un choc bénin sans doute. Je débande. J'enragerais presque.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:06 AM
03 août 2003
Mercredi 3 août. Une pensée bien déplaisante vient de me traverser l'esprit. Après tout, mon propre délai de cinq mois n'est pas une certitude. Cinq mois représentent en fait le délai maximal. Je ne suis, à l'évidence, pas indemne de spéculation incluse dans cette marge finie de cinq mois. Cette pensée m'est venue chez le médecin, ce matin. Ma sciatique m'a conduit une nouvelle fois à la consultation. Tandis que je feuilletais des inepties relatives à la cour d'Angleterre et à ses médiocres descendants apparemment englués dans des procédures de divorce acrimonieuses, goûtant donc à la lecture des ragots que l'on trouve indifféremment chez les coiffeurs et les médecins, le chanteur Johny Halliday passant d'une brune à une blonde, avec force documentation du décolleté bronzé de l'intéressée, Bernard-Henri Levy chemise blanche sans col, sur les épaules de laquelle était jeté un duffle-coat au kaki irréprochable en Bosnie-Herzégovine, Edouard Balladur, Premier Ministre transparent, bourgeois empesé, dans un costume Prince de Galles irréprochable tonne un discours à une tribune, l'air bête, c'est le moins que l'on puisse dire, de Francis Heaulne, tueur en série au rictus imbécile comme celui d'une vieille édentée peinant sur sa bouillie du soir, tueur en série que l'on vagabonde en survêtement de prison en Cour d'Assises, et de cabinets de juges d'instruction en prison, toujours en survêtement, un survêtement tricolore, au même titre que le drapeau national, la majorité de ce survêtement est bleu, un bleu cobalt moyennement saturé mais surtout très peu lumineux, les lignes du survêtement sont blanc titane, nul doute, un blanc mat et les aisselles du survêtement sont elles rouge cinabre, en cela ce survêtement ressemble à celui de l'équipe de France de football au début des années quatre-vingts, par amusement bien sûr on aimerait voir Edouard Balladur en survêtement bleu marine avec des lignes blanches et des aisselles rouges, tandis qu'on aimerait se faire toiser du regard du haut d'une tribune par l'air ahuri de Francis Heaulnes engoncé dans un costume Prince de Galles, lui allant à ravir, sauf peut être les manches qu'un tailleur sadique aurait raccourcies exprès plus que de raison, un gros plan des mains se serrant de Yasser Arafat et de Israac Rabin, on remarque les fleurs de cimetière qui couvrent les mains d'Israac Rabin et les mains sèches de Yasser Arafat dont l'ongle du pouce est inégalement coupé, et d'autres unes de journaux pas toutes très fraîches, donc tout à ce captivant feuilletage du gras du pouce, je connaissais déjà l'intitulé de l'ordonnance : trois calmants dont un décontractant, un anti-inflammatoire et un analgésique. Elle, le toubib, en a profité ce sont ses mots pour m'ausculter. J'ai demandé: Docteur j'ai pour combien de temps à vivre encore? Mal préparée à ma question à la syntaxe par ailleurs douteuse mais sans se laisser désarçonner, elle m'assura que j'avais un coeur de centenaire. Amusant de prendre la médecine en si flagrant défaut. Ce point plaisant ne gomme cependant rien à cette incertitude que je viens de lever. Et dire qu'hier encore je parlais de certitude au carré, ce qui ne veut rien dire, de toute manière.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:32 AM
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