Volte face en guise de post face

Lors d'un de ses séjours parisiens pour ses affaires — et ses affaires c'est ses affaires — James était venu en France avec sa femme, Ha Jin, et nous avions convenu de nous retrouver, James, sa femme Ha Jin, ma femme, non pas ma future ex-femme, ton ancienne femme, comme dit ma femme, non ma femme, celle qui devint ma femme après que ma future ex-femme ne soit plus ma femme, mais devienne mon ex-femme, ton ancienne femme comme elle dit — je pourrais dire ma nouvelle femme, ce serait sans doute plus simple, mais je rebute un peu à le faire, parce qu'à mon sens, la notion de nouveauté est un peu galvaudée et il ne me semble pas que l'on puisse, comme cela, changer de femme comme d'aucuns peuvent changer, peut être pas de chemise, mais disons de voiture — James, la femme de James, ma femme et moi avions donc convenu de dîner au restaurant. Nous allâmes dans un grand restaurant de fruits de mer dont le faste assez traditionnellement français et le décor typique de grande brasserie enchantèrent nos convives chinois. Nous étions assis à une grande table ronde qui accueillit donc commodément un immense plateau de fruits de mer circulaire, lequel aurait été particulièrement malcommode sur quelle qu'autre table que ce fût, tant il était imposant, abondant et inexorablement circulaire. De même aucune autre table quelle que fût sa taille ou sa disposition n'aurait été plus pratique pour accommoder notre conversation, par ailleurs très ralentie par les traductions qui s'y opéraient de toutes parts. Ainsi ma femme, pas mon ancienne femme, non ma femme, lorsqu'elle désirait questionner Ha Jin, la femme de James sur quel que sujet que ce fût — son âge, ses croyances religieuses, la composition de sa famille, son astuce personnelle pour venir à bout d'une wok sur les parois de laquelle aurait attaché une sauce aux noix de cajou particulièrement retorse, ou encore sa préférence entre Paul Newman et Robert Redford (1) — elle, ma femme, donc, était obligée de s'adresser à moi, en français, nous sommes français, c'est donc en français que nous nous exprimons et d'ailleurs à la réflexion, le français est la seule langue que ma femme possedasse, s'adressant à moi, donc, sur sa droite, en français, donc, je devais ensuite me tourner vers James, sur ma droite donc, en anglais, donc, puisque James et moi avions en commun cette langue que nous possédions tous les deux suffisamment bien pour se parler sans malentendus, James se tournait vers sa femme, Ha Jin, à sa droite donc, c'est à dire en face de moi tandis que Ha Jin, la femme de James se trouvait de fait, et donc logiquement, à gauche de ma femme à moi, non, pas ma future ex-femme, non, ma femme, et James s'adressant à Ha Jin, sa femme, donc, parlait alors en chinois, James était chinois, sa femme était chinoise, ils s'exprimaient donc en chinois et à la réflexion, le chinois était la seule langue que Ha Jin, la femme de James, mon ami chinois, possedât, Ha Jin, la femme chinoise de mon ami chinois, James, Ha Jin, souriait très poliment et se tournant vers sa gauche, c'est à dire vers James, répondait dans ce qui semblait être monosyllabique, en chinois donc, un chinois très concis, suffisamment concis pour confiner au monosyllabique, donc, et James se tournait alors sur sa gauche, c'est à dire vers moi, disait alors en anglais, un anglais qu'il étoffait beaucoup, me semblait-il, par rapport au chinois net, concis et monosyllabique de sa femme chinoise, mais je ne parle pas le chinois, aussi ne suis-je peut être pas le meilleur juge de la qualité de la traduction, que James faisait de ce que Ha Jin, son épouse chinoise, lui répondait, pas davantage somme toute que je pouvais l'être — je m'en aperçois en l'écrivant — de la qualité de la traduction, que James avait faite, de la traduction, que j'avais moi-même faite de ce que ma femme m'avait demandé de traduire à l'intention ultime de Ha Jin, la femme chinoise de mon ami chinois, James, James, donc, ayant traduit ce que Ha Jin son épouse chinoise lui avait répondu, se tournait vers sa gauche, c'est à dire vers moi, pour me traduire en anglais ce qui venait d'être dit en chinois, je me tournais alors vers ma gauche, c'est à dire vers ma femme — qui se trouvait de fait, et donc logiquement, à droite de Ha Jin, la femme chinoise de mon ami chinois, James — diligemment, avec pour souci de ne pas faire trop durer les échanges intermédiaires mais néanmoins indispensables à une discussion entre Ha Jin, la femme chinoise de mon ami chinois et ma femme, et je lui traduisais, donc, en français, donc, ce que James venait de traduire du chinois vers l'anglais, c'est à dire de son interlocutrice de droite, sa femme chinoise, à son vis à vis, c'est à dire la mienne, en passant par son voisin de gauche, c'est à dire moi-même. A la réflexion d'ailleurs, nous nous étions assis à notre table ronde, sans tenir aucun compte de la bienséance coutumière qui aurait voulu que ma femme s'asseyasse en face de Ha Jin, la femme chinoise de mon ami chinois, James, tandis que James et moi nous nous serions faits face. Qu'on y pense alors, la communication toute entravée qu'elle aurait été par l'abondant plateau de fruits de mer n'aurait pas manqué d'empâtir, ainsi ma femme m'aurait demandé quelque chose à l'intention de Ha Jin, l'épouse chinoise de mon ami chinois, James, que j'aurais traduit à James par delà l'abondant plateau de fruits de mer, qui se serait alors penché vers son épouse, puis James se serait à nouveau adressé à moi pour me fournir quelque explication par delà l'abondant plateau de fruits de mer, tandis que nos deux femmes auraient échangé leurs sourires courtois, également par delà l'abondant plateau de fruits de mer. Non, à la réflexion, notre placement à table pour aussi peu orthodoxe qu'il fût, au regard des règles coutumières de la bienséance, avait pour lui d'être le plus commode. Et pourtant il ne fut jamais facile de discuter autour de cette table ronde et on se l'imagine fort bien, du fait de ces aller-retours de traductions sino-anglo-françaises, dans un sens, ou franco-anglo-chinoises, dans l'autre sens. De fait notre dialogue empruntait des formes quasi-théatrales:.

MA FEMME ( se tournant vers moi ):
— Est ce qu'elle aime les huîtres?

MOI ( me tournant vers James ):
James does Ha Jin like oysters?

JAMES ( se tournant vers sa femme ):


( 2 )

LA FEMME DE JAMES ( se tournant vers James ):


JAMES ( se tournant vers moi ):
yes.

MOI ( me tournant vers ma femme ):
— oui.

MA FEMME :
— Ah très bien.

MOI ( me tournant vers James ):
good.

JAMES ( se tournant vers sa femme ):

( Ha Jin sourit. )

JAMES ( se tournant vers moi ):
my wife is very happy to be here tonight.

MOI ( me tournant vers ma femme ):
— Elle est très heureuse d'être ici ce soir.

MA FEMME:
Ah très bien.

( Elles échangent un sourire. Ils les regardent, satisfaits. )

Nous évitâmes cependant, autant que faire se pût, tant de sujets — que nous aurions sûrement aimé aborder de part et d'autres dans cette discussion triangulaire aux quatre coins d'une table ronde, ce qui n'est pas plus difficle à faire, je le sais pour l'avoir déjà fait dans le cadre du travail, qu'une table ronde à trois autour d'une table carrée — tels que, les ramifications vertigineuses de l'intrigue de l'Idiot de Dostoïevski, toujours en matière de littérature, comment avant Proust, il n'y avait que deux options, Balzac ou Benjamin Constant, soit on — et quand j'écris on je me comprends — refaisait du Balzac ou du Benjamin Constant, on — et quand j'écris on, je me comprends — racontait une histoire à la Balzac ou on — et quand j'écris on, je me comprends — étudiait une âme à a manière de Benjamin Constant, Proust a, lui, montré que l'on — et quand j'écris on, je me comprends — pouvait faire autre chose que du Balzac et autre chose que du roman psychologique traditionnel, on — et quand j'écris on, je me comprends — peut redécouvrir un monde, le pour et le contre, pour les Noirs comme pour les Blancs, de la variante Najdorf dans la partie sicilienne, le da-sein et le da-mit d'Heidegger, ou encore l'adaptation de la pensée confucéenne par le communisme chinois, la musique dodécaphonique et la musique contemporaine, la peinture abstraite, que sais-je encore? Profitant d'une accalmie dans cette discussion circulaire, je me penchai vers James et lui expliquai qu'il était devenu un personnage de roman. James était ravi — un peu comme certaines personnes sont ravies de figurer sur une photographie, même en arrière plan — il me confessa cependant que le sentiment était étrange d'être de fait un personnage imaginaire. James était à ce point perspicace qu'il avait saisi, sans aucune allusion de ma part, qu'il n'était pas décrit dans mon roman tel qu'il était dans la réalité — si une telle chose était possible — mais bien comme un personnage irréel qui avait emprunté ses traits et beaucoup de son ironie à James, mais ce dernier n'excluait pas que d'autres des traits de caractère de son personnage aient pu être empruntés à d'autres personnes existant vraiment, c'était dire toute l'étrangeté de se savoir, ainsi, partie prenante dans la somme d'un personnage fictif. Je confiai à James que c'était également un bien étrange sentiment que de dîner en compagnie d'un de ses personnages.

 


(1) j'écris mal les dialogues de femmes, et pour cause je ne suis jamais là quand elles ont une conversation de femmes. (Retour au texte)

(2) Que mon lecteur m'excuse mais je ne dispose pas de l'italique pour ce qui est du chinois si toutefois une telle chose existe. (Retour au texte)

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