02 août 2003
Mardi 2 août.J'ai commencé à penser et réfléchir à l'épineuse question de mon testament. Mes jours comme ceux de tout un chacun sont comptés, je me félicite cependant qu'en la matière, mon arithmétique soit bien plus précise que celle de tout un chacun. De fait la certitude de mon décès dans l'absolu est indiscutable, mais j'aime à me rappeler que cette certitude s'est affermie jusqu'à la clarté d'un simple calcul d'algèbre. Je peux désormais compter les jours, plus exactement décompter les jours, je ressemblerais en cela au film passé à l'envers d'un prisonnier gravant dans les murs de sa geôle des bâtons par groupe de quatre barrés d'un cinquième trait oblique. A la manière d'autres films passés en sens inverse et qui de ce fait donnent à voir justement ce qu'il est impossible de remettre en place: du lait venant troubler un café noir, désormais couleur café-au-lait, des immeubles dynamités qui se redressent en aspirant à eux nuages de particules et tous leurs gravas en vrac, un boa constrictor qui recrache un crapaud le boa vomit? Il n'était pas frais mon crapaud? un accident de la circulation, d'un amas de ferailles rejaillissent de rutilants et donc pas verts émeuraude bolides expurgés de leurs stygmates de violence, une maison qui, après un incendie, renaîtrait de ses cendres. L'image du prisonnier gravant les jours dans les murs crasseux de sa cellule passée à l'envers serait somme toute très pessimiste puisque l'image passée ainsi à l'envers n'aurait de cesse d'éloigner le détenu de sa potentielle libération en le ramenant chaque fois vers le premier jour de sa peine: une image de cauchemar qu'auraient fait naître tous les éléments illogiques du rève en concourant à éloigner le réveur de son salut. Ma fin certaine s'est certifiée davantage encore. Tous les hommes sont mortels. Je suis un homme qui a entériné sa fin, qui l'a ratifée sous contrat: ma fin est devenue une certitude au carré. Certitude². C'est à dire le produit de la certitude que tous les hommes sont mortels, je suis un homme, donc je suis mortel, et de la certitude que mon trépas est pour la fin de l'année courante. A bien y réfléchir cette notion de certitude au carré n'a pas lieu d'être si l'on tient compte du fait qu'une certitude peut être apparentée à une probabilité de un, or le carré de un est égal à un, certitude² = certitude tout court. Qu'à cela ne tienne, je reste convaincu que mon projet commence à prendre une tournure heureuse.
posted by Philippe De Jonckheere at 7:39 AM
01 août 2003
Lundi premier août.Je n'ai fait pour ainsi dire que dormir. Je ne peux donc pas écrire que je n'ai rien fait, ce qui est regrettable, c'eut été une description plaisante des choses.
posted by Philippe De Jonckheere at 2:32 PM
31 juillet 2003
Dimanche 31 juillet.Je jubile. C'est la jeune fille du débit de tabac de l'avenue Daumesnil. La décrire n'apporterait rien vraiment. Elle m'insupporte, c'est tout. Son ongle est soigneusement peint, son chignon impeccablement mis, tirée à quatre épingles, toujours, d'un goût cependant discutable quant aux toilettes. En tout cas, pour une raison que j'ignore elle rameute tous les fumeurs mâles du quartier. Elle rend la monnaie de travers. En calcul mental on ne me la fait pas. Assez systématiquement, il manquera un franc, une fois dix francs, au change. Chaque fois elle s'excuse poliment, mais cela ne me trompe plus. L'erreur est toujours à son avantage. J'ai fait un scandale, il y a peu. Je lui dit son fait. Le ton a monté, rapidement. Les mathématiques étaient de mon côté. Se tromper, soit. Se tromper à son avantage plutôt qu'à son désavantage lorsque l'on s'est déjà trompé une fois : une chance sur deux. Se tromper deux fois à son avantage plutôt qu'à son désavantage, ne serait-ce qu'une fois, lorsque l'on sait déjà trompé une fois, à son avantage : une chance sur quatre. Se tromper n fois à son avantage plutôt qu'à son désavantage, ne serait-ce qu'une fois, lorsque l'on s'est déjà trompé n fois, à son avantage : une chance sur deux puissance n. Je suis sincèrement convaincu qu'à l'écoute de ma démonstration, elle a tout de suite vu de quel bois je me chauffais. A mon plus grand regret, elle ne s'est pourtant pas démontée. Enfin pas au sens où on l'entend habituellement. Le fait est que ce matin, en allant acheter ma provision de tabac quotidienne je remarquai qu'elle était affublée d'une minerve, et sa tête paraissait, justement, démontée du reste de son corps fluet. De quoi jubiler. Vraiment.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:06 AM
30 juillet 2003
Samedi 30 juillet.J'ai le sentiment d'être entouré de gens mal portants. Ce qui n'équivaut pas à dire que la plupart des gens sont mal portants. Le fait est que je ne suis pas très entouré. La population des gens qui m'entourent est donc très marginale, et surtout trop réduite pour être représentative de quoi que ce soit. Elle constitue un échantillon non représentatif. Ce dont je suis certain, cependant, c'est qu'une très grande majorité des gens qui m'entourent sont mal portants. Je ne serais d'ailleurs pas étonné que quelques décès n'aient encore l'occasion de se déclarer, de mon vivant, dans mon entourage. Je me demande même si je ne devrais pas à cet effet préparer quelques lettres de condoléances à l'avance, histoire de ne pas être pris au dépourvu. J'entends souvent dire qu'on ne sait jamais quoi écrire dans ces circonstances. Je veux croire que cet embarras est uniquement causé parce que l'on se laisse impressionner dans ces moments. La politesse voulant que l'on écrive rapidement ce qui est un peu aberrant puisque dans les lettres de condoléances nous devons réagir à une situation qui ne risque plus d'évoluer on finit donc par réagir à chaud et les lettres ne sont généralement pas très heureuses. Pour ainsi parler. On finit par écrire des banalités, des lieux communs. Parfois on se risque à quelque originalité, un bon mot à la mémoire de l'humour soi-disant légendaire du défunt, et puis c'est une gaffe, toujours compte tenu des circonstances, si tant est qu'il est difficile de faire passer un défunt, aussi récent soit-il dans sa condition de défunt, pour un bon vivant. Il m'est arrivé d'en recevoir de ces fameuses lettres de condoléances. La grande majorité de ces lettres a été très médiocre. Je n'ai pas reçu, de toute mon existence, une seule de ces lettres qui fût à peu près lisible. Parmi toutes ces lettres de condoléances, médiocres, dans le meilleur des cas, je dois dire qu'il y a une espèce parfaitement terrifiante : la catégorie des "mieux ainsi". Souvent je me suis demandé ce qui pouvait passer par la tête des gens, lorsqu'ils écrivaient : " c'est sans doute mieux ainsi ", plus poli encore " c'était, hélas, préférable ". Les virgules, qui détachent le seul mot d'hélas, sont importantes, et pas inélégantes, il faut bien en convenir. À vrai dire, la catégorie des " mieux ainsi " comporte un sous-ensemble tout à fait déroutant. De fait, il existe des gens aux pensées suffisamment tordues pour écrire: "Là où il est, il est plus heureux " ou, " il a enfin trouvé le repos ". Un repos durable, en somme. Un somme reposant en durée. Un autre sous-ensemble des adeptes du repos de longue durée, le clan de ceux qui y croient dur comme fer et qui écrivent que le Seigneur veille maintenant sur le repos du défunt. C'est dire si leur putain de Seigneur fait un boulot à la con: veiller sur les morts, tout de même. En cela Dieu doit ressembler un peu à ces gardiens de cimetière, engoncés dans des uniformes sombres, et qui trompent l'ennui d'une profession décidément inutile, les morts se gardent très bien tous seuls, merci pour eux, en éclusant du vin rouge nauséabond. Il doit avoir fière haleine Dieu depuis le temps qu'il veille sur ceux qui font semblant de dormir, feinte parfaite pour des morts. Je reste persuadé que toute personne faisant mention, dans sa lettre de condoléances, du fait que les voix du Seigneur sont impénétrables, cette personne, je pense, est mûre pour l'internement. La Bible a décidément été écrite par ceux-là-mêmes qui croyaient que la Terre était plate. Et puis imaginez un peu le destinataire de toutes ces terrifiantes lettres de condoléances lisant chaque jour les nouvelles fadaises que le courrier aura charié vers lui, quotidiennement donc c'est pour cette personne un véritable soulagement de trouver dans tout cet épais courrier de ministre, une facture de téléphone ou d'électricité: "Enfin une vraie lettre" lettres dans lesquelles chacun dit apprendre, peiné, le décès de qui vous était proche. Mais à vous on ne vous apprend rien, c'est bien là le drame. Alors quand d'aucuns de ces imbéciles éprouvent le besoin d'écrire: Il est entré dans la Paix du Seigneur, que ceux-là nous foutent la paix, justement, ou bien que les voix du Seigneur sont impénétrables je dis que les bigotes capables d'écrire de telles conneries, sont, elles, véritablement impénétrables. Les réactions dites " à chaud " sont navrantes d'imbécillité. Que l'on ne se méprenne cependant pas, en de telles occasions, je n'ai pas la tête plus froide que celle de tout un chacun. J'ai dû, en mon temps, écrire des lettres de condoléances médiocres. Mais n'y croyant pas dur comme fer, n'étant pas un adepte du repos qui s'éternise, et sachant qu'il ne m'est encore jamais arrivé de penser que les choses soient mieux ainsi, je pense que j'en suis resté, en tout état de cause, au stade de la médiocrité. Il m'est même arrivé d'être conscient de cette platitude, mais de ne pouvoir y remédier, même en retournant longtemps les mots sur le papier. Devant cette difficulté je ne manque jamais de penser à ma mère que j'entends encore rejeter la corvée de la rédaction d'une lettre de condoléances vers mon père. Quand ce dernier se défendait qu'il rédigeait les lettres de condoléances plus souvent qu'à son tour, ma mère arguait qu'elle ne savait pas le faire, qu'après la phrase je vous fais mes condoléances, elle ne savait pas quoi écrire. Elle ne se doutait pas combien elle était proche de la lettre de condoléances parfaite, celle qui ne disait que l'essentiel: je vous fais mes condoléances. Le reste, ce dont mon père finissait par se charger plus souvent qu'à son tour, le decorum, ce que l'on écrit après je vous fais mes condoléances, tout cela n'était que rajouts superflus et rejoignait en matière de décoration navrante les pires papiers peints qui garnissent les intérieurs anglais. Je pense que j'ai cependant trouvé la solution. Je m'explique. J'ai décidé qu'à l'avenir, j'écrirai mes lettres de condoléances, à l'avance. On ne peut certes pas écrire des lettres de condoléances à l'avance pour toutes les familles de tous ceux que l'on connaît, mais il me semble raisonnable de penser que la plupart des décès peuvent être anticipés. Certaines maladies, lorsqu'elles se profilent chez tel ou telle de nos proches, devraient raisonner comme de véritables signaux d'alarme, les âges avancés également. Certes un tel raisonnement ne nous met pas à l'abri des accidents, des meurtres et des suicides mais je dirais que ceux-là sont les véritables impondérables de la lettre anticipée de condoléances. J'écrivais plus haut que la plupart des gens qui m'entourent sont mal portants. Je vais donc écrire dès maintenant les lettres de condoléances leur étant relative. Dont acte.
posted by Philippe De Jonckheere at 11:01 AM
29 juillet 2003
Vendredi 29 juillet.Une nouvelle vie commence, mais ne semble pas véritablement commencer. Je suis déçu.
posted by Philippe De Jonckheere at 6:00 PM
28 juillet 2003
Jeudi 28 juillet.Quelle météorologie misérable. Je transpire. Abondamment. Je me fais suer, abondamment aussi.
posted by Philippe De Jonckheere at 3:33 PM
27 juillet 2003
Mercredi 27 juilletJe crois que je vais enfin pouvoir me défouler. Ma situation nouvelle me donne certaines libertés, des ballons d’oxygène, des volants de manoeuvre. Prenez l'exemple de ce collègue dont j'ai appris hier le décès. Tout en lui m'insupportait. Il avait mauvais goût. Et il était stupide, d'une idiotie remarquable, que j'ai longtemps considérée comme fascinante, une sorte de phénomène de foire. Puis avec le temps, je me suis lassé de son ineptie, cela ne m'amusait plus en somme. L'étude de son idiotie ne m'avait conduit à rien de palpitant ni de très distrayant finalement, et lorsque sa balourdise n'a plus été pour moi un sujet d'étude, une source d'étonnement que je pensai intarissable, alors cette incroyable crétinerie est devenue un affre, un cauchemar. Pour l’avoir si longtemps observée, je connaissais par coeur les ramifications simples de cette bêtise. Avant même qu'il n'ouvre la bouche, je savais pertinemment quelles incongruités allaient en sortir. Et lorsque sa bouche pénible s'ouvrait en une grimace pour dégueuler, mot pour mot, ces fadaises attendues, des envies de violence me prenaient, il m'exaspérait. À partir du moment où son crétinisme a fini d'être un sujet d'étude, elle est devenue mon élément irritant. Son imbécilité me donnait sur les nerfs. D'aucuns supportent mal certains raclements comme une craie qui dérape sur un tableau noir ou des doigts que l’on fait craquer, et je m'associe volontiers à leur douleur, je compatis vivement, mais même ceux d'entre nous, insupportés par d'aussi désagréables irritations n'ont pas la plus infime idée de combien l'ânerie de feu mon ancien collègue de travail pouvait m'horripiler. Etant moi-même sujet au désagrément de la craie qui dérape sur le tableau noir, il m'arrive très souvent d'attraper la chair de poule, ne serait-ce qu'en respirant l'odeur de la craie. Je me suis d'ailleurs souvent demandé si l'anticipation de la douleur nerveuse relative à la craie qui dérape sur le tableau noir n'était pas, en fait, plus désagréable et déconcertante que la douleur, elle-même vive, qui se produit au moment même où la craie dérape sur le tableau noir. À vrai dire, pour être franc, je n'ai jamais eu vraiment le courage de m'infliger moi-même ce supplice, ne serait-ce que pour vérifier si mes allégations premières avaient la moindre prise avec la réalité. Une ou deux fois peut-être, j'étais sur le point d'essayer, seul, face au tableau noir, la craie dans la main droite. Lorsque je levai la main vers le tableau noir, des tremblements très déplaisants parcouraient mes membres, je souffrais d'avoir peur de souffrir. Au moment même où je posai la craie sur le tableau, armant mon geste qui devait faire déraper la craie sur le tableau noir, le grincement ténu produit par la craie juste posée contre sur le tableau noir, d’une main peu assurée, amplifiait mon appréhension, de manière tellement forte que je décidai d'abandonner sur-le-champ mon projet. Navré de ne pouvoir y donner suite, de rage, je jetai la craie parterre, laquelle se brisait en quelques morceaux de petite taille, et en de nombreux petits débris, très proches en taille de la poussière. Je n'ai toujours pas réussi à aller jusqu'au bout de ce projet. La peur de la douleur est peut être plus puissante que la douleur prise isolément, tant elle est faite de l’anticipation de cette douleur, appréhension qui ne peut cesser que dans la douleur, la douleur de la douleur effectivement réalisée. Depuis j'ai cependant eu l'occasion d'affiner mon raisonnement. Courageusement, j'ai essayé de mémoriser du mieux que je puisse la douleur et les tremblements nés de l'appréhension. Il me semble, mais je n'en suis pas certain, que ce n'est pas tant l'anticipation de la douleur qui serait immédiatement causée par la craie qui dérape sur le tableau noir mais bien plutôt l'anticipation de l'état désagréable de froissement des nerfs juste après la douleur immédiate. La douleur immédiate est très désagréable, je n'en disconviens pas, c'est une douleur vive, insurmontable dont on a le sentiment au moment où elle se produit que l'on n’y survivra peut-être pas, c'est écrire si elle est vive. Comme je l'ai écrit, je ne discute pas que cette douleur soit intense et cependant, il me semble, je conviens que cela soit discutable, que l'état qui survient juste après la douleur immédiate ne se dissipe, cet état de nerf, donc, est, lui, tout à fait insupportable. Les nerfs sont en pelote. Les muscles raidis. Un courant électrique, difficilement quantifiable tant dans son intensité que dans tension, continue de courir sur les fils, c’est à dire les nerfs, ce qui bien sur finit par courir sur les nerfs. Le silence qui fait suite au bruit de la craie qui dérape sur le tableau noir est empli de la stridence de la craie. Toutes les sensations sont dominées par l'écho, celui de la stridence et celui de la douleur immédiate qui se propagent maintenant tels des ondes à la régularité capricieuse mais aussi affectées de sautes d’intensité qui sont autant de décharges et d’aiguillons à même des nerfs dénudés comme peuvent l’être des fils électriques. Dans chacune de mes tentatives de m'infliger le supplice de la craie qui dérape sur le tableau noir, au moment où la craie dans ma main droite affleurait la surface du tableau, lorsque j'armai mon geste, la sonorité aussi infime soit-elle, née du contact de la craie sur le tableau, me rappelait immédiatement, subitement, la douleur passée qui serait bientôt ma douleur future. Et lorsqu'apparaissaient, en plein, les visions des ondes inégales et de leurs électrochocs mauvais, mes forces, celle de la volonté, m'abandonnaient et je renonçais. Les plaisanteries ratées et néanmoins prévisibles de feu mon collègue avaient sur moi cet effet insupportable de lames, de décharges irrégulières et d’intensité croissante. Son goût était déplorable, ses cigarettes empestaient, son café était amer, sa tenue irréprochable rappelait en couleur les croûtes des peintres du dimanche, son parfum dont il était très généreux, donnait envie d'uriner, mais j'exagère sans doute. Il aimait le mauvais vin, c'est dire. Il m'avait un jour montré une photographie de sa femme et de ses enfants. La femme et les enfants étaient moches et affublés du même air sot. J'eus l’envie, et je cédais à cette envie: téléphoner à sa femme. En m'excusant de la déranger, je lui dis combien feu son mari, feu mon ancien collègue de travail, était abruti, combien il m'insupportait, et combien l'odeur de son eau de Cologne était intenable. De la condoléance. Je l'ai sentie défaillir, qui s'effondrait avant de raccrocher : c'est incroyable le pouvoir de dire. J'eus envie. D'uriner. L'hiver devrait être amputé, c'est toujours cela de pris.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:28 PM
Avertissement On peut lire ce qui suit comme on veut, ce qui est heureux. Par dessus la jambe, si la souplesse du lecteur le permet, car après tout, tout cela n’a rien de dramatique. On peut lire jour après jour, en se réservant un chapitre pour chaque jour et suivre ainsi le rythme de ce récit à sa cadence originelle, on peut même lire les jours de ce livre seulement aux dates correspondant à celles du récit, et s’il y a des esprits exacts, on peut même lire ce livre en s’assurant d’en entamer la lecture les années où les jours des semaines correspondent de fait aux dates indiquées pour chaque jour du récit en forme de journal. Je précise que les prochaines années favorables pour la réalisation de ce projet sont les années 2005, 2011, 2016, 2022, 2033, 2039, 2044, 2050, 2061, 2067, 2072, 2078, 2089 et 2095. Ces méthodes de lecture seraient la preuve d’une confiance dont je ne suis pas nécessairement digne. On peut également lire ce livre comme on l’entend, je ne suis pas sourd à cet argument. Bref, cet avertissement n’avertit de rien. Mardi 26 juilletLes choses sont maintenant claires et nettes, inutile d’y revenir, inutile de faire le fier. J'ai peu et mal dormi cette nuit. À cela plusieurs raisons. Tout d'abord, j'ai rencontré beaucoup de difficulté à m'endormir. Tel est souvent le cas la veille d'un jour prépondérant, je l'ai déjà remarqué. Les veilles de départs en voyage, par exemple où la veille d'un rendez-vous très attendu, sont des veilles difficiles à cet égard. Lorsque je pars en voyage, par exemple, la première journée entièrement passée dans la ville où l'endroit où je me suis rendu, me paraît toujours interminable, la deuxième déjà un peu moins, et après quelques temps, les journées semblent passer toutes seules, d'elles-mêmes, comme mues d’une volonté propre ou tout simplement faiblement animées qu’elles sont de mon manque de volonté justement. Le même phénomène se produit avec les plongeoirs. Sur le bord de la piscine imaginez les odeurs de chlore et de pieds mêlées on regarde le haut du plongeoir en se disant que, oui, de cette hauteur on plongera, la tête la première. Puis arrivé sur la planche de saut, la surface de l'eau apparaît terriblement basse, l’odeur de chlore un peu plus lointaine aussi, par rapport à l'idée que l'on se faisait de la hauteur du plongeoir, vue du bas de l'échelle du plongeoir, s’entend. Bref tout un chacun est devenu un vrai poltron. Ça n'a rien de psychologique. Du bord de la piscine, la planche de saut du plongeoir de trois mètres de haut, par rapport à la surface de l’eau, apparaît à une personne d'un mètre soixante-quinze un mètre vingt cinq plus haut qu’elle-même. Oui, cela se soustrait, les yeux étant eux-mêmes situés dans le haut du corps et donc à un mètre soixante-quinze à peu près plus hauts que la surface de l’eau chlorée et donc à une distance sensiblement égale de leurs pieds odorants et afférents. Trois mètres moins un mètre soixante quinze égalent un mètre vingt-cinq. La même personne du haut de son mètre soixante-quinze, en haut du plongeoir de trois mètres, de surcroît, voit la surface de l'eau quatre mètres soixante quinze plus bas Oui, cela s’additionne, toujours pour les mêmes raisons. Trois mètres plus un mètre soixante-quinze égalent quatre mètres soixante-quinze. Bref, plonger d’un mètre vingt-cinq, affirmatif, l’homme est gaillard. Plonger, la tête la première, de quatre mètres soixante-quinze, non on est poltron, pas fanfaron, on n’est pas con non plus. Une telle différence serait tout à fait gommée si toutefois les yeux se trouvaient dans les pieds, de fait, la hauteur du plongeoir, eût été la même, qu'elle fût considérée du haut du plongeoir ou du bas de son échelle. Vous me suivez? Ne vous laissez pas distraire par la tête qu’on doit faire quand on a les yeux dans les pieds, ni les pieds qu’on doit avoir quand on a les yeux dans les pieds. En outre, plonger la tête la première, si tant est que les yeux seraient maintenant dans les pieds, serait de ce fait beaucoup moins valeureux, sauter les pieds joints en revanche serait une belle preuve de courage. Dans un cas comme dans l’autre plonger la tête la première, les yeux au visage ou sauter les pieds joints, les yeux dans les pieds il faut surtout ne pas avoir froid aux yeux. Pour ceux qui ont les yeux à la tête, donc, et je crois que le cas concerne la majorité d’entre nous, cela fait une différence de trois mètres cinquante vous me suivez toujours?, cessez de penser à ces êtres qui auraient les yeux dans les pieds et comment vous pourriez les toiser du regard. Trois mètres cinquante tout de même. Ca n'a donc rien de psychologique. En somme l'appréhension du temps connaît les mêmes distorsions, semble-t-il. Le temps pour un enfant s’écoule interminablement, et avec lenteur, j’en sais quelque chose, qu’est-ce que j’ai pu m’emmerder, enfant, tandis que le même laps de temps s’égrène à une allure forcenée et file plus vite que les douzaines de chapelets quotidiens entre les mains maladroites des vieillards impuissants à contenir l’affolant débit: qu’est-ce qu’on s’emmerde quand on est vieux! J’ai peu et mal dormi cette nuit. A cela plusieurs raisons. La chaleur étouffante de ce milieu d'été n'a en rien favorisé mon sommeil, par ailleurs difficile. La chaleur n'est cependant pas la seule coupable. Un moustique n'a pas cessé de me rendre la vie nocturne impossible. Ce dernier y est revenu à plusieurs occasions. Et toujours au même moment. À cet instant précis, mais imprécisable tout du moins dans sa précision, où il me semble que je sombrai dans le sommeil. Il est en effet assez difficile, je m'en suis rendu compte par de nombreux échecs à cette tentative, de préciser l'instant précis, dans toute sa précision où l'on passe de l'état de veille dans celui du sommeil. Dire que ce manque d'acuité m'a toujours tracassé serait exagéré et cependant cette recherche m'a déjà préoccupé de nombreuses fois. Quelques signes avant-coureurs aident malgré tout à affiner, à percevoir l’imperceptible et fugace instant. Le corps, de fait, se trouve souvent bousculé par quelques tremblements soudains et incontrôlables. Je les trouve par ailleurs très agréables. Et puis, en fermant consciemment les yeux, dans le cours de la fatigue, il y a cette impression, toujours consciente d'une chute, d'une chute sans limite. C’est vertigineux. Avec un peu d'exercice, je m'y suis suffisamment rompu pour parvenir à de bons résultats, je parviens à considérablement diminuer l'effet paniquant de cette chute. Je n'en suis évidemment pas certain mais il me semble, en tout cas cela paraît logique, bien qu'indémontrable, que c'est à cet instant précis, bien qu'imprécisable, que je dors enfin. Je ne suis pas arrivé à de telles conclusions en tombant de sommeil. En fait lorsque je tombe de sommeil, je tombe dans le sommeil sans tenir ce genre de raisonnements. Je tombe de sommeil et j’en oublie jusqu’à la chute, c’est à dire le sommeil, fin en soi de cette chute, la chute de la chute en somme. Des soirées plus anxieuses m'ont permis, par défaut en quelque sorte, de comprendre que c'est à cet instant précis, décrit plus haut, au moment de la chute, ou plus exactement de son impression, que le passage se fait. Mais est-ce que je ne commencerai pas, par hasard, par la chute, précisément ? Ne compliquons pas inutilement les choses. Je poursuis. En des occasions diverses, il m'est arrivé de me coucher anxieux. En outre, s'endormir anxieux est assez difficile. Ce qui rend les choses encore plus ardues c'est que, fort justement, la chute en est rendue d'autant plus anxieuse. Chaque fois que j'ai été anxieux, j'ai toujours voulu interrompre la chute, par ailleurs rendue anxieuse, en ouvrant précipitamment les paupières. Je revenais ainsi trop vite à l'état de veille, et, le plus souvent, dans la torpeur. Plus illustratifs encore sont les exemples où la chute fut interrompue par un bruit, un volet qui bat, une porte qui grince ou un parquet qui gémit. Telles sont les situations où l'anxiété devient peur, la chute étant interrompue. A croire que la peur que peut occasionner par le sursaut un volet qui grince, une porte qui bat ou un parquet qui geint, cette peur, donc, capitalise sur la peur née de l’impression de chute, se l’approprie en quelque sorte, et de ce fait rend le volet qui gémit, la porte qui bat, ou le parquet qui grince tout à fait terrifiants. À l'évidence, les soirs où je me suis allongé détendu, je n'ai eu aucune peine à délibérément accepter cette chute, devenue de ce fait plaisante, et de m'endormir, par la même occasion. A bien y réfléchir, la mort ne doit pas beaucoup différer du sommeil. Lorsque je tombe de sommeil, je tombe de sommeil et je meurs un peu, du coup, dans cette demi-mort, perdant toute conscience, je perds la connaissance de la chute dans le sommeil. Une fois mort je ne me souviens plus d’avoir agonisé, ni tout à fait trépassé, et pour cause, je suis mort, autant dire endormi. Lorsque je m’endors, je ne me souviens plus d’avoir lutté pour m’endormir, ni d’y parvenir, et pour cause, je suis endormi, inconscient, autant dire mort. On se fait de la mort une montagne, un vrai plongeoir de dix mètres, tandis qu’elle ne diffère en rien du sommeil, un sommeil qui aurait le mérite de ne pas être dérangé, dire que nous faisons notre possible pour passer à côté de pareille aubaine. Et on voudrait que je m’endorme paisiblement, lesté de pensées aussi préoccupantes. Revenons à nos moutons, à notre mouton à cinq pattes, l’emmerdeur né, le moustique nocturne. Le moustique est à ranger avec les volets battants, les portes grinçantes et les planchers gémissants, les volets geignants, les portes battantes et les planchers grinçants, les portes geignantes et les parquets battants, à la catégorie des emmerdeurs nocturnes, de ceux qui vous retiennent par la cravate dans votre chute et vous étranglent tout à fait, de ceux qui vous dépendent à temps et dont vous finissez par dépendre à vie, de ceux qui vous redonne le souffle de la vie avec leurs haleines chargées ou avec leurs appareils obscènes, à l’odeur écoeurante de caoutchouc talqué et leur air irrespirable c’est un comble la garantie de nausées fétides pendant une semaine, cet air là qui débouche de leurs conduits couleur chair, une chair percluse de jaunisse, ressemble à l’eau ocre et croupie que pisse les plomberies inusitées pendant quatre semaines de vacances, tandis que vous savouriez déjà votre dernier souffle, vous leur devrez la vie à vie, une vie grevée d’une dette que toute une vie ne suffirait pas à rembourser, certains avec des dettes aussi pressantes et pesantes se sont vus contraints au suicide. Mon expérience, tant en matière d'emmerdeurs nocturnes que plus spécifiquement en matière de moustique, tend à prouver que le moustique agit le plus souvent en qualité d'emmerdeur nocturne, au moment même où la chute est sur le point de se produire, c’est dire la légitimité de son appartenance au groupe des emmerdeurs nocturnes. A mon sens une relation intime de cause à effet entre la chute et l'intervention concordante du moustique existe irréfutablement. Je signalais plus tôt que parmi les signes précédant la chute, le plus tangible était les soubresauts du corps dus à la détente musculaire précédant le sommeil. Le moustique est, d’après moi, un carnivore patenté. Il est d'un consensus général que les viandes les plus tendres sont les meilleures. Il ne paraît donc pas trop risqué d'affirmer que le moustique préfère certainement se repaître de chairs détendues. Dans ce cas, tout correspond et je ne déteste pas que tous les points d'un raisonnement concordent vers une même direction. Je reprends. Tomber de sommeil provoque la détente, le relâchement musculaire. Or le moustique préfère la chair détendue, ce qui équivaut à dire que le moustique opère au moment de la chute dans le sommeil. Ce moustique n'a donc eu de cesse de m'emmerder. Ah si seulement j’avais pu, moi aussi le contrarier tout à fait, qu’il aille dans son coin, vexé, faire du boudin, avec tout le mauvais sang que je me faisais, il en serait sûrement mort d’indigestion. Rien n'y fit. J'avais beau me débattre, me recouvrir totalement de mon drap, ce qui en soi était rendu désagréable par la chaleur étouffante dont j'ai déjà parlé, le moustique trouva toujours la faille et à défaut d'empêcher ma chute, finit par encourager la sienne : exaspéré, j'allumai et de ma taloche je l'écrasai sans vergogne contre le mur. Je me suis levé ce matin, prestement, bien que d'humeur bougonne, de cette humeur que connaissent bien les suicidés qui pour leur plus grand malheur ont croisé sur leur chemin un de ces êtres au grand coeur et à l’esprit étroit, de ceux qui vous remettent illico dans l’impasse de laquelle vous étiez parvenus à vous extraire au prix d’efforts coûteux et méritoires, et je remarquai immédiatement la petite tâche carmin sur le mur. Là, avait cessé de vivre le moustique. Je notais que même dans sa fin, il avait trouvé le moyen d'appartenir aussi à la catégorie des emmerdeurs tout courts en souillant le mur de la chambre. Et c'est à ce moment précis que je découvris, en raisonnant, la chose suivante. Le sang qui avait laissé cette petite tâche carmin presque brune n'était pas celui du moustique, comme je fus tenté de le penser jusqu'alors, mais ce sang était bien le mien. En outre, je me fis la remarque que mon sang était du groupe O rhésus positif, ce qui est parfaitement commun, et ce dont je me félicite. Dans la journée, j'ai appris le décès d'un ancien collègue, un cancer des poumons, je crois. Je n’avais aucune amitié pour lui, au contraire, aussi je pense qu'il serait inutile, peut-être même inconvenable, d'écrire à sa femme une lettre de condoléances.
posted by Philippe De Jonckheere at 8:24 PM
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