A San Francisco, dans le quartier chinois, en 1988 — c'était donc tout au début de mon séjour long de trois années aux Etats Unis d'Amérique — j'entrais dans une cantine, m'asseyais et attendais qu'une serveuse veuille bien s'enquérir de mes besoins. J'avais choisi cette cantine ou plus exactement ce boui boui pour son manque d'allure dont je ne doutais pas qu'il fût une indication sur ses tarifs, qui iraient de ce fait en s'accordant avec mes moyens modestes. Par ailleurs l'endroit était clair et une grande baie vitrée donnait sur une rue passante du quartier chinois, ce spectacle en soi était la garantie d'un peu de compagnie pour celui qui dîne seul. L'attente fut un peu longue ce dont je ne me plaignais pas, même intérieurement, tant cette attente était propice à la réflexion qui m'occupait à ce moment là, c'est à dire comment j'allai pouvoir, dans mon anglais lacunaire de l'époque, faire comprendre à la serveuse, dont l'anglais serait peut-être aussi rudimentaire que le mien, comment lui faire comprendre donc, que je désirais un repas léger et surtout aussi dénué de graisse que possible, pour ne pas contrarier un foie convalescent d'une hépatite virale, et un organisme généralement fatigué par un séjour d'une semaine à l'hôpital, aux prises avec des médecins peu sûrs d'eux-mêmes quant à déterminer la nature du mal qui me laissa dix jours durant pareillement affaibli. A l'évidence, les deux médecins spécialistes en maladies virales n'avaient pas souvent croisé, dans leur carrière, un patient dont les symptômes étaient aussi également partagés entre une hépatite virale, le paludisme, le SIDA et une mononucléose, autant de maux qui, d'après eux, pouvaient s'expliquer de mon récent séjour en Afrique Noire, de mon homosexualité supposée — c'était là une thèse dont l'un des deux docteurs ne voulait pas démordre et quand bien même je lui avais assuré que telles n'étaient pas mes inclinaisons, lesquelles étaient plus classiquement orientées vers le sexe opposé — et qui expliquaient, toujours d'après eux, mon apathie, mon atonie, mon manque d'appétit, des selles noires, des urines soit tout à fait transparentes, soit au contraire très chargées, des maux de tête opiniâtres, une fatigue généralisée et des pointes de fièvres spontanées et alarmantes, des douleurs au foie que de fréquentes auscultations rendaient pénibles. Je garde en mémoire des bribes disparates de mon séjour à l'hôpital San Francis d'Evanston dans la banlieue Nord de Chicago dans l'Etat d'Illinois aux Etats-Unis d'Amérique. Par exemple je me souviens d'une infirmière qui passait régulièrement dans ma chambre dans le seul but apparent d'allumer systématiquement mon poste de télévision lequel était vissé très haut dans le mur d'en face et dominait ainsi toute la chambre et son malade: il n'était pas possible de lui échapper, de regarder ailleurs. Je ne parvenais jamais à expliquer à l'infirmière en question que j'aurais préféré en tout état de cause que le poste fût éteint, mes protestations étaient vaines mais surtout trop lentes, je n'avais pas le temps de formuler ma réprobation que l'infirmière en question avait déjà filé dans une autre chambre. Je restais un long moment affalé sur le lit, assommé par les images insipides et ressassées de la télévision américaine, de ses nombreux spots de réclame qui rendent les tranches d'émissions non publicitaires de ses programmes très éparses et, de ce fait, sans suite les unes des autres, même le plus abrutissant des feuilletons peut de ce fait devenir aussi difficile à suivre qu'un film de Jean-Luc Godard, La Chinoise pourquoi pas?, mais sûrement la fièvre et ma maîtrise si imparfaite à l'époque de la langue de Shakespeare mâtinée qu'elle était d'accent américain chuinté et guttural dont toutes les voyelles restaient bloquées dans la gorge — John Wayne jouant Richard III — sans doute donc la fièvre et cette compréhension parcellaire de la langue anglaise contribuaient-elles à faire se ressembler le triste spectacle de la télévision américaine à celui plus réjouissant pour l'esprit d'un film de Jean-Luc Godard — qu'on s'imagine un peu des échantillons de séries américaines tronçonnés d'écrans publicitaires ou par des annonces des autres programmes de la soirée, puis l'intrigue aussi ténue soit-elle, reprend, de nouveau coupée par un flash d'information, qu'on s'imagine un peu, donc, une telle séquence sans suite d'images dont les paroles seraient partiellement compréhensibles, et la fièvre aidant, une telle série d'images aurait connu, les aléas d'accélérations inopinées et de ralentissements cotonneux, la fièvre contribuant, par ailleurs, à rendre certaines images, même publicitaires, plus belles qu'elles ne devraient l'être vraiment, comme du fait d'embellissements hallucinatoires — il n'était donc pas fortuit de parler d'une ressemblance aussi improbable qu'elle fût, d'avec une structure narrative chahutée par Jean Luc Godard. Aux prix d'efforts coûteux qui finissaient par me permettre de me hausser hors du lit, puis appuyé contre la grande baie vitrée de ma chambre, laquelle donnait sur un mur de briques aux infinies variations de rouge, surtout dans la lumière de fin de journée, je parvenais à longer la baie vitrée jusqu'au mur d'en face et, en levant lentement le bras, pour ne pas predre l'équilibre tout à fait, je finissais par éteindre le poste de télévision, je regagnais ensuite le lit, il me fallait les mêmes efforts pour tenir appuyé contre la baie vitrée donnant sur le mur de briques — le périple du retour en somme — puis s'asseoir d'un coup, las contre le lit, hisser les fesses jusqu'à son bord et enfin se laisser tomber essoufflé, quelle faiblesse: l'infirmière en question plus haut entrait souvent dans ma chambre à ce moment-là et allumait à nouveau le poste, j'étais découragé. Il me fallait de nouveau une bonne heure pour réunir le courage et les forces nécessaires pour un nouveau périple le long de la baie vitrée. Je reçus également la visite de religieuses de l'ordre de San Francis qui d'ailleurs, dans leurs tentatives de me prêter secours et réconfort, échouèrent tout à fait, tant elles tombèrent dans leur visite à des moments parfaitement inopportuns, pendant des crises de fièvre. De même que de telles piques de fièvre comptabilisées en degrés Fahrenheit, ce qui ne me donnait aucun ordre de grandeur, tant la fièvre m'empêchait précisément, toute tentative illusoire de soustraire trente deux, de multiplier par cinq et de diviser par neuf, de même donc que des piques de fièvre m'avaient fait confondre les abrutissantes images de la télévision américaine, d'avec la complexité de celles des films de Jean Luc Godard, la fièvre me faisait douteusement comprendre que si des religieuses devaient s'intéresser à mon cas, c'était sans doute que mes affaires étaient mal enclenchées et qu'un trépas prochain n'était pas à exclure. Décidément ces pointes de fièvre ne me valaient rien de bon. Incapable de parler anglais dans ces moments fiévreux, je dis à ces religieuses, en français, tout le bien que je pensais de leur religion sectaire et abrutissante et leur conseillai d'égayer et d'agrémenter leurs opulents rectums serrés, de toutes sortes d'objets oblongs dont l'idée me traversa l'esprit. C'était grossier, mais à vrai dire c'était aussi sans frais puisque les religieuses s'excusèrent et prirent congé, désolées qu'elles paraissaient être de mon incapacité à partager ma difficulté du moment dans la langue de Shakespeare, fût-ce sans dramaturgie excessive, de vraies charognardes. Pour tout dire les meilleurs souvenirs de ce séjour à l'hôpital, écrivons les moins pénibles, furent ces heures emplies de la vacuité où seule la lumière déclinante de fin de journée, qui rehaussait les briques du mur sur lequel donnait la grande baie vitrée de ma chambre d'hôpital, était une indication tangible de temps s'écoulant. De fait le jour j'épiais des heures durant les infinies nuances de rouge brique du mur sur lequel donnait la grande baie vitrée de ma chambre d'hôpital. Je les dénombrais comme d'autres comptent les moutons du sommeil et de ce fait cette énumération contemplative me rappelait avec précision les murs de briques rouges du Nord, tout particulièrement tels qu'ils sont représentés par mon Oncle Michel, dans ses nombreuses toiles de petit format, paysages fidèles du plat pays, de ses corons et de ses maisons de maîtres toutes construites de briques rouges réfractaires et dont la couleur était obtenue par un savant mélange de carmin, de vermillon, d'ocre, de Sienne foncée et d'une pointe de rouge de cadmium. L'absence de routines, l'impossibilité de dater fiablement dans le temps les événements minuscules de cette vie confinée à l'hôpital San Francis d'Evanston dans la banlieue Nord de Chicago, dans l'Etat de l'Illinois aux Etats Unis d'Amérique et, somme toute, l'absence d'entourage, de visites, rendaient possible cette contemplation benoîte des murs de briques rouges et de retrouver l'ambiance embuée des portes fenêtres aux verres dépolis du salon de la maison de mon Oncle Michel à Loos, lesquelles donnaient sur la véranda idéalement éclairée par la lumière du Nord pour la peinture, et ses odeurs d'essence de térébenthine et d'huile de lin mêlées, curieux souvenir du souvenir, mémoire de la mémoire , de ce qui occupait l'esprit, lorsque ce dernier était au plus proche du vide et du vacant, l'esprit vide entierement empli de l'observation minutieuse d'un mur de briques rouges, rendue d'autant plus contemplative et immobile par la fièvre et le sommeil intermittents. Une fois la nuit tombée, le mur était alors une grande masse noire, trouée par endroits de rectangles flous et lumineux, lesquels étaient en fait obtenus du fait de la lumière des chambres voisines, qui dessinaient ainsi des percées lumineuses. La nuit tombée donc, je n'étais plus sur de l'heure qu'il était et je ne parvenais pas à dégager la moindre régularité du ballet coutumier et des passages successifs dans ma chambre du personnel hospitalier, constance qui m'auraient donné quelque indication horaire. Etant par ailleurs nourri par intraveineuse, aucun repas substantiel ne m'était servi, c'eut été de fait une routine aidante. Je me souviens aussi du docteur W entrant triomphalement dans ma chambre, de bon matin, avec le résultat de mes dernières analyses — je me méfie toujours de l'air triomphal des médecins, ces airs contents d'eux-mêmes me rappellent toujours la plaisanterie de l'homme qui se rend chez son médecin, lequel vient de recevoir les derniers résultats des analyses de son patient. LE MEDECIN: — Voilà Monsieur M, j'ai une bonne et une mauvaise nouvelle. MONSIEUR M calmement: — commençons par la mauvaise nouvelle Docteur. LE MEDECIN: — C'est assez fâcheux, vos dernières analyses ont levé tous mes doutes: vous n'avez plus que trois ou quatre mois à vivre. Pis encore vous allez probablement terriblement souffrir. Il n'y a aucun espoir. MONSIEUR M, contenant difficilement son émotion: — Et la bonne nouvelle? LE MEDECIN: — Ma secrétaire est depuis hier soir ma nouvelle maîtresse et c'est un très bon coup — sous le bras qu'il s'empressa de me poser sur la petite tablette roulante enchâssant mon lit, il aurait aussi bien pu me coller sous les yeux le Manifeste du Parti Communiste Chinois, en chinois de surcroit, mais je doute que telle fussent ses lectures, et de m'annoncer, très content de lui, que son collègue et lui-même étaient tombés d'accord sur le diagnostic me concernant: il ne s'agissait a priori plus de SIDA, le paludisme était à exclure, les prises de sang dans le bout des doigts pendant les crises de fièvres s'étaient avérés négatives, restaient l'hépatite virale A et la mononucléose qui se disputaient encore la primeur de leurs recherches soucieuses. Le fait était que j'allais beaucoup mieux — il devenait donc inutile ou presque de savoir de quels maux j'avais souffert — et le docteur W se faisait maintenant une priorité de me redonner l'appétit. Cela faisait effectivement dix jours que je n'avais rien ingéré vraiment, et sept jours que des perfusions, certes nourrissantes, mais certainement pas appétissantes, avaient pris le relais de mon appétence défaillante et palliaient les besoins les plus pressants de mon organisme. Le Docteur W était visiblement ravi, je le découvrais de fait sous un nouveau jour tant jusqu'à présent son impuissance et son ignorance vis à vis de mes symptômes semblaient le tenir en échec, et lui donnaient grise mine, partageant en cela avec son patient un air fatigué et le même teint délavé. Ravi donc, il m'annonça jovialement qu'il avait donné des instructions particulières à la cuisine de l'hôpital, me promettant des nourritures qui me feraient de nouveau envie, des sucreries même, je finissais moi-même par retrouver le sourire. De fait un quart d'heure après la visite matinale du Docteur W, la porte de ma chambre s'ouvrit sur une plantureuse infirmière noire — rien à voir avec l'infirmière en question plus haut, sèche comme un coup de trique — toute de liquette rose vêtue, un sourire agréable et enjoué aux lèvres — à croire que pour cela aussi le docteur W avait laissé des consignes très précises — et devant une poitrine débordante de générosité, elle tenait un plateau sur lequel trônait, seule, une assiette dans laquelle une montagne de gélatine, coupée en petits cubes, de toutes les couleurs, tremblait, épousant en cela le déhanchement somme toute assez spectaculaire de mon infirmière abondante. Elle posa cette taupinière de gélatine frémissante sur ma tablette roulante, enchâssant mon lit, me souhaitant un bon appétit très chantonnant et puis, s'éclipsa, dans le même mouvement pendulaire de ses fesses énormes frottant l'une contre l'autre. Je restai seul devant mes cubes de gélatine sucrée qui tremblotèrent encore longtemps. Mieux que multicolore, cette montagne de cubes de gélatine était colorée dans un surprenant dégradé de couleurs, les couleurs de l'arc en ciel, avec la part belle faite aux verts et aux roses. Je considérai cet amalgame dégradé et pensai sans faim aux assemblages de détritus de plastique colorés du sculpteur anglais Tony Cragg, et concentré sur l'aspect plastic de la gélatine, je finis par rendre tout à fait, avant même d'avoir pu porter la moindre bouchée de gélatine à ma bouche. Le souvenir nauséeux de cette gélatine demeurait aux bords de mes lèvres lorsqu'enfin une jeune fille chinoise, apparemment timide et très gênée, s'enquit de ce que je voulais. Son anglais était encore plus imprécis que le mien, puisque dans un sourire timide et gêné elle me demanda What you want please? (quoi vous voulez, s'il vous plaît?) Ce à quoi j'avais résolu de répondre simplement en expliquant que mon foie ( liver en anglais — mais je présumai sans mal à sa phrase de bienvenue maladroite, et donc gauche, qu'un tel vocabulaire n'était sans doute pas disponible pour la jeune femme chinoise, moi-même je n'avais appris ce mot que très récemment dans les circonstances que l'on devine — aussi d'un geste large je me barrais le flanc droit ) était douloureux suite à une maladie dont je ne précisais pas la nature — hépatite virale, en anglais hepatitis aurait sûrement fait le même effet que foie, en anglais liver — et que je souhaitais donc un grand bol de soupe avec quelques vermicelles, des légumes et peut être quelques morceaux de viande et surtout aussi peu de graisse que possible. La jeune femme ne nota rien — pas davantage qu'elle ne m'avait proposé de menu — et disparut en s'inclinant poliment. Je repris le cours de mes rêveries, cette fois ci motivées par le spectacle animé de la rue très passante sur laquelle donnait la grande baie vitrée de cette modeste cantine. Je passai donc d'une idée à l'autre, plaisante gymnastique de l'esprit, que j'affectionnais beaucoup lorsque mon esprit vint à errer et qu'il s'arrêtât sur une image plus saillante qu'une autre, et de là d'essayer de retrouver le point de départ de ma rêverie. Ce n'était en fait, pas tant le point d'origine d'une telle pensée qu'il était intéressant de retrouver, mais le cheminement, de saut de pensée en saut de pensée, que le rêve éveillé empruntait pour joindre ses deux bouts. Deux idées qui, en dehors du chemin tortueux qui finissait pas les relier, n'avait en général rien à voir l'une avec l'autre. Ainsi de repenser à l'amalgame détonnant des images de la télévision lors de mon séjour à l'Hôpital San Francis d'Evanston, Etat de l'Illinois aux Etats Unis d'Amérique, et de leurs similitudes un peu capillo-tractées d'avec les films de Jean-Luc Godard, j'en étais arrivé à remarquer que ce n'était que très récemment que j'avais appris qu'un violoncelle et une contrebasse étaient accordés différemment. L'un à la quarte, l'autre à la quinte. Je ne sais d'ailleurs plus qu'elles avaient été les différentes étapes qui avaient fait se rejoindre ces deux considérations apparemment étrangères en tous points. La chose était que cette faculté de l'intelligence, comme ça, de voyager d'association de pensée en association de pensée, était l'objet à la fois de mon admiration, de mon étonnement presque enfantin, mais aussi de moments ludiques inoubliables pour parcourir dans les deux sens ces lacets délectables. Car une chose était certaine, d'aller de la pensée A à la pensée B était une chose merveilleuse, mais plus appréciable encore, était le chemin du retour, de la pensée B à la pensée A, la vérification, qui consistait à faire repasser le songe dans ses propres pas. Une chose aussi m'étonnait, qui voulait que toutes les différentes réflexions, qui jalonnaient ces déambulations mentales, étaient extrêmement fugaces, en effet il était très difficile, sinon impossible, de s'arrêter sur un raisonnement particulièrement plaisant ou ingénieux, sans courrir le risque immédiat de perdre à jamais le fil ténu, fil d'Ariane fictif, auquel je m'étais accroché pour parcourir le bout de chemin déjà arpenté. De plus, si l'une de ces images mentales donnait l'envie de s'y arrêter, par son caractère attrayant, sacrifiant ainsi toute une cascade de pensées, cette image qui m'avait fait m'interrompre perdait également beaucoup de sa saveur, une fois extraite de sa généalogie d'ancêtres et de descendances. J'avais d'abord envisagé que le plaisir de la redécouverte du chemin parcouru, et de son retour de vérification, étaient tels qu'en le sacrifiant à une seule pensée, on ne pouvait s'empêcher d'avoir du remords d'avoir abandonné pareille promenade, conférant ainsi au trait d'esprit isolé, celui sur lequel je m'étais, à regret, arrêté, un arrière goût d'amertume qui tuait la saveur première de la rêverie, un peu comme un vin bouchonné venait à causer de pareilles déceptions. En particulier un Bordeaux au tanin prometteur. J'avais une fois tenté, m'accordant mal de devoir abandonner, en si bon chemin, d'aussi plaisants desseins, d'écrire sur un morceau de papier des mots-clés au fur et à mesure de mon parcours. J'avais d'abord accueilli avec bonheur que le choix et l'inscription de ces mots-clés, qui devaient ensuite me permettre de ré-explorer celles des pensées qui m'avaient le plus plu, chemin faisant, ne gênait en rien la vélocité nécessaire pour retrouver toutes les petites mailles de mon retour en arrière, ces mots-clés s'étaient en fait même montrés d'un grand secours pour le trajet retour, le rendant plus souple, et de ce fait plus loisible encore. Je fus cependant déçu, mon aller-retour accompli, de ne pouvoir retrouver que très partiellement les spéculations que les mots-clés, finalement, définissaient assez mal. Une chose était certaine, la mémoire n'était pas véritablement vectrice de plaisir, qui au mieux, emmoussait des images, qui perdaient de ce fait beaucoup de leur arôme, au pire, les tuant en leur faisant perdre tout leur sens. Les rêveries de masturbation en étaient l'illustration parfaite, je me donnais bien davantage de plaisir et d'agrément en pensant à une femme avec laquelle je n'avais pas partagé l'intimité, qu'en me remémorant les moments tendus que j'avais de fait passés avec une autre. À bien y réfléchir, dans les deux cas, ça demandait un grand effort de concentration, dans le premier cas pour donner corps à des images rêvées, dans le deuxième pour maintenir la pérennité de sensations dont le souvenir ne faisait que s'estomper. Dans les deux cas, ce qui était commun, finalement, c'était les positions et les pratiques envisagées. Passons. En fait la mémoire aussi pouvait procurer un certain nombre de sensations tout à fait satisfaisantes. De fait, considérant une mouche immobile sur un carreau, à quelques centimètres du bord de la vitre, je trouvais très agréable que me revienne en mémoire l'axiome de géométrie plane qui stipule que par tout point donné du plan il est possible de faire passer une et une seule — souligner le UNE ET UNE SEULE — droite parallèle à toute autre droite du plan et qui passerait par ce point donné. Mot pour mot. Je pouvais comme ça, concevoir une foule d'exemples de pensées allant de pensées en pensées, sans même y penser, de choses sans rapport apparent mais qui cependant s'enchaînaient avec facilité, reliées qu'elles étaient par un maillon fin, invisible presque. Comme de me rappeler de nombreux noms des personnages de d'Au Bord de l'Eau de Shi Nai-an Luo Guan Zhong, An Tao-ch'üan, Hu-yen Cho, Pai Sheng, Chin, Ku, Kuan Shang, Ts'ao Cheng, Ch'aï Pao Hsü, Li Chün, Ts'aï Fu, Ch'ao Kai, Han T'ao, Pei Hsüan, Li Kun, Tung P'ing, Tu Ch'ien, Tu Hsing, Hsieh Chen, Sung Kung-ming, Ch'en Ta, Tai Tsung, Teng Fei, Kung-sun Sheng, Hou Chien, Ts'aï Ch'ing, Huang Hsin, Chiang Ching, Chin Ta-chien, Wu Sung, K'ung Ming, Lei Heng, Li K'uei, Hao Szu-wen, Li Yün, Tuan Ching-Chu, Liu T'ang, Huang-fu Tuan, Lu Ta, Lu Chün-yi, Ma Lin, Meng K'ang, Chang T'ien-shou, Mu Hung, Ou P'eng, Chu T'ung, P'an Jui, Ch'in Ming, Ting Te-Sun, Juan, Shan T'ing-kuei, Hua Jung, Chu Wu, Kung Wang, Shih Chin, Chang Ch'ing, Li Chung, Shih Ch'ien, Chiao T'ing, Sung Wan, Sun Hsin, T'ang Lung, Lü Fang, Chou T'ung, T'ao Tsung-wang, T'ung Meng, Li Li, T'ung Wei, Wang Ting-liu, Wu Yong, Hsiang Ch'ung, Li ying, Hsiao Jang, Li Ch'ung, Hsieh Pao, Hsü Ning, Hsüeh Yung, Yen Ch'ing, Ling Chen, Yen Ch'ing, Suo Ch'ao, Yen Shun, Kuo Sheng, Sun, Yang Ch'un, Sun Li, P'eng Ch'i, Yang Lin, Mu Ch'ün, Yang Hsiung, Wang Ying, Yang Chih, Yü Pao-szu, Shih Hsiu, Yüeh Ho, Chang Heng, Shih Yung, Chang Shun, Chu Fu, Hsüan Tsan, Wei ting-guo, Chu Kuei, Tsou Jun, Tsou Yüan, d'avoir encore bien en tête la description maniaque de la progression lente et pleine de de détours d'une scutigère sur un mur dans la Jalousie d'Alain Robbe Grillet, le début d'une variante Najdorf 1.e4 c5 2.Cf3 d6 3. d4 cd 4.CXd4 Cf6 5.Cc3 a6, me souvenir du petit bonnet de laine ridicule d'Heidegger sur une photographie en compagnie de sa femme, pouvoir encore spéculer sur les rapprochements entre l'évolution de la représentation de l'homme dans l'espace dans l'histoire de la peinture, , et l'évolution des connaissances mathématiques et scientifiques aux mêmes périodes, comprendre, une compréhension partielle, les tenants et les aboutissants de la musique dodécaphonique, connaître toute une batterie de Monsieur et Madame Choncé-Mieuquin ont un fils qui s'appelle Denis, raisonner sans mal la rupture de Jasper Johns d'avec l'Expressionnisme abstrait américain des années cinquante — Jasper Johns, au contraire des peintres expressionistes abstraits, était un peintre de la préméditation qui peignait par exemple un fond jaune citron sur une toile destinée à recevoir une de ses cibles, motif récurrent et éminemment figuratif, de couleur verte et qui de ce fait s'appuyait sur le fond jaune qui saturait le vert — et savoir que le vrai nom de Molière est Jean Baptiste Poquelin et que le Mont blanc culmine à 4807 mètres d'altitude. Du violoncelle accordé à la quinte et de la contrebasse accordée à la quarte — pas facile dans ces conditions pour ces deux-là d'accorder leur violon — aux 4807 mètres du Mont Blanc il n'y a, par la rêverie, qu'un pas. Je descendais en toute hâte les 4807 mètres du Mont Blanc, lorsque la jeune femme m'apporta un splendide bol de soupe, en fait une grande assiette très évasée, remplie à ras bord d'un bouillon limpide dans lequel baignaient une poignée de vermicelles, quelques morceaux de boeuf bouillis, du soja, des oignons en rondelles, à peine saisis, des carottes en bâtonnets, deux touffes de brocolis et en remuant cette soupe merveilleuse, du fond monta la couleur brune d'un assaisonnement à la sauce de soja et au nioc-man. La soupe était bouillante et je la bus, tandis qu'elle était encore brûlante, à petites lampées timorées, pour la finir goulûment , dans le vacarme de déglutitions peu discrètes. Je m'essuyais les lèvres lorsque la jeune femme reparut me demandant si tout allait bien. Je lui assurais que cette soupe faisait tout à fait mon bonheur et je lui demandais combien je lui devais. Elle parut ne pas comprendre. Je sortis ostensiblement mon porte-monnaie avec des gestes poussés, théatraux, pour mieux me faire comprendre, lui demandant combienHow much, en exagérant également ma diction articulée. Elle était vraiment très hésitante, comme interdite. Je fus gagné par un sentiment déplaisant de gêne épaisse, qui ne donnait aucun signe de vouloir se dissiper bientôt, j'allais jusqu'à me demander si elle ne comprenait pas ce que je lui demandais rééllement de travers et je devins très soucieux de cette méprise granndissante entre nous. J'insistais que cette soupe devait bien figurer au menu. Elle me répondit, en souriant, faisant ainsi tomber d'un seul coup les brumes de la gêne opaque qui s'épaississait entre elle et moi, elle me répondis donc que je n'étais pas dans un restaurant, pas même dans un cantine ni dans un boui boui. Je réalisai finalement mon impair, j'étais vraisemblablement entré dans les locaux d'une petite association de quartier, dont j'aurais été, même maintenant, réalisant m'être pareillement fourvoyé, bien en peine de définir la raison d'être, puisque toutes les inscriptions, sur tous les panonceaux de la petite salle, à la large baie vitrée donnant sur une rue très passante du quartier chinois de San Francisco, toutes ces inscriptions donc, étaient bien sûr en chinois. Je dus beaucoup insister pour laisser à la jeune femme chinoise un billet de cinq dollars pensant ainsi la défrayer le plus équitablement possible de ma bévue. Je ne sus jamais quelle était effectivement la raison d'être de cette modeste association de quartier, aux locaux modiques, dans lesquels de vieux messieurs chinois venaient s'asseoir à des tables en formica roses et lisaient dans le calme des journaux noircis par des colonnes grasses de caractères chinois. Je ne compris jamais davantage d'où venait l'excellente soupe au boeuf bouilli et aux vermicelles, qui l'avait cuisinée et si, par ailleurs, d'autres que moi avaient ici coutume de prendre leurs repas dans cet exigu local. Je n'ai jamais dîné d'une meilleure soupe.

Chapitre suivant