Ma peinture alimentaire me devint un jour insupportable. Peindre des fenêtres, perché sur un frêle échafaudage, bien souvent l'échafaudage à proprement parler n'était qu'une planche épaisse, mais pas très large, posée en travers de deux échelles à l'aide d'équerres, qui décidément n'inspiraient aucune confiance excessive, à de bonnes hauteurs, atteintes grâce à des systèmes de rallonges successives des échelles, ce qui, bien sûr, ne contribuait nullement à la stabilité bringuebalante de l'ensemble, peindre des fenêtres donc, au fait d'instables édifices provisoires, évitant la chute plusieurs fois par jour, peindre des fenêtres donc, à dix dollars la fenêtre — en allant vite, il était possible d'en torcher une en une heure-une heure et demie — peindre des fenêtres donc dans les rigueurs de l'hiver continental et de son faux printemps, peindre des fenêtres donc avait fini par me donner sur les nerfs. Un soir en revenant d'un chantier dans le Sud de la ville, je traversais le quartier chinois, qui n'est d'ailleurs pas très étendu à Chicago, au contraire de ceux de New York et de San Francisco . Je m'arrêtais dans une cantine pour avaler un bol de soupe aux nouilles, et tandis que j'avalais ce dernier, à petites lampées conscientes de devoir faire durer le simple plaisir du liquide chaud, qui brûle la gorge et réchauffe le ventre, mon regard se perdait au loin dans cette grande salle impersonnelle meublée de tables en formica blanc et de chaises métalliques qui grinçaient: de nombreux Chinois avalaient goulûment des ventrées de pâtes sautées fumantes ou des soupes brûlantes. La journée avait été marquée par de nombreux allers-retours, de haut en bas de l'échelle, pour recharger de petites portions de peinture, de peur que cette dernière ne gèle, dans cet exercice répétitif je n'avais dérapé qu'une seule petite fois, je n'avais pas laissé tomber mon pot de peinture, ni mon grattoir, ni ma spatule, ni mon pinceau, ni mes cigarettes, je m'étais retenu avec flegme d'une seule main, nous n'étions pas très haut, au deuxième étage. Il faisait surtout très froid, mes collègues parlaient en Fahrenheit, ce qui ne me parlait pas toujours, et ce matin j'étais trop engourdi et paresseux pour soustraire trente deux , multiplier par cinq et diviser par neuf, ils n'avaient pas parlé de valeur négatives — lesquelles en Fahrenheit commencent bien après nos valeurs négatives en Celcius — pour éviter qu'elle ne durcisse de trop, nous mettions beaucoup d'essence de térébenthine dans notre peinture. Pas d'incident majeur avec mes collègues non plus. Les autres étaient tous mexicains à l'exception d'un Portoricain, de mon ami chinois, James, donc, et de moi. Tous considéraient mon ami chinois, James, comme un étranger vraiment étrange, tandis qu'à leurs yeux je n'étais qu'étranger, et d'ailleurs moins étranger, du point de vue de nos collègues mexicains, qu'Alejandro, le Portoricain avec lequel quelques tensions subsistaient toujours. De ce fait je faisais toujours équipe avec lui. Alejandro était un type plutôt tranquille, souvent de bonne humeur et qui aimait beaucoup regarder les femmes passer du haut de l'échafaudage. Pour la couleur des vêtements de chacune d'elles, il avait une petite ritournelle, quelque chose du genre, ah cette femme en rouge, je suis sur qu'elle aime comme je bouge ( I see that woman in yellow, she'd be fine on my pillow ou I see that woman in red, she'd be fine in my bed ), il chantait ses refrains avec la voix d'un Elvis portoricain, cela m'amusait plutôt, parce que je n'aime pas du tout Elvis Presley, je gouttais donc beaucoup cette parodie spontanée, et bien que j'eûs déjà entendu absolument toutes ses tirades au moins dix fois chacune, et ce pour toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Parfois j'entrais dans le jeu et lui faisais remarquer que tel rouge n'était pas exactement rouge mais plutôt écarlate et je le mettais au défi de trouver une rime pour cette nouvelle nuance de couleur, il ruminait quelques minutes, puis se tournait vers moi, triomphant, et avec les mêmes airs de crooner hispanique, il me chantait: la prochaine fois que tu vois cette femme habillée d'écarlate, dis lui que de ne pas m'avoir attendu, c'est une scélérate (Next time you see that woman in scarlet, tell her that I won't be late), et de fait sur le travail n'avançait pas, le patron nous houspillait en espagnol, ce qui bien sûr n'avait pas beaucoup d'effet sur moi, il aurait tout aussi bien pu me houspiller en chinois, quant à Alejandro, il ne semblait pas en avoir cure non plus, pas que ce soit du chinois pour lui, non il n'y prêtait jamais aucune attention et feignait plutôt d'être un peu dur d'oreille, une surdité sélective appuyée à l'égard des Mexicains. La bonne humeur nous tenait chaud, un peu. Mon ami chinois, James, lui, paraissait un peu mélancolique du haut de son échelle, il peignait toujours seul sur une échelle simple, et ne semblait pas trop se plaindre des pieds de poulet — pénible sensation qu'il est courant de ressentir, perché sur une échelle, les pieds appuyés, en leur milieu, sur le barreau de l'échelle et le corps pesant de tout son poids sur la voute plantaire, toujours au même endroit — ou tout du moins il n'en disait rien. Après cette journée dans le froid, je buvais donc mon bol de soupe à toutes petites lampées brûlantes, retardant de la sorte le moment où il faudrait sortir de la cantine et affronter la nuit tombée froide. Dévisageant le vide donc, mon regard finit par buter sur une affichette adossée sur un des piliers de la cantine Help Wanted, ce qui en fait traduisait une offre d'emploi dont le détail devait sûrement être narré par le menu dans les succinctes indications en chinois au bas de l'affichette. Ramenant mon bol et ma cuillère de fausse porcelaine vers le grand bac prévu à cet effet, où toute la vaisselle de la cantine trempait dans une eau javellisée, à peine trouble et tout juste bulleuse contre les parois du bac, je m'enquis auprès du type qui venait repêcher quelques bols retournés, à propos de cette offre d'emploi. Sans trop de ménagement, il me dit, toi attends ( you wait ) jusqu'à ce que vienne un homme tout petit, un peu bossu, vieux, poussiéreux en fait, habillé dans un costume sombre à fines rayures — comme on n'oserait pas en vêtir un mafioso minable, même pour les besoins d'un film de mauvaise qualité et de faible budget — qui, dans un anglais encore moins amène que celui de son employé, me demanda tout de go ( il fallait bien que je la fasse celle-là, que je la place dans la bouche d'un personnage chinois de ce récit, c'est mon humour laborieux, c'est ma patte ) ce que je voulais ( what you want ). Je compris de suite qu'il serait sans doute mal vu de corriger cette forme interrogative à la syntaxe mal dégauchie, et le plus poliment du monde je m'enquis du contenu de l'affichette, il parut surpris — ce qui en fait voulait dire qu'il n'avait jamais envisagé qu'un Blanc puisse offrir ses services à une cantine du quartier chinois. Littéralement en deux mots — couper légumes ( cut vegetable ) — il m'apprit ce qui serait attendu du candidat à ce poste. Je finis par me mettre au diapason de cette conversation âpre et concise et demandait combien ( how much? ), me fut répondu trois cinquante heure (three fifty hour). Trois dollars et cinquante cents de l'heure oeuvrée donc, c'était maigre bien évidemment — je savais pertinemment comment faire encore baisser ce salaire, si d'aventure j'avais demandé si ma situation illégale, au regard des lois sur l'immigration aux Etats-Unis d'Amérique, ne serait pas un obstacle à mon avancement, la réponse n'aurait pas manqué de tomber, sèche mais concise, deux cinquante heure ( two fifty hour ), je savais maintenant éviter cette erreur naïve. Enfin je demandais quand étais-je censé commencer, lundi ( monday ), quelle heure? ( what time? ) huit heures ( eight ) et puis en se retournant, le petit patron de la cantine me dit d'apporter mes couteaux ( bring knifes ), là non plus je ne jugeai pas utile de corriger mon futur employeur dans son pluriel erroné de mot knife, knives et non knifes. Il fallait donc venir avec ses propres outils, ce qui ne lassait pas de m'amuser tandis que je remontais en bus Western Avenue, vers le Nord, vers mon quartier, le front contre la vitre embuée du bus surchauffé malgré les courants d'air des arrêts fréquents, et pour cause, un arrêt à tous les blocs, jouissant de ce fait d'un peu de fraîcheur mais surtout des vibrations du diesel poussif, vibrations amplifiées du fait de la résonance du carreau, ce que je trouvais toujours curieusement agréable, ce soir-là je n'avais pas mal à la tête, comme tous les soirs d'hiver d'ailleurs, tant il semblait que le froid mordant était en fait une excellente parade contre les vapeurs délétères de l'essence de térébenthine, lesquelles étaient au contraire sources de maux de tête opiniâtres en été, je souriai donc tout à moi-même en pensant à cette plaisanterie des chantiers en France adressée aux collègues à qui il manque toujours un outil ou l'autre, surtout entre corps de métier: t'es venu avec ta bite et ton couteau, toi ce matin, je souriais en me disant que si l'anglais du petit patron de la cantine avait été un peu plus délié, il aurait pu me dire qu'il fallait venir avec sa bite et son couteau. En outre le soir-même lorsque ma future ex-femme rentra et qu'elle me surprit à aiguiser nos couteaux de cuisine, et qu'elle s'informa du pourquoi de cet entretien soudain méticuleux , je tentai de lui expliquer cette plaisanterie typique des chantiers français, elle ne comprit rien à mes explications qui n'étaient sans doute pas aussi claires qu'elles auraient pu l'être, j'en conviens, je n'étais d'ailleurs pas sur que même un excellent traducteur — fût-il rompu à trouver des équivalents à tous les jeux de langage auxquels se prêtent certains auteurs ( donnons rapidement quelques exemples de livres de langue française difficiles à traduire, pour toutes sortes de raison: la Disparition de Georges Perec, les Revenentes du même auteur pour les mêmes raisons épineuses de difficulté, ou plus exactement pour les raisons inverses de fil à retordre, un des receuils de sur l'Album de la comtesse de Joël Martin, les sonnets de Joachim du Bellay en respectant leurs rimes richissimes, les livres de Céline, étant donné la pauvreté de l'argot anglais, tout San Antonio pour les raisons déjà invoquées pour Joël Martin et Louis-Ferdinand Céline ) — je n'étais pas sûr donc qu'un excellent traducteur donc, ne soit parvenu à exprimer la chose avec davantage de clarté, restituant la saveur un peu particulière de cette expression ouvrière, toujours est-il que ma future ex-femme finit par faire ce qu'elle faisait toujours lorsque quelque chose lui échappait, elle s'énerva et notre soirée fut largement mangée par une fâcherie au terme de laquelle elle ne parvenait toujours pas à comprendre, non seulement la beauté de l'idiomatisme qui faisait ma joie, mais pas davantage non plus les raisons qui m'avaient poussé à démissionner de mon boulot de peinture alimentaire, pour un travail que je n'avais jamais fait auparavant — j'arguai que mon curriculum vitae ne me fut jamais demandé, sa rage redoubla contre mon ironie un peu hors contexte, il faut en convenir — dans des conditions salariales qui n'étaient pas avantageuses, ce en quoi elle avait raison, c'était d'ailleurs là le plus gros de son inquiétude, et j'eus beau lui expliquer qu'en ce moment il faisait vraiment froid pour passer toute la journée dehors, et que je me réjouissais donc de travailler dans la chaleur d'une cuisine, fut-ce à un salaire inférieur, elle n'en démordait pas, j'étais d'après elle en train de commettre une bourde immense. Enfin tout cela dégénéra, comme on peut s'en douter, encore que fait curieux, aucun couteau ne fut brandi, ni jeté, et ce bien que les couteaux de cuisine, et notamment celui qui était grand comme ça, étaient en fait au centre de cette explication houleuse, parce que ma future ex-femme n'entendait pas m'autoriser à emporter nos couteaux de cuisine à mon nouveau travail, et que nous en aurions par ailleurs besoin à la maison. Je ne manquai pas d'ironiser sur ce besoin pressant en lui suggérant que si elle avait dans l'idée de me jeter un de ces couteaux en travers de la figure, et que de fait ces derniers lui fassent défaut, le marteau dans l'atelier ferait parfaitement l'affaire. Le soirée tourna au vinaigre, c'est peu dire. Ma future ex-femme n'eut cependant pas tort sur tout dans ce litige, et de fait, je ne parvins à garder cet emploi que deux semaines. D'aucuns enclins à la plaisanterie seraient sûrement tentés de mettre en équation, l'utilisation de couteaux aiguisés comme des rasoirs, le nombre de doigts des deux mains d'une personne normalement constituée — et je suis de ces personnes équitablement équipées, du point de vue du nombre de doigts, s'entend — et le nombre de jours pendant lesquels je parvins à garder mon emploi, que l'on pouvait précisément compter sur les doigts des deux mains d'une personne n'ayant jamais travaillé comme coupeur de légumes dans un restaurant chinois. En cela les esprits fins ne seraient pas très éloignés de la réalité. De fait je ne cessais de me couper en coupant les légumes, non par zèle, chacun l'aura compris, mais davantage par maladresse et manque d'expérience sans doute — je me doutais bien, sans avoir à lui demander, que mon nouvel employeur serait rétif à toute demande de formation — et surtout aussi parce que j'étais soucieux de tenir les cadences qui m'étaient imposées. Débiter de l'oignon, des six façons différentes, méthode dite à la chinoise, en quartiers, en petits dés, en rondelles, en gros morceaux, en hachis, en quarts coupés en deux dans le sens de la longueur, des poivrons en bâtonnets, de la tomate n'importe comment, le cuisinier n'en avait cure qui de toute manière les écrasait, des courgettes en rondelles ou encore en deux coups de couteau dans le sens de la longueur puis en petits morceaux dans le sens de la largeur, du gingembre, en hachis ou en fines lamelles, des carottes, en bâtonnets, en rondelles, en quarts — deux coups de couteau dans le sens de la longueur — en ellipses, des navets en cinq morceaux aux formes indifférentes, des pommes de terre, en morceaux également, tout cet abattage devait être conduit avec frénésie: chaque légume débité, je poussais les morceaux vers la droite de ma planche à découper, un épais billot, déformé en tous sens par les coups maniaques du plat de la hache sur la viande, l'attendrissage, le mot décrit mal la violence contenue dans ce geste, vers la droite du billot donc, entraînant la chute des morceaux dans des seaux de matière plastique rose. Sur la gauche du billot, un commis de la cuisine déversait sans ordre de nouveaux légumes à découper — lui et moi étions parfaitement incapables d'échanger un mot puisqu'il ne parlait pas ni l'anglais ni le français, pas davantage que je ne parle le chinois, pour certains légumes donc, comme les oignons ou les carottes, il me donnait des instructions de coupe de mouvements secs de la main, définissant ainsi les plans de coupe dans le vide avec des gestes de karatéka, c'est à dire, les cinq doigts de la main unis, la main plate tendue perpendiculairement au billot, et je m'exécutais le plus rapidement possible sachant qu'il me fallait évacuer les légumes débités vers la droite, aussi vite qu'ils m'étaient apportées par la gauche, si je voulais garder un espace vide indispensable à mon travail, au centre du billot. Le commis qui m'apportait les légumes semblait éprouver un sadique plaisir à affoler la cadence, en entassant en vrac précipitamment les nouveaux arrivages de légumes, sur la gauche du billot. Parfois je parvenais à prendre de l'avance — c'était plutôt rare — ce qui me permettait de courir aux toilettes, lesquelles étaient indiciblement crasseuses. Au-dessus de l'urinoir un autocollant invitait à se laver les mains avant de reprendre le travail — en vertu de je ne sais plus quelle circulaire du Département de l'hygiène et de la santé du travail. Au début j'obtempérais toujours de bonne grâce, soucieux que j'étais de faire bonne impression auprès de mon nouvel employeur, mais l'eau glaciale refroidit — pour ainsi parler — mes bonnes intentions premières. Lorsque je revenais au billot, je faisais toujours mine de m'essuyer les mains dans mon tablier, la deuxième semaine, je ne prenais même plus cette précaution, je ne donnais plus le change, voyant bien que l'indifférence générale régnait en maîtresse dans la cantine cinoise du quartier Sud de la ville. Lorsque je revenais au billot, donc, invariablement le commis avait fait son oeuvre, le billot était plein à craquer de nouveaux légumes à débiter, et pour ce qui était des carottes et des oignons, je devais attendre que le commis revienne pour me donner les instructions de coupe, ce qu'il tardait toujours à faire. Il ne revenait en outre jamais les mains vides. Je payais donc assez cher mes pauses toilettes et c'était souvent du à l'énervement de cette situation mesquine que je finissais toujours par me couper. La première fois que je me coupais, cela pissait le sang, je ne parvenais pas à contenir ce saignement aussi je courus aux toilettes, me lavai abondamment les mains à l'eau glaciale dans le lavabo maculé de tâches crasses, et je me confectionnais un pansement de fortune avec force épaisseur de papier toilette. Je me promis de revenir le lendemain avec une boîte de pansements. Je retournai au billot où la situation, contre toute attente, n'avait pas évolué. A ma plus grande surprise encore, le commis avait passé l'éponge, au propre comme au figuré, pour retirer les quelques gouttes de sang que je n'étais pas parvenu à contenir, et il me demanda OK? Je répondis OK, — imaginez un peu ce dialogue tiré d'une pièce de théatre, le COMMIS: OK? l'AIDE-CUISINIER: OK — il repartit en cuisine et tandis que j'avais récupéré mon couteau et que je m'apprêtais à reprendre lentement dans un premier temps, le découpage des courgettes, le commis resurgit de la cuisine avec un nouvel arrivage d'oignons et un petit sourire narquois au coin des lèvres. Je repris ma tâche un peu rêveur . Je parcourais du regard les murs gris de la pièce grise et froide dans laquelle j'étais consigné au découpage des légumes, la pièce dans laquelle je travaillais n'était de fait pas une pièce à part entière, puisqu'elle était l'étroit et court couloir, qui reliait l'immeuble au rez-de-chaussée et au premier étage duquel se tenait la cantine, et l'autre immeuble dans lequel se trouvait la cuisine, ce couloir n'était évidemment pas chauffé et pire encore des courants d'airs glaciaux s'y engouffraient, chaque fois que le commis arrivait avec de nouveaux légumes, et repartait lesté des seaux que j'avais remplis de légumes débités, en cela, ma visée première de trouver un emploi où je ne travaillerai pas dans le froid était un échec complet, ce que je tus, bien sûr, à ma future ex-femme pour ne pas lui donner raison inutilement. Les murs étaient gris, de ce même gris que l'on trouve en bidon de vingt-cinq litres, que l'on soulève donc avec les pires difficultés, que l'on incline en tremblant, tellement il est mal aisé de maintenir en équilibre sur la tranche pareille charge, avec la peur de la catastrophe — laisser échapper les vingt-cinq litres de peinture grise, épaisse et non diluée — pour remplir palettes, assiettes, bols, seaux et pots, petites réserves que l'on prend avec soi en haut de l'escabeau, de l'échelle, de l'échafaud et de badigeonner des pans entiers de rambardes, d'escaliers et de planchers extérieurs. Toutes les boiseries extérieures de Chicago entier sont de ce même gris moyen, satiné quand il vient d'être peint et un mois plus tard terne et sale. Un an plus tard, toutes les rudesses du climat ont tôt fait d'écailler cette peinture bon marché et il faut à nouveau décaper, gratter, poncer et repeindre en gris. En revanche en peinture d'intérieur, pour les couloirs aveugles, halls et escaliers de service, cette peinture n'était pas si médiocre. Le couloir dans lequel je travaillais était donc gris. J'étais payé, modestement comme je l'ai indiqué, à la semaine, le vendredi soir. Le vieux monsieur un peu bossu, dans son costume élimé aux entournures, comptait ma modeste liasse de neuf billets de vingt dollars les plus miteux qu'il pût trouver dans son portefeuille, les donnait au commis et me tournait immédiatement le dos, le commis m'apportait la liasse qu'il frappait dans le plat de ma main et aussi me tournait immédiatement le dos et repartait par la même porte derrière laquelle le vieux monsieur avait déjà disparu, protégé en cela par l'écriteau PRIVATE ( PRIVE ) qui avait cela de péremptoire, que jamais je n'aurais osé pousser cette porte de mon propre chef, tant j'étais certain qu'elle devait déboucher sur quelque assemblée crapuleuse pleinière, fumerie d'opium, partouses avec de serviles prostituées thaïlandaises bon marché, séance de torture, supplice des cent morceaux — les cheveux horripilés et le sourire extatique du supplicié — ou autre décapitation au sabre — Lao Tseu l'a dit il faut trouver la voie, je vais vous aider à trouver la voie, mais pour cela je vais vous couper la tête — fertile imagination que la mienne, le vieux monsieur pouvait tout aussi bien être allé se rasseoir dans son fauteuil, campé devant un match de base ballWhite Sox leading seven to three bottom of the ninth, we'll be back — les chaussettes blanches mènent sept à trois dans le fond du neuvième temps, nous serons de retour après cette page de publicité — tandis qu'on lui apportait un potage aux vermicelles qu'il sucerait bruyamment, tout édenté qu'il était. Le deuxième vendredi, je reçus pareillement mon du et lorsque les neuf billets de vingt dollars, tous plus fatigués les uns que les autres, finirent leur course dans ma paume, j'avais pris ma décision: je ne ferai pas carrière comme coupeur de légumes dans cette cantine du quartier chinois au Sud de la ville. En quittant la cantine par la porte de service, il ne m'était jamais permis de passer par la cantine, je sortais donc par la porte de service et débouchais, sur une allée sombre et mal odorante — une odeur en fait indescriptible puisqu'elle était le savant mélange des détritus de la cantine, et j'y avais contribué de quelques rognures d'oignons et de navets pourris, d'urine et d'autres déjections de tous les soulographes du quartier, qui apparemment s'étaient donnés le mot, pour ce qui était d'uriner et de rendre dans cette allée sombre, et aussi de vapeurs nocives et nauséabondes qui s'échappaient du sous-sol du bâtiment d'en face, sous-sol duquel s'exprimait une activité chimique dont je n'aurais su définir au nez la finalité. Sortant donc de l'allée pestilentielle, je décidai d'essayer de retrouver James à la sortie du travail. Je ne l'avais pas vu depuis quinze jours — les deux semaines de mon parcours révolu de coupeur de légumes — et j'entendais bien le mettre à contribution pour y voir plus clair dans l'analyse rétrospective de ma carrière éphémère de coupeur de légumes, dans une cantine du quartier chinois du Sud de la ville. J'arrivai juste à temps, James et mes anciens collègues venaient juste de débaucher, et notamment Alejandro qui m'accueillit dans un éclat de rire: I see that chinese babe was just pussy-dead ( la petite chinoise n'était donc pas une vraie siamoise ). Cette ironie me dégrisa immédiatement de toute cette colère accumulée en deux semaines, sans bruit, comme la neige tombe sur la neige. James, Alejandro et moi partîmes boire toute la nuit. Plus tard dans la soirée, tandis que nous étions fin saouls et que je décrivis mes deux semaines dans le couloir aux courant d'airs de la cantine du quartier chinois au Sud de la ville à James et Alejandro, James nous expliqua avec patience — patience vis à vis de mon ébriété et patience vis à vis d'Alejandro qui toujours coupait James pour lui demander les pires insanités sur le comportement sexuel des Chinoises , sujet qui semblait l'intriguer au plus haut point — que mon ancien employeur, le vieux monsieur aux costumes rayés et élimés, avait utilisé une tactique fameuse du livre de la guerre, connue sous le nom d'encercler le dragon (surrounding the dragon), tactique qui consistait à affaiblir progressivement le dragon pour l'anéantir tout à fait par des piques incessantes destinées à le faire souffrir de sa propre colère.

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