Quand mon ami chinois Liu Sian venait à Paris, il aimait beaucoup que nous allions jouer au ping pong sur les tables en ciment poli du Parc de Choisy dans le treizième arrondissement de Paris. Nous avions découvert ces tables ensemble dès la première visite de Liu Sian à Paris, tandis que Liu Sian avait exprimé le désir de voir la monumentale sculpture de Richard Serra intitulée Clara Clara, laquelle bien qu'elle fût pensée et élaborée pour figurer dans le jardin des Tuileries dans l'alignement exact du Louvre, de la Concorde, des Champs Elysées, de l'Arc de Triomphe et de l'Arche de la Défense, curieusement, était-ce la sculpture elle-même ou Richard Serra lui-même qui étaient tombés en délicatesse avec la Mairie de Paris?, cette sculpture, donc, avait finalement été transférée dans le Parc de Choisy dans le treizième arrondissement, emplacement qui à mon sens ne lui convenait pas du tout, enfin certainement pas avec la clarté qui l'avait vue naître dans l'alignement déjà mentionné. Liu Sian avait finalement montré assez peu d'intérêt pour la sculpture de Richard Serra, mais en revanche s'était passionné pour les tables de ping pong en ciment et leur filet grillagé d'aluminium. Comme il m'avait demandé si je savais jouer au ping pong et que j'avais répondu par l'affirmative, il s'était mis en tête de trouver un magasin de sport, toutes affaires cessantes et de se munir de raquettes et de balles de ping pong. Cela tenait véritablement du caprice. Nous trouvâmes finalement ce matériel, indispensable à la réalisation du caprice de Liu Sian, et jouâmes deux bonnes heures, pour le plus grand plaisir de Liu Sian et ma plus complète exaspération, tant les tables en ciment ne convenaient pas du tout à mon jeu fait d'effets coupés et rétroactifs, lesquels imprimés sur la balle perdaient tout leur effet, pour ainsi parler, dès que la balle rebondissait sur la table en ciment avec un son presque inaudible, comme amortie, pas du tout le crépitement habituel et répétitif d'une balle de ping pong sur une table en bois, crépitement parfaitement addictif pour les joueurs, mais qui donne immédiatement sur les nerfs de toute personne non concernée par la partie. Comme Liu Sian faisait montre de prodigieux réflexes, les conditions médiocres de jeu, le vent pour beaucoup, bien qu'il fût léger et pas très constant, pollua vraiment notre partie, toujours pour accentuer mon exaspération frustrée de cette partie que je peinais à faire tourner à mon avantage et, de fait, Liu Sian sortit toujours vainqueur de ces parties. Et puis pour ajouter à cette humeur maussade, le square de Choisy est attenant à cette portion de la rue de Tolbiac entre l'avenue d'Ivry et la rue du Château des Rentiers, quartier dans lequel j'avais vécu une drôle d'inexistence pendant deux ans avec ma future ex-femme. J'étais donc toujours passablement irrité par la perspective d'une incartade dans ce quartier, dont le souvenir était délicat et malaisé pour moi. D'ailleurs pour nous rendre au square de Choisy, nous avions marché dans la rue de Tolbiac et étions passés sous les fenêtres du 79, rue de Tolbiac, cette adresse qui avait tôt fait de faire resurgir en surface ces maints souvenirs encombrants et pénibles. De fait nous avions emménagé, ma future ex-femme et moi, dans cet appartement exigu en janvier 1992. A l'époque je travaillais de nuit, et peut-être trois mois après notre emménagement dans cet appartement claustrophobe du premier étage, des travaux de voirie commencèrent littéralement sous nos fenêtres. Le chantier qui venait de s'installer sous nos fenêtres creusait un trou immense, par lequel des grues gigantesques descendaient des bulldozers et des équipements aux formes alembiquées, des enchevêtrements de cylindres, de parallélépipèdes, de cables, de manettes, de boutons de commande, de compteurs, de consoles, d'axes, de segments, de puissants verrins, de pistons huilés, d'axes télescopiques, de cabines épaissement grillagées, de conduites, de protections rayées de jaune et de noir, tout ce matériel affrété par des camions aux plate-formes surdimensionnées qui occupaient la largeur entière de la rue de Tolbiac, tout ce matériel, donc, était destiné au forage de la nouvelle ligne de métro, la ligne Météor. Le chantier s'installait donc pour durer, tandis qu'avec lui le désordre promettait de s'installer durablement dans ma vie. Les marteaux-piqueurs crépitaient d'assez bon matin, tandis que je venais à peine de me coucher après ma nuit de travail. Je ne fermais donc jamais tout à fait l'oeil et la fatigue finit par prendre littéralement possession de moi. Mes nerfs pareillement écorchés finirent par céder en de nombreuses occasions, et non des moindres puisque bien souvent ils lâchaient tandis que ma future ex-femme et moi polémiquions sur les coutumiers détails sordides de notre existence, confinée avec dureté presque, dans l'étroitesse du minuscule appartement de la rue de Tolbiac. Pour parfaire tout à fait le tableau de cet appartement lilliputien, la plupart de ses murs étaient couverts de lambris, les murs épargnés par cette frisette totalitaire, étaient, quant à eux, tapissés de papier peint aux motifs non moins rabâchés et obsédants que les noeuds des lambris. Les murs paraissaient chaque jour se ramasser sur nous, le couloir, surtout lui, ne nous permettait plus de marcher de front, c'était du moins l'impression irrespirable qu'il me donnait. Tout m'étouffait. On parle souvent de l'impétuosité des crues, on ne parle jamais de la brutalité des berges qui contiennent les crues. Cet appartement contenait, à l'image d'un faitout plein à craquer de vapeur comprimée, toute la démesure et le déchaînement dont ma future ex-femme et moi étions capables. Je me rappelle d'un soir où elle avait dépassé les bornes, m'insultant et me battant, je l'avais saisie par les cheveux et jetée hors de l'appartement — mon lecteur lèvera peut-être les yeux au ciel, se plaignant qu'une fois de plus je vais parler d'épisodes colériques et de démêlées houleuses entre ma future ex-femme et moi mais c'est à regret que je le fais à nouveau, la rengaine de tout ceci me peine autant qu'à mon lecteur, mais enfin nos heurts étaient si fréquents, journaliers, qu'il me parait donc impossible de parler du quotidien d'alors, avec fidélité, sans mentionner le caractère ressassé de ces conflits qui n'étaient pas sans rappeler, dans leur répétition, les affres du papier peint. En effet comment passer sous les fenêtres du 79, rue de Tolbiac, et voir le plafond et les murs de la cuisine couverts de lambris, sans penser à ce vendredi soir où après l'avoir jetée sans ménagement dans l'escalier, je m'enfermai tout à fait et décidai de m'en prendre vraiment à ces putains de lambris qui avaient juré ma perte. Je fis valdinguer tout ce que je trouvais dans la cuisine, pour me mettre en jambes en quelque sorte, et puis je finis par jeter mon dévolu sur tous ces placards confectionnés en lambris. Tandis que je démolissais méticuleusement notre appartement, ne parvenant pas en cela à calmer mes nerfs, je fus interrompu dans ma tâche par la sonnette, j'ouvrais sans y penser et deux policiers en uniforme bleu nuit, entrèrent — vous savez c'est très étrange deux policiers dans votre salon, disons que c'est tout à fait inattendu — ils avaient des mines penaudes et surprises. Je ne cherchais pas à éclaircir qui les avait fait venir, un voisin bien pensant, ne pensant donc pas à mal ou ma future ex-femme. En revanche je tenais à leur expliquer le pourquoi de leur visite: je leur expliquais qu'ils avaient sous les yeux un homme à cran — ce qui sans grand sens de l'observation devait littéralement sauter aux yeux — qui avait préféré ce soir détruire son intérieur, plutôt que de rendre les coups et les insultes de sa future ex-femme — encore que je suis certain que sur le coup je ne devais pas exprimer les choses avec une telle clarté, surtout au sujet de l'état civil en devenir de ma future ex-femme, qui à l'époque était toujours ma femme, et nous n'envisagions pas, de fait, de modification à notre situation de famille, nous en avions vu d'autres, on ne change pas une équipe qui gagne et d'autres raisonnements du même tonneau. Les deux policiers m'offrirent de bons conseils et des numéros de téléphone, je me demande même si l'un d'eux n'avait pas sur lui précisément la brochure appropriée, celle la plus adaptée pour la situation, surprenant à-propos si l'on considère que ces îlotiers avaient sur eux justement l'opuscule idoine pour un homme-victime-de-violence-conjugale - en - proie - à - des - pulsions - suicidaires - et - plus - généralement - encore - souffrant - d' - une - dépression - nerveuse - somme - toute - assez - caractérisée, et s'ils étaient tombés sur ma future ex-femme, auraient-ils eu sous la main, la brochure pour femme - hystérique - et - violente - pathologie - héritée - d'une - enfance - saccagée - par - la - violence - sexuelle et si j'avais souffert d'alcoolisme, ou ma future ex-femme de toxicomanie, ou moi d'une tumeur à la prostate, et ma future ex-femme de digestions difficiles chroniques, ces hommes auraient ils eu sous la main précisément la petite documentation ad hoc avec tous les numéros de téléphone pertinents qui nous auraient mis en relation avec d'autres personnes, souffrant tout comme nous, d'agressions verbales dans le cadre du travail , du bruit , et notamment du bruit de nos voisins, de difficultés respiratoires, de surendettement, de chômage, d'harcellement sexuel, toujours dans le cadre du travail, d'impuissance ou de frigidité, de problèmes de dos notamment dans la région lombaire et pour être plus précis au niveau L5-S1? Non il n'y avait pas de doute, ces hommes en uniforme bleu sombre, donnaient l'impression d'avoir été bien préparés et équipés pour ce type de mission. Nous faisions en quelque sorte salon dans notre salon, lequel était tout à fait dévasté, un des îlotiers commentant qu'il y avait de nombreuses toiles abstraites sur les murs de notre appartement, le ton était tout à fait courtois au milieu des décombres. Je ne me souviens plus des îilotiers prenant congé, si ce n'est que l'un d'eux employa une formule de politesse surannée qui disait bien la courtoisie de ces hommes et leur bonne volonté chaleureuse. S'en suivit une période de dépression navrante pour moi, avec ce qu'il est commun d'appeler des pulsions suicidaires. Un soir je m'effondrais tout à fait et sentis que l'allai lâcher prise vraiment et accèder à ces compulsions nocives et tentantes d'en finir, aussi je demandai à ma future ex-femme de me conduire à l'hôpital le plus proche, il se trouvait justement une clinique dans la rue Ponscarme juste derrière chez nous. Il était assez tard et nous sonnâmes à l'interphone, une voix inhospitalière — un comble pour l'interphone d'une clinique — nous demanda : c'est pour quoi? Ma future ex-femme eut toutes les difficultés du monde à convoquer son médiocre français pour décrire, avec un tant soit peu d'exactitude, mon état mental du moment et ses fameuses pulsions suicidaires. Dans un de ses raccourcis coutumiers, avec son accent américain, elle répondit: c'est pour un suicide, la voix de l'interphone se fit hésitante et par là-même plus aidante, mais néanmoins incrédule: mais ici, c'est une maternité. C'était bien là tout le désordre de mon existence que de vouloir s'achever là où d'autres commencent la leur. Peu de temps après, j'entamais une psychanalyse avec le Docteur Z. De même au retour de notre partie de ping pong Liu Sian et moi étions passés sous les fenêtres du cabinet de psychanalyse du Docteur Z, dans la rue Jeanne d'Arc, dans le triezième arrondissement de Paris. Je ne pouvais alors m'empêcher de lever les yeux aux fenêtres du troisième étage de cet immeuble modeste, fenêtres dont les voilures étaient tout à fait opaques des lamentations sempiternelles qui s'y déroulaient incessamment, et de revoir en songe l'épouvantable tapisserie abstraite sur le mur du fond du cabinet de psychanalyse du Docteur Z. Me remémorant les teintes et la composition exécrables de ce tableau, je repensais à ces heures de fausse vacuité que j'avais passées allongé sur le lit bas qui faisait office de divan dans le cabinet de psychanalyse du Docteur Z. A vrai dire je ne m'étais pas allongé sur le divan dès le début de mon analyse. J'avais d'emblée prévenu le docteur Z que j'y rebutais tout à fait, il n'avait fait aucune objection et c'était donc en tête à tête par delà son très beau bureau — un meuble anglais de pin au vernis mat et incolore, patiné, très sobre qui faisait l'effet d'un volume parallélépipèdique-rectangle dépouillé, posé, comme échoué, au milieu de la pièce — en tête à tête donc, le bureau nous séparant, les séances d'analyse prenaient l'allure de véritables discussions d'employé à patron, les yeux dans les yeux. Par la suite, je fus opéré d'une hernie discale au niveau L5-S1, et durant ma convalescence la position assise m'était tout à fait proscrite, aussi le docteur Z me proposa de m'allonger sur le divan, tandis que lui s'asseyerait comme à mon chevet. L'habitude fut prise et même pire, le Docteur Z en profitait sournoisement, c'était de bonne guerre je suppose, pour, à chaque séance, pousser un peu plus loin son fauteuil, chaque fois un peu plus vers la tête du divan, pour finir tout à fait derrière moi, ce qui doit sûrement être connu en psychanalyse comme la position classique. Le divan était donc une sorte de lit bas, recouvert d'un dessus de lit en velours ocre. Pour ce qui était de la tête, le Docteur Z proposait plusieurs solutions, un coussin carré qu'il faisait passer sous le dessus de lit, puis il déposait un mouchoir blanc, d'une blancheur irréprochable d'ailleurs, au dessus du renflement du coussin, soit il proposait de ne pas mettre de coussin, mais juste un mouchoir blanc, solution que j'essayais la première fois mais que je ne trouvais pas très confortable, parce que j'avais le sentiment que ma tête s'enfonçait tout à fait dans le divan — désagréable impression que celle de ma tête, et des pensées qu'elle contenait, s'enfouissant dans le divan de psychanalyse du cabinet du docteur Z et par là-même courant le risque fictif d'une contagion d'avec les peurs, les angoisses, les préoccupations soucieuses, les pensées pesantes, les névroses et les psychoses peut-être même, des autres patients du docteur Z, pareillement enfouies dans le divan — soit la troisième solution que je finis par adopter dès la deuxième séance étendu, un parallélépipède rectangle allongé d'une section de douze centimètres à peu prés, assez ferme et recouvert d'une mousse qui cependant n'amortissait qu'imparfaitement la fermeté de l'objet, en cela le docteur Z me proposa trois parallélépipèdes différents, d'une fermeté croissante, le troisième était une section de bois, du tek , un bois donc dur, solution que je finis par adopter. Appuyée sur la section carrée de bois, ma tête pesait de tout son poids, ce qui était loin d'être confortable bien sûr, mais produisait en revanche une très agréable impression de vertige lorsque je me relevais en fin de séance. Ce qui m'étonna beaucoup aussi pendant cette analyse, c'était comment le contenu même de l'analyse, et notamment lorsque le docteur Z m'encouragea à parler de mes rêves, comment le contenu même de l'analyse, donc, influait sur mes rêves. Ainsi, de même qu'il est courant de rêver que l'on rêve, je rêvais fréquemment de parler de mes rêves et notamment de celui qui était en train de se produire, allongé sur le divan du cabinet de psychanalyse du Docteur Z, la tête appuyée sur la section carrée de tek. Et je finissais bien sûr par parler de ces rêves, allongé que j'étais vraiment sur le divan, la tête sur le tek, image qui finit par se reproduire donnant l'illusion de l'infini comme l'illustration célèbre des boîtes de camembert de la marque Chaussée aux moines, représentant un moine jovial tenant une boîte de camembert sur laquelle il était lui-même représenté tenant une boîte de camembert, sur laquelle il était lui-même représenté tenant une boîte de camembert, sur laquelle il était lui-même représenté tenant une boîte de camembert, au troisème niveau de cette mise en abîme, la représentation devenait indéchiffrabe à l'oeil nu, et, enfant, à ma grande déception, l'examen de l'image à la loupe donnait à voir les limites immédiates de cette illustration. Parmi les rêves pollués par les séances de psychanalyse avec le docteur Z, il y eut aussi le rêve éprouvant de la décapitation. Dans ce rêve, les autres patients du docteur Z et moi-même formions une queue pour, littéralement, passer dans son bureau, c'est à dire que le parallélépipède de pin s'ouvrait par le haut, tel un coffre, qui contenait une machinerie infernale avec de grandes lames de scies circulaires dont on entendait le miaulement, même quand le couvercle du parallélépipèdeétait rabattu , la stridence des lames rotatives couvraient mal les cris d'épouvante et de douleur des suppliciés, la tête était d'abord décapitée et rejetée hors du parallélépipède par le côté, elle tombait dans le panier en oseille dans lequel le Docteur Z jetait, à la fin de chaque séance, les mouchoirs blancs sur lesquels ses patients posaient leur tête en s'allongeant sur le divan, puis le reste du corps était haché menu. C'était là un rêve dont nous eûmes l'occasion de parler en séance et de l'analyser mais qui perdura cependant dans mes nuits sous sa forme mise en abîme, c'est à dire que plusieurs nuits consécutives je rêvais d'être allongé sur le divan de psychanalyse, parlant du rêve où j'étais allongé sur le divan de psychanalyse, parlant du rêve où j'étais allongé sur le divan de psychanalyse, parlant du rêve où j'étais allongé sur le divan de psychanalyse, parlant du rêve où j'étais allongé sur le divan de psychanalyse, parlant du rêve où je faisais la queue avec les autres patients du docteur Z, pour être supplicié par son parallélépipède infernal. En fait ce rêve, dans sa forme initiale, sa première génération, associait deux angoisses, la première, celle de la psychanalyse elle-même et notamment ce que je ressentais comme une véritable dissection intrusive de mon inconscient, je me faisais souvent cette réflexion amusée que le Docteur Z était comme les chats, il s'attaquait à la tête, curieuse analogie tant il était délicat d'imaginer le docteur Z, dans ses pantalons à pince de velours cossu et ses pulls à cols roulés beiges, faire le dos rond, cracher et sortir ses griffes — je reprochais, de fait silencieusement, au Docteur Z de ne jamais s'intéresser plus que cela à toutes sortes de symptômes physiques, la fatigue abrutissante notamment, dont je souffrais, mais et de n'avoir d'égard et de considération que pour mes divagations sans suite, la tête, il n'y avait que la tête qui l'intéressait — la deuxième angoisse, celle d'attendre son tour dans une queue. Et de fait au terme d'efforts de mémoire encouragés par le docteur Z, je finis par me remémorer un incident lointain de mon adolescence, un cours de gymnastique au lycée où mes camarades de classe et moi devions passer les uns derrière les autres à différentes épreuves, l'une d'elle consistant, à s'accroupir, se saisir d'haltères qui étaient somme toute assez ridicules par rapport à celles qu'on voit soulevées par de petits bonshommes tassés dans des concours d'haltérophilie, mais quand bien même ces haltères paraissaient maigrelettes, peu de mes camarades parvenaient à les soulever de terre sans commettre des efforts un peu au delà d'eux-mêmes. Mes camarades et moi même avions tous en horreur cet exercice dont je compris plus tard, avec le recul et une meilleure compréhension de certains travers de la nature humaine, qu'il était seulement modestement destiné à notre développement musculaire, mais bien davantage orienté vers le plaisir sadique du professeur d'éducation physique et sportive, qui se régalait intérieurement de contempler ces adolescents maigrichons et dégingandés, peiner de façon aussi humiliante. Deux de mes camarades restaient encore à passer avant que mon tour ne vienne et je sentais déjà mon estomac se nouer, confiant que j'aurais droit à une double rasade de quolibets de la part du professeur d'éducation physique et sportive, qui ne manquerait pas de souligner ce qu'il prenait pour une particule dans mon nom de famille, Monsieur DE Jonquaiire, comme il disait toujours. Mes boyaux se tordirent tant et si bien que des gaz finirent par descendre vers mon rectum et je serrais les fesses du mieux que je puisse pour les contenir. Arriva mon tour, DE Jonquaiire, je m'accroupis, respirai profondément et tentai de soulever l'haltère d'un seul coup sec, mais las, mon sphincter m'abandonna en si bon chemin et je me répandais en un pet tonitruant et foireux et une fort belle chiasse que je sentis immédiatement couler dans l'aine, sous les fous rires mal contenus par mes camarades et le sourire goguenard ( et un peu extatique ) du professeur d'éducation physique et sportive. Mais ce n'était pas tout. Cet épisode, contrairement à ce que j'aurais bien voulu croire n'était en soi pas entièrement responsable de mon aversion pour ce qui était de faire la queue, comme le montra la séance d'analyse suivante. De fait les trente minutes imparties pour la séance d'analyse étaient écoulées et nous remîmes à la prochaine séance d'éclaircir cet épisode et ses peurs relatives. Pour cette raison, j'eus plusieurs fois l'occasion entre ces deux séances de psychanalyse de rêver d'être allongé sur le divan de psychanalyse et de raconter l'épisode de la diarrhée subite en cours de gymnastique. Et chaque fois le rêve se terminait de la manière la plus humiliante qui soit, soit j'entendais le Docteur Z se gondoler de rire, un rire d'adolescent attardé, gras et imbécile, celui de mes camarades de classe. Une autre fois je me retournais et derrière le divan de psychanalyse, je vis mon ancien professeur d'éducation physique habillé en porte-jarretelles rose tyrolien et se masturbant en écoutant mon récit. Et une dernière fois que je fis ce rêve idiot, lorsque je me retournais tous mes camarades de classe étaient là dans mon dos, pouffant de rire, tandis que bien sûr je sentais cette sensation chaude et odorante me parcourir l'intérieur de la cuisse. Enfin vint le jour de la séance suivante, sans doute la seule des séances de cette longue psychanalyse que j'avais attendue avec pareille impatience. A peine entré je m'allongeais prestement sur le divan et je crois que le Docteur Z n'eut pas tout à fait le temps de s'asseoir dans son fauteuil, tandis que j'étais déjà allongé et parlais de la scène de la diarrhée subite qui n'avait cessé d'hanter mes nuits. Le docteur Z n'était pas encore assis dans son fauteuil que je l'entendis dire monsieur De Jonckheere, le fait de faire la queue, cela vous angoisse, non? Le Docteur Z parlait très peu, en général il semblait éviter tout future particulièrement les remarques où il aurait à parler de ma ex-femme, parce qu'il était incapable de prononcer son prénom, C — oui ma future ex-femme s'appelait C, et en le notant je remarque comment cette initiale aurait été plus commode à utiliser plutôt que de devoir préciser systématiquement ma future ex-femme — sans buter lamentablement sur le phonème th de la langue anglaise, comme nous avons la même difficulté avec les noms des personnages de Dostoïevski ou de Shi Nai-An-Luo Guan-Zhong . Non, décidément, le Docteur Z parlait très rarement, de toute façon le peu qu'il disait ne m'intéressait pas souvent — il m'est arrivé fréquemment de douter de la compétence du Docteur Z pour cette parole rare — mais cette fois la remarque du Docteur Z avait un à-propos cinglant. J'étais abasourdi par la justesse de son observation, toute à ma surprise, stupéfié, je vis en songe une image très ancienne, enfouie dans le tréfonds de ma mémoire et qui resurgit fugitivement mais très nette. Cette image était une gravure ou plutot une aquarelle dans des tons bistres rehaussés de traits et de cernes d'encre noire. L'image représentait une exécution en série par décapitation. Elle était extraite d'un numéro de la revue l'Express paru en 1976, qui faisait la part belle à la mort de Mao Tsé Toung et rétrospectivement donc à la Révolution culturelle en Chine. Au centre de l'image on voyait un soldat chinois levant bien haut un sabre qu'il menaçait d'abattre, avec fracas, sur la tête baissée d'un condamné accroupi . A l'arrière-plan de l'image, en perspective une file infiniment longue — qui s'étendait jusqu'à la lisière de ce qui était interprétable dans la représentation de cette image — de condamnés accroupis, tous dans l'attente de cette exécution sommaire. Au premier plan de cette illustration, était représenté le corps affalé du précèdent condamné, informe, les poings liés dans le dos par une simple cordelette, la tête avait roulé au devant, elle était figée sur des traits déformés par la peur, et sans doute aussi par la douleur, avec des yeux chassieux et éteints, elle était assez générique, à ce point générique qu'elle aurait pu être la tête de n'importe quel Chinois, d'ailleurs ce visage, ce qu'il restait de ce visage supplicié était le même que celui du condamné suivant, et à vrai dire de tous les condamnés accroupis de l'arrière-plan dans l'attente de leur tour. Le cou du cadavre décapité donnait l'impression d'une embouchure sombre d'un large tuyau, comme un boyau très grossi, noir. J'avais onze ans. Je ne parvenais pas à détacher mon regard de cette image absurde et horrible, j'avais les yeux rivés sur la lame de sabre ensanglantée des précédentes exécutions, brandie haute et qui allait s'abattre sur le condamné accroupi. L'instant était immobile, inerte. En clignant des yeux je crus voir le bras du soldat bourreau fléchir et le sabre aurait été emporté par le mouvement, mais de peur je rouvrais les yeux en grand, un peu comme on se voile la face devant une scène terrifiante au cinéma, mais en laissant des interstices suffisants pour percevoir cependant la séquence dans ses grandes lignes — par exemple je ne suis jamais parvenu à regarder de face, de front, les yeux grand ouverts, la scène de Psycho d'Alfred Hitchcock où l'on découvre le cadavre de la mère et sa face tuméfiée, pas davantage que je ne fûs jamais capable de fixer droit dans les yeux la scène finale de l'émasculation dans l'Empire des sens de Nagisa Oshima, ou bien encore l'image du visage de jeune femme qui se décolle dans les Yeux sans Visage de Georges Franju — dans le même film, le craquement sec de la chute du cadavre de guingois dans le caveau — mais je m'égare d'autant que je ne suis pas fou de cinéma. Le soldat bourreau tenait toujours le sabre en l'air et sous lui le détenu avait encore toute sa tête, enfin en apparences. Je ne voulais pas voir cela, c'est ce que je dis à voix haute, je pensais que le mieux était sans doute de refermer le magazine, d'attendre un peu et puis de le rouvrir à la bonne page, le forfait accompli en quelque sorte. J'ouvrirais alors le magazine sur cette illustration, on n'y verrait le soldat bourreau ayant abaissé son sabre, tournant le dos à sa victime, et marchant vers le prochain condamné accroupi qui déjà baisserait la tête, mais alors est-ce que je ne risquai pas en ouvrant à nouveau le magazine de tomber sur l'image du soldat bourreau brandissant à nouveau son sabre effilé au dessus de la tête baissé du condamné suivant? Parce que c'était cela qui était tout à fait terrifiant, l'image était sans fin, la file des condamnés accroupis, les poings liés dans le dos, s'étendait au delà des limites de la représentation de cette image, elle était éternelle, tant que cette image existerait, des condamnés accroupis attendraient leur tour, celui de recevoir dans la nuque le tranchant affûté du sabre et d'être tués, encore et encore. Je l'ai déjà écrit, les condamnés accroupis avaient tous la même tête, partageaient les mêmes traits, ceux génériques de ce que mon imagination d'enfant faisaient porter à tous les Chinois, c'était comme si le même condamné accroupi attendait plusieurs fois de suite son exécution. Tandis que Liu Sian et moi marchions dans la rue Jeanne d'Arc dans le treizième arrondissement de Paris, et que nous passions sous les fenêtres du cabinet de psychanalyse du Docteur Z, je me suis souvenu de cette séance lointaine, et considérant le visage lisse et rond, commun presque, de Liu Sian, je m'aperçus qu'il avait exactement les mêmes traits que les innombrables condamnés accroupis.

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